Enquête électorale française : les élections européennes

Pour mieux comprendre les logiques de la décision électorale et dans la perspective des élections européennes de juin 2024, Ipsos Sopra Steria, le Cevipof et le Monde ont mis en place un dispositif d'enquête par panel : l'Enquête électorale européennes. Ce panel, de plus de 10 000 personnes, sera interrogé à plusieurs reprises au cours des 12 prochains mois.

Les élections européennes sont en général redoutées par les états-majors politiques tant elles s’accompagnent à chaque fois d’une surprise, d’une lourde défaite pour des formations traditionnelles ou de l’irruption d’une nouvelle force politique venant modifier le paysage partisan et posant à chaque fois la question de sa pérennité. Ce que Jean-Luc Parodi appelait l’ouverture de l’accordéon électoral. Mais ce que montre la première vague du panel réalisé par Ipsos Sopra Steria pour Le Monde et le Cevipof, c’est à quel point le thème de l’Europe fracture l’ensemble des électorats.

Le premier clivage, sans doute le plus marquant, est évidemment celui qui opposent les électeurs de la majorité présidentielle à ceux du Rassemblement national et de Reconquête !. Quels que soient les indicateurs pris en compte, les premiers constituent l’électorat le plus en soutien et le plus ardent de l’appartenance de la France à l’Europe et de son action, tandis que les seconds en sont des détracteurs tout aussi ardents et résolus. 92% des premiers estiment ainsi que l’appartenance de la France à l’UE est une bonne chose, 3% une mauvaise, soit un différentiel positif de + 89 tandis que ce différentiel est de – 31 au RN et de -37 à Reconquête!. Même constat sur le fait de savoir si l’Europe nous protège des crises ou les aggrave : + 74 ici, - 51 et - 64 à l’extrême droite. Ou sur son action en matière de politique économique (+ 53 contre - 60), sociale (+ 29 contre - 56), environnementale (+ 49 contre – 32) sans même parler du Covid (+ 73 contre – 29 et – 35) ou de l’Ukraine (+ 73 contre – 22 et – 30). Il y a là deux visions aux antipodes l’une de l’autre, susceptibles d’embarquer plus de la moitié de l’électorat à elles-seules. Notons au passage que les plus critiques au sein de l’extrême-droite à l’égard de l’Europe sont les électeurs de Reconquête !, ce qui ne fait pas de ceux du RN un électorat modéré en la matière tant il l’est lui-même radicalement.

La deuxième fracture se joue au sein de la gauche et elle est là aussi impressionnante :  sur tous les indicateurs relatifs à l’Europe, les électeurs de la France Insoumise portent des jugements plus négatifs que positifs, faisant de cet électorat le deuxième plus critique, après l’extrême-droite, à l’égard de l’Europe. Or, tel n’est pas du tout le cas des électeurs PS et EELV. Non seulement ces deux électorats sont extrêmement alignés mais ils sont clairement pro-européens et leurs jugements sont plus proches de ceux de la majorité présidentielle que de ceux des Insoumis. On voit donc mal comment, dans un scrutin européen, une liste NUPES pourrait réunir ces 3 formations alors qu’à l’inverse, on identifie très bien pourquoi le PS et EELV pourraient s’allier. Au-delà de la cohérence, une telle alliance aurait un autre avantage : elle permettrait de peser, selon notre enquête, 15% des intentions de vote, d’arriver en 3ème position – ce qui, dans un scrutin où il n’y a pas de second tour et donc d’exigence d’unité pour se qualifier, est tout à fait honorable – et de reprendre le leadership à gauche sur la France Insoumise en vue de la présidentielle. Quant à Jean-Luc Mélenchon, il pourrait se consoler en arguant légitimement qu’avec lui, la France Insoumise obtenait 22% à la Présidentielle contre 8,5% à 9,5% pour une liste FI aux européennes selon notre enquête, soit 2 à 3 points seulement de plus qu’en 2019 où elle n'avait obtenu que 6,3%.

La troisième fracture qu’introduit l’élection européenne concerne les LR : cet électorat reste globalement attaché à l’Union Européenne et la perception de son action, à l’exception de la politique migratoire, est perçue comme plus positive que négative. 72% des électeurs de la liste LR pensent ainsi que l’appartenance de la France à l’UE est une bonne chose, 15% une mauvaise, soit un différentiel de + 57. Rappelons que celui-ci est de – 31 au RN et de – 37 chez les électeurs de Reconquête !. De même, 33% seulement de ces électeurs ressentent de la déception ou du rejet en pensant à l’UE alors que c’est le cas de 51% des électeurs LFI, de 66% des électeurs RN et de 77% de ceux de Reconquête !. Mais le tropisme européen des électeurs LR reste malgré tout mitigé : une forte minorité de jugements négatifs coexiste avec une majorité relative de jugements positifs, rendant sa position beaucoup plus délicate à tenir puisque la fracture se situe au sein même de son électorat. Globalement, les Français ressentent bien cette ambiguïté puisque 40% estiment que les LR sont favorables au projet européen tel qu’il est mis en place actuellement et 41% qu’ils y sont favorables mais pas tel qu’il est mis en place, 18% seulement les percevant comme opposés à l’Europe.

La quatrième fracture enfin concerne… l’abstention ! 46% seulement des Français s’intéressent à cette élection, avec un écart de 22 points entre les 18-24 ans (40% d’intérêt) et les plus de 70 ans (62%), conduisant à date à une abstention potentielle proche de celle de 2019 (50,1%).

Plus que jamais, les européennes peuvent être le scrutin de tous les dangers.

Brice Teinturier
Directeur général délégué, Ipsos en France

Présidentielle 2022 - séparateur

A propos de ce sondage

Enquête Ipsos-Sopra Steria pour le Cevipof, Le Monde et la Fondation Jean Jaurès menée du 16 au 26 juin 2023 auprès de 10 631 personnes, constituant un échantillon national représentatif de la population française, inscrite sur les listes électorales, âgée de 18 ans et plus.
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Auteur(s)

  • Brice Teinturier
    Brice Teinturier
    Directeur Général Délégué, Ipsos bva (@BriceTeinturier)
  • Federico Vacas
    Federico Vacas
    Directeur de département - Public Affairs

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