1999 : les inconnues d’une année marquée par l’Europe

L’année 1998 s’est terminée par un paradoxe entre l’inquiétude sociale et la popularité de l’exécutif. Le cru 1999 sera dominé par les enjeux européens, analysent Pierre Giacometti, directeur général d’Ipsos Opinion, et Eric Dupin, rédacteur en chef de " Canal Ipsos ".

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  • Jean-François Doridot Directeur Général Public Affairs
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Pierre GIACOMETTI - A la fin de l’année 1998, le climat est marqué par un curieux paradoxe : le décalage entre le soutien dont bénéficie le Premier ministre Lionel Jospin dans l’opinion, et le pessimisme ambiant qui marque plusieurs indicateurs économiques et sociaux, illustré par toute une série d’enquêtes notamment celles publiées par Ipsos, est particulièrement important. Alors que ce début d’année est dominé par l’enthousiasme des médias à l'égard de l’arrivée de l’Euro, on peut s’interroger sur "la mémoire" de ce climat d’interrogation en ce début d'année 99.

La coexistence entre un Président de la République et un Premier ministre extrêmement populaires et une situation économique et sociale qui reste très largement teintée de doute persistera-t-elle ? Voilà, à mon avis, le point d’interrogation le plus intéressant pour l’année qui vient. Or, le premier semestre sera très important puisqu’il devrait, oui ou non, confirmer la perspective d’une reprise économique et une éventuelle amélioration du moral des Français, avec en toile de fond un contexte politique dominé par la perspective du scrutin européen du 13 juin.

Eric DUPIN - Ce paradoxe entre l’appréciation portée par l’opinion sur la situation du pays, d’une part, et les popularités des gouvernants, d’autre part, ce n'est pas la première fois que nous l’observons. Cette contradiction forte entre un mécontentement ambiant vis-à-vis d’une situation économique et sociale qui reste marquée par des angoisses, des peurs et des difficultés et une certaine mansuétude à l’égard des gouvernants existe depuis l’alternance de 1997.

L’année 1998 a par ailleurs été marquée par un curieux phénomène : Jospin est resté populaire, mais il a eu une petite alerte au début de l’année 1998, il n’était plus qu’à 48% d’opinions positives contre 43% de négatives selon le baromètre Ipsos de février : son solde de popularité devenait faible. Quant à Chirac, il était alors très contesté dans l’opinion. Et puis il y a eu le fameux épisode estival de la Coupe du Monde de football où les cotes de popularité de l’exécutif se sont littéralement et lyriquement envolées. Beaucoup ont alors interprété cet effet comme une sorte d’euphorie conjoncturelle, passagère, superficielle qui retomberait très vite. Or en examinant les cotes de popularité, notamment celles d’Ipsos, on constate que Chirac se situe aujourd’hui à peu près au niveau qu’il avait atteint à ce moment là. Pour sa part, Jospin a connu un certain tassement, mais il est resté proche de son record estival.

Comment expliquer ce phénomène ? Il peut y avoir un effet conjoncture : le succès de la Coupe du Monde aurait rencontré le sentiment de la reprise économique. Il y a eu une augmentation du pouvoir d’achat des Français de 3% en 1998, d’après le Ministre de l’Economie. Mais on peut avancer une autre hypothèse : le jugement porté sur les hommes politiques a peut-être moins de portée qu’à une époque, dans la mesure ou un certain fatalisme s’est installé. Dès lors que chacun des deux chefs de l’exécutif fait à peu près bien son boulot, le Président ayant retrouvé un rôle d’arbitre, une certaine hauteur, le Premier ministre gouvernant avec bonne volonté, l’opinion est satisfaite. Les attentes en termes de politique publique ne seraient plus aussi fortes qu’auparavant selon cette interprétation.

P.G. Le deuxième phénomène intéressant à mentionner, à propos des incertitudes qui pèsent sur 1999, concerne l’Euro, sujet d’actualité ces derniers jours. Pour la première fois, une distorsion apparaît entre le soutien apporté par les Français, de manière de plus en plus massive à l’égard de l’Euro et des indicateurs de confiance économique qui sont restés modestes dans leurs évolutions. Or, depuis plusieurs années, l’indexation des indicateurs de l’Euro à la situation économique était extrêmement forte. On a observé en cette fin d’année, pour la première fois, une forme de décalage entre ces deux courbes.

Comment va évoluer ce décalage ? Quels facteurs ou informations vont influencer la confiance que les Français accordent à l'Euro ? La campagne électorale des européennes peut-elle modifier le regard des Français sur le nouvelle monnaie ? Si les performances de l'économie française s'avèrent modestes, l'Euro en pâtira-t-il ?

E.D. A propos de la distorsion entre l’opinion exprimée à l’égard de l’Euro et l’optimisme économique. Je crois que ce phénomène est temporaire dans la mesure où il est lié à la conjoncture dans laquelle l’Euro arrivait. A partir du moment où l’Euro cesse d’être un projet pour devenir une réalité, en terme d’opinion les choses changent radicalement : il n’est plus possible d’être contre l’Euro puisque l’Euro existe. On peut théoriquement, intellectuellement, garder une position critique à l’égard de quelque chose qui existe, mais en terme d’opinion publique il est assez facile de concevoir que la réalisation du projet tarit l’expression des oppositions. Même si cet événement n’a pas forcément une dimension très concrète pour beaucoup de Français : cela reste abstrait dans la vie quotidienne bien que l’Euro soit quelque chose d’extrêmement concret dans la vie économique.

Une fois cet événement historique qu’à été le lancement de l’Euro le 1er janvier 99 passé, on va sans doute retrouver en France, comme sans doute dans d’autres pays, une corrélation entre l’état économique des pays, la perception de la situation par les citoyens d’une part, et l’appréciation portée sur la monnaie européenne. Les études faites pour la Commission Européenne avaient montré un taux de corrélation assez extraordinaire entre l’évolution du chômage et le soutien ou l’opposition à l’égard de la construction européenne. Désormais, les choses vont se manifester peut-être de façon différente, mais je crois que l'on va retrouver une relation entre la confiance à l’égard de la monnaie, qui est un élément majeur de l'Union européenne, et l’évolution positive ou négative des conjonctures économiques. La campagne des élections européennes va être une épreuve de vérité pour l’Euro. Quelles que soient les stratégies partisanes ou individuelles auxquelles cette campagne va donner lieu, le débat tournera forcément, et sans doute pour une bonne part, autour de cette question. La ratification par l’électorat du cours qu’a pris la construction européenne avec la création de la monnaie unique sera une épreuve majeure, dont l’issue n’est d’ailleurs pas forcément aussi certaine que certains ne le pensent.

Pour en venir à la situation politique française elle-même, le scrutin européen sera aussi une épreuve de vérité pour Lionel Jospin et pour Jacques Chirac.  Hors période électorale, les deux chefs de l’exécutif profitent d’une situation dans laquelle, en dehors de leurs propres supporters, ils bénéficient de la sympathie d’une bonne fraction de leurs opposants. Si la mayonnaise de la campagne européenne prend, si cette campagne intéresse les Français, les clivages politiques se reformeront et on peut imaginer, par exemple, que Lionel Jospin perde des soutiens à droite. A l’heure actuelle, il a un solde de popularité à peu près neutre chez les sympathisants UDF. Sa cote de popularité chuterait inévitablement. De l’autre côté, Jacques Chirac, interpellé par un certain nombre de gens qui, à droite, contestent l’entrée dans l’Euro, risque lui aussi de perdre une partie de sa popularité actuelle.

P. G. Quel sera le contexte dominant du scrutin européen dont on pouvait penser il y a encore quelques mois qu’il serait dépourvu d’une motivation habituelle dans ce type d'élection, celle de se défouler contre les pouvoirs ou le système politique d’une manière générale ? On prévoyait alors que ce scrutin pouvait finalement se présenter de très bonne façon pour ceux qui défendent ardemment la cause de l’Euro. Finalement nous ne savons pas quel sera le niveau d’indexation du climat économique et politique sur ce scrutin ? S’agira-t-il à nouveau d’un scrutin destiné à débattre de l’action du gouvernement, notamment son action économique évidemment en relation avec l’Euro, ou l'occasion d'un véritable débat sur l'Euro ? Il y a fort à parier qu'une nouvelle fois la situation politique française s'impose comme le "fluide" dominant.

Ce scrutin se présente de manière déjà relativement paradoxale puisque dans l’ensemble des listes recensées, une dizaine au totale déjà ( rappelons qu’il y en avait au total vingt il y cinq ans en 1994 lors du dernier scrutin européen),, les listes qui prétendent s’appuyer sur le mouvement très majoritaire d’approbation de la construction européenne selon le modèle d’aujourd’hui, symbolisé par l’Euro, ne sont que trois : la liste de l'Alliance conduite par Philippe Séguin, celle du Parti socialiste dont on peut penser qu’elle sera conduite par son premier secrétaire, François Hollande et celle Daniel Cohn-Bendit. Face à ces trois listes "européistes", on trouvera une majorité de listes hostiles à la construction européenne : à gauche, les listes de l’extrême gauche et celle du Parti communiste ; probablement une liste écologiste conduite par Antoine Waechter ; et un foisonnement de listes situées à droite de la liste conduite par Philippe Séguin. Deux listes du Front national, la liste de Charles Pasqua. L’enjeu est de savoir comment va s’organiser une campagne entre partisans et adversaires de l’Euro avec en point de mire cette interrogation nouvelle : est-ce que le scrutin européen de 1999 ne va pas être finalement un remake, sous une autre forme, du référendum de 1992 c’est-à-dire très axé sur un affrontement entre partisans et adversaires de l'Europe de l'Euro et des traités d'Amsterdam et de Maastricht.

E.D. Particularité intéressante à remarquer, deux des trois listes dites pro-européennes, ou plutôt pro-euro, n’ont pas de tête connue. Philippe Séguin n’est que le plus probable des candidats à la tête de la liste d’union UDF-RPR, mais il est encore contesté aujourd’hui par certains dirigeants de l’opposition. Quant au Parti socialiste, François Hollande déclare toujours qu’il n’est pas candidat, et ceux qui voudraient l’être ne se déclarent pas vraiment. Il est aussi à noter, ce qui a peut-être un rapport avec ce qui précède, que les forces traditionnelles de gouvernement, (UDF, DL, RPR, PS), hormis celles qui siègent au gouvernement, ne disposent pas de personnalités véritablement populaires. A droite, c’est sans doute un des problèmes de la détermination d’une tête de liste. C’est qu’il n’y a pas à droite de personnalités véritablement populaires. Philippe Séguin, qui du point de vue de la position institutionnelle occupe la meilleure place en tant que président du principal mouvement de l’opposition a un solde d’opinions relativement équilibré et, en tout cas, ne peut pas être considéré comme quelqu’un de largement populaire. Juppé, Sarkozy, Bayrou et les autres : personne ne perce. C’est un vrai problème de leadership politique. Du côté du Parti socialiste, François Hollande ne perce pas non plus. De son propre point de vue, il aurait intérêt à être tête de liste aux élections européennes car il se ferait connaître, sortirait de l’état d’indifférence dans lequel le maintiennent les Français.

Quant à la troisième liste pro-euro, celle de Daniel Cohn-Bendit, le contraste est frappant entre la couverture médiatique de ce personnage haut en couleur et éminemment sympathique, le fait que les enquêtes d’opinion montrent qu’il n’est pas doté d’une vraie popularité. " Dany " est populaire dans les salles de rédaction, mais, dans l’opinion, sa cote est actuellement négative. Quand on examine dans le détail les listes " pro-euro ", on se rend compte qu’elles ont toute un problème particulier de tête de liste.

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  • Jean-François Doridot Directeur Général Public Affairs

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