1990-2003 : fluctuations de l'opinion publique sur la question irakienne

Si le gouvernement américain persiste dans une stratégie belliqueuse vis-à-vis de l'Irak, option pourtant majoritairement impopulaire de part le monde, c'est peut-être aussi parce qu'il parie sur le retournement des opinions publiques dès les premières frappes. Rien ne dit pourtant qu'un tel phénomène, observé en 1991, se reproduise aujourd'hui… Le contexte actuel rappelle davantage la situation de 1998, quand les Français condamnaient l'opération "renard du désert".

Auteur(s)
  • Jean-François Doridot Directeur Général Public Affairs
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N.B. Toutes les enquêtes citées sont extraites de la Banque des Sondages d'Ipsos.fr, base de données riche de plus de 7000 études publiées en France par les principaux instituts depuis 1987. Cette bibliothèque est consultable gratuitement.
Les repères chronologiques situant le contexte dans lequel les Français ont été interrogés sont extraits des chronologies publiées sur le site du Monde Diplomatique et sur le site Service d'information des Etats-Unis

1990 : les Français soutiennent une guerre tant que l'Irak détient des otages occidentaux

Le 2 août 1990, au sortir d'un conflit particulièrement meurtrier, coûteux et au final inutile avec l'Iran (aucun pays vainqueur, les revendications irakiennes restent en suspens), les troupes irakiennes envahissent le Koweït. Le Conseil de sécurité des Nations Unis appelle aussitôt l'Irak à retirer ses forces du Koweït "immédiatement et inconditionnellement", les avoirs irakiens dans la plupart des pays occidentaux sont gelés. L'Irak proclame l'annexion du Koweït alors que les forces américaines arrivent en Arabie saoudite (opération "Bouclier du Désert").
Le 18 août, Bagdad annonce la prise en otages des "ressortissants de nations agressives" et décide de les regrouper dans des zones stratégiques où ils seront utilisés comme des boucliers humains contre d'éventuels bombardements.

Inquiets pour leurs compatriotes, les Français sont alors majoritairement "favorables à la participation de la France" en cas d'opération militaire contre l'Irak (51% contre 42% d'avis contraire), tout en étant "prêt à faire des concessions à Saddam Hussein pour obtenir la libération des otages" (51% contre 38%, enquête Sofres-Le Figaro réalisée les 22 et 23 août 1990). Un mois plus tard, un sondage Sofres-Libération montre la volonté forte dans l'opinion de voir "chuter Saddam Hussein".
Pourtant, dès la libération des otages, le rapport de force entre partisans et opposants d'une intervention militaire française dans le Golfe s'inverse (42% / 52%, Sofres-le Figaro les 7 et 8 novembre 1990). Début décembre, une large majorité des personnes interrogées par l'Ifop approuvent la position d'une trentaine de personnalités qui ont signé un texte en faveur du retrait des troupes françaises stationnées dans le golfe persique (53% contre 35% d'avis contraire, 12% ne se prononcent pas).

1991 : avec les premières frappes, les Français se rangent derrière leur drapeau

Suite à l'accord donné par le Congrès américain à George Bush pour entrer en guerre (13 janvier), et le rejet, par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, d'un ultime projet de plan de paix proposé par la France au Conseil de sécurité de l'ONU (14 janvier), les forces coalisées, sous commandement américain du général Schwarzkopf, entreprennent des bombardements intensifs sur l'Irak et le Koweït : l'opération "Tempête du désert" débute le 17 janvier et durera un mois ; 605 000 hommes, constituant la force multinationale, sont mobilisés.

Depuis la libération des otages occidentaux, le camp des partisans d'une solution diplomatique n'a cessé de grossir. Une des dernières enquêtes réalisées avant l'opération "Tempête du désert" révélait que, si les trois quarts des Français pensaient que "la crise du golfe persique allait déboucher sur un conflit militaire avec l'Irak", 57% ne voulaient pas que la France y participe (contre 37% d'avis contraire, Sofres-Le Figaro - 7/9 janvier 1991).

La médiatisation du conflit, les images impressionnantes des missiles scuds sur Israël, l'implication de l'armée française et une certaine légitimité d'une réponse donnée par la coalition internationale à l'agresseur irakien génèrent un fort soutien de l'opinion à l'action militaire des Etats-Unis, des alliés et de la France, dès le début des frappes et pendant toute la durée des opérations.
Le 18 janvier, BVA mesure pour Libération un taux d'approbation de la participation militaire française de 69%, alors même que l'on s'interroge fortement sur les objectifs poursuivis par les Etats-Unis. Selon cette même enquête BVA, 54% des Français estiment que "l'objectif essentiel de la guerre doit être la libération du Koweït", 42% citent encore "la chute de Saddam Hussein" ; mais 54% des interviewés pensent que les Etats-Unis cherchent avant tout "la maîtrise du pétrole". Ce taux grimpera à 59% début février, ce qui n'empêchera pas les trois-quarts des Français de penser que les Etats-Unis et leurs alliés ont eu raison d'entrer en guerre).
Jusqu'à la cessation des combats, le 28 février, le taux d'approbation à l'action militaire ou à la participation française sera toujours de l'ordre de 70%.

L'adhésion massive de l'opinion publique française ne sera pas démentie les opérations militaires terminées. Les résultats de l'enquête BVA réalisée suite au cessez-le-feu (28 février-1 mars) sont sans ambiguïté : 85% des Français ont approuvé "les décisions prises par François Mitterrand en ce qui concerne la crise du Golfe" - idem pour George Bush ; même si les trois quarts des personnes interrogées pensent alors que "la chute de Saddam Hussein est une condition indispensable au rétablissement de la paix dans la région", deux sondés sur trois jugent que "les forces alliées ont eu raison d'arrêter la guerre une fois le Koweït libéré et les forces irakiennes défaites". Sur ce dernier point, l'opinion évoluera sensiblement par la suite : en avril, un sondage CSA-La Vie montrera que la moitié des Français "pensent que les puissances occidentales ont eu tort d'arrêter leur offensive sans avoir renverser Saddam Hussein" (33% d'avis contraire).
L'enquête BVA du 1er mars révèle encore que 70% des interviewés croient que "toute compte fait, il n'y avait pas d'autres solutions que la guerre pour obtenir la libération du Koweït" ; 65% pensent finalement que "le rôle dominant des Etats-Unis est plutôt une bonne chose pour l'équilibre du monde. Enfin, un peu plus de la moitié des personnes interrogées estime que "l'influence de la France sur le plan international en sort renforcée".

1998 : les Français préfèrent garder leur distance

De 1991 à 1998, l'ONU prorogera régulièrement "l'embargo total contre l'Irak" en vigueur depuis le 2 août 1990. Seule exception officielle, la résolution "pétrole contre nourriture" de 1995, qui, pour des raisons "humanitaires", permettra à l'Irak d'exporter des quantités limitées de pétrole.
Sur toute cette période, l'Irak sera régulièrement bombardé par les forces américaines et britanniques, en réplique à des incursions irakiennes dans le territoire koweïtien (1993), contre un complexe industriel soupçonné d'être un site nucléaire (1993), suite à l'entrée de l'armée irakienne au Kurdistan (1996), etc.
Fin 1997 commencent les problèmes par rapport aux inspections des sites stratégiques effectuées sous le contrôle de l'Unscom (United Nations Special Commission) : expulsion de 6 membres américains en novembre 1997, départ puis retour des inspecteurs quelques jours plus tard.
En janvier 1998, Bagdad interdit l'accès de ses sites stratégiques à une équipe d'experts : échec de la diplomatie, envoie de nouvelles troupes américaines dans le Golfe (février).

Alors qu'il n'est plus question ni de prise d'otages occidentaux ni d'invasion du Koweït, l'opinion publique Française semble moins impliquée dans le problème irakien qu'en 1991. Si 60% des personnes interrogées par BVA les 20 et 21 février jugent que "l'Irak constitue une menace importante pour le monde", 55% estiment que "la France doit rester totalement neutre, si les menaces échouent et que les Etats-Unis interviennent militairement" (10% souhaiteraient que "la France participe aux opération militaires contre l'Irak", 27% préférant que la France se contente d'un "soutien politique").
Une autre étude réalisée à la même période par l'Ifop révèle que "si la solution diplomatique échouait", 60% des Français désapprouveraient "une intervention militaire américaine en Irak". Dans l'hypothèse d'une telle intervention, 45% pensent que "les forces françaises ne doivent pas y participer du tout", contre 35% qui jugent qu'elles doivent tenir "un rôle de support sans engagement militaire". La même question posée en décembre 1990 décrivait une opinion plus belliqueuse : "aucune participation du tout" : 18% ; "rôle de support sans engagement militaire" : 30% ; "engagement de toutes nos forces armées y compris les troupes terrestres" : 32% (7% en février 1998) ; "engagement de nos seules forces navales et aériennes" : 17% (9% en fév. 98).

Suite à l'intervention du secrétaire général de l'ONU Kofi Annan, les inspections reprennent (mars). La situation devient critique en octobre, avec l'adoption par le congrès américain de "l'Iraq Liberation Act", qui prévoit un fonds de soutien de 100 millions de dollars à l'opposition irakienne. L'Irak décide de rompre totalement la coopération avec l'Unscom, affirmant qu'il n'y a plus aucun espoir de voir l'ONU recommander une levée des sanctions. Ultimatum des Etats-Unis (novembre). Les inspecteurs reprennent leurs travaux.
Le 16 décembre, pendant que le Conseil de sécurité des Nations Unies étudie les rapports de l'Unscom et de l'AIEA (Agence internationale de l'Énergie atomique), les Etats-Unis lancent l'opération "Renard du désert". En quatre jours de raids, Américains et Britanniques lancent deux fois plus de missiles de croisière qu'en 5 semaines de guerre du Golfe.

Cette fois, l'opinion publique française n'adhère plus à la logique militaire décidée sans l'aval des Nations Unies. Selon l'enquête BVA-Paris Match du 19 décembre 1998, les deux tiers des Français "désapprouvent la décision américaine d'avoir bombardé l'Irak" ; les trois-quarts des personnes interrogées pensent que "la France a eu raison de rester, cette fois, en dehors du conflit".

2002 - 2003 : les Français s'opposent à une intervention militaire

Depuis l'opération "Renard du désert", l'Irak a subi de nombreux bombardements américains et britanniques (détail sur le site d'Information des Etats-Unis).
Le 29 janvier 2002, dans son discours annuel sur l'état de l'Union, M. Bush déclare que l'Irak, l'Iran et la Corée du Nord constituent un "axe du Mal, armé pour menacer la paix du monde".
Le 12 septembre, à l'occasion de la 57ème session de l'Assemblée générale de l'ONU, Georges W. Bush prononce un discours sur l'Irak dans lequel il met en demeure Saddam Hussein de "retirer ou détruire immédiatement et sans conditions toutes ses armes de destruction massive" et appelle l'ONU à formuler une nouvelle résolution pour obtenir le désarmement de l'Irak.
Le 17 septembre, l'Irak annonce qu'il accepte un retour inconditionnel des experts en désarmement des Nations unies.

Les trois quarts des Français interrogés les 20 et 21 septembre par Ipsos pour France 2 et Le point ne sont "pas favorables au principe d'une intervention militaire en Irak" (52% choisissent l'item "pas du tout favorables")

11 octobre : Après le vote du Sénat consécutif à celui de la Chambre des représentants, le Congrès américain autorise le recours unilatéral à la force contre l'Irak.
16 octobre : Référendum présidentiel en Irak. Selon les résultats officiels, le président Saddam Hussein est réélu pour sept ans, avec un taux de participation de 100 % et 100 % des voix.
7 décembre : Conformément au délai d'un mois stipulé dans la résolution, l'Irak remet aux inspecteurs de l'ONU une déclaration sur ses programmes d'armement. Le même jour, Saddam Hussein présente pour la première fois ses excuses au peuple koweitien pour l'invasion et l'occupation de l'émirat en 1990-1991, excuses rejetées aussitôt par le Koweït.
30 décembre : renforcement des sanctions contre Bagdad : le Conseil de sécurité de l'ONU vote la résolution 1454 qui étend la liste des biens dont l'importation est interdite en Irak.
Le 27 janvier, remise au Conseil de sécurité du premier rapport des inspecteurs du désarmement. Le 28, discours de George W. Bush sur l'état de l'Union.
Le 5 février, Colin Powell présente devant le Conseil de sécurité de l'ONU les "preuves" des services de renseignement américains.
Le 10 février, déclaration de Jacques Chirac (déclaration commune France-Allemagne-Russie) en faveur de la poursuite des inspections.

Peu d'évolution dans l'opinion par rapport à décembre : 77% des Français se déclarent opposés à une intervention militaire en Irak (Enquête Ipsos-France 2-Le Figaro, 3 et 4 janvier 2003). Ce rejet d'une solution militaire est d'ailleurs largement partagé de par le monde (cf. Guerre en Irak : le gouvernement américain contre l'opinion). Le dernier sondage réalisé en France par BVA après le discours de Powell montre que les Français maintiennent leur opposition à une guerre en Irak (78%), qu'ils souhaitent toujours que la France utilise au besoin son droit de veto au Conseil de sécurité de l'ONU (73%).

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  • Jean-François Doridot Directeur Général Public Affairs

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