De l'art et des bienfaits de se déconnecter… un peu

A l’occasion de la parution de son livre « Déconnectez-vous. Comment rester soi-même à l’ère de la connexion généralisée », Rémy Oudghiri, Directeur du département Tendances & Insights, Ipsos Public Affairs, revient sur la tendance à la déconnexion.

Déconnectez-vous en cinq questions :

Le point de départ. Comment est née l’idée de ce livre ?

C’est l’observation des technophiles qui m’a mis la puce à l’oreille... Les premiers à avoir adopté avec enthousiasme les smartphones ont aussi été les premiers à en découvrir le caractère addictif. Dans nos enquêtes, à partir de 2010, ils étaient nombreux à constater que les nouvelles technologies leur prenaient de plus en plus de temps. Tout en étant toujours aussi positifs sur les vertus de ces dernières, ils commençaient à s’interroger sur les limites à apporter à leur usage. Certains évoquaient explicitement le fait de se déconnecter de temps en temps. Simultanément, paraissaient plusieurs livres de témoignages sur ce thème. En Allemagne est paru Ich bin dann mal off-line, un récit de Christoph Koch, jeune journaliste allemand essayant de vivre un mois sans internet. Aux Etats-Unis, la journaliste Susan Maushart publia Pause. Comment trois ados hyper connectés et leur mère (qui dormait avec son smartphone) ont survécu à six mois sans le moindre média électronique, journal d’une mère entraînant ses trois enfants dans une aventure où le but du jeu était de vivre déconnecté pendant plusieurs mois… Puis le blogueur Thierry Crouzet a publié J’ai débranché en 2012. Il y racontait ses six mois de déconnexion après son « burn-out numérique ». Autant de signes de cet intérêt soudain pour la déconnexion. En 2012, l’Observatoire des modes de vie et de consommation d’Ipsos révélait que 30% des Français admettent avoir « souvent envie de se déconnecter, et d’éteindre leurs appareils technologiques ».

Pourquoi ce thème est-il devenu de plus en plus présent ?

Depuis 2011, il se vend plus de tablettes et de smartphones que d’ordinateurs. Nous vivons à l’âge de l’internet mobile. Et nous sommes en train de devenir des mobinautes. Désormais, on se connecte tout le temps, en tous lieux, dans toutes les positions : allongé sur son lit, au restaurant, dans la salle d’attente du médecin, etc. Cette poussée soudaine des possibilités de se connecter, passée la période d’enthousiasme des débuts, conduit chaque usager à une vraie réflexion : comment continuer à profiter de la vie tout en bénéficiant des avantages de la connexion ? Comment faire pour éviter de devenir dépendant ? Ce sont des questions qui se posent aujourd’hui et qui continueront à l’être dans les années qui viennent.

Pourquoi est-il important de se déconnecter ?

Il y a de nombreux bénéfices à le faire. Pour ceux qui travaillent, les études sont de plus en plus nombreuses à montrer que ceux qui prennent le temps de se déconnecter sont plus créatifs ou plus efficaces que ceux qui restent connectés en permanence. C’est une question de concentration et de disponibilité. Dans la sphère privée, le principal avantage de la déconnexion, c’est de prendre du temps avec les autres : ses proches, sa famille, ses amis. La psychologue Sherry Turkle a montré dans son livre Alone Together que l’on pouvait être seul tout en étant entouré de proches. Quand chacun a les yeux rivés sur sa tablette ou sur son téléphone, certains repas en famille peuvent en effet ressembler à des rituels solitaires… Aujourd’hui, les foules sont connectées, mais elles sont solitaires.

La déconnexion est-elle vraiment une idée nouvelle ?

En fait, l’éloge de la déconnexion est très ancien. C’est une pratique intemporelle. Dans l’Antiquité, Sénèque vantait les vertus de l’otium, une forme de solitude à travers les livres qui permettait à l’homme d’action d’avoir une meilleure vision de ses affaires. Au siècle des Lumières, Rousseau évoquait dans ses célèbres Promenades les charmes de la rêverie comme un complément à la rationalité de la pensée. Pour ceux qui font profession de penser (ou de calculer), il est bon de se laisser aller à l’errance de l’imagination. On en sort renforcé. Plus proche de nous, Hermann Hesse a écrit un art de l’oisiveté dans lequel il milite pour des moments « d’interruption » où on se laisse aller. Selon lui, il s’agissait d’une condition au maintien de notre créativité. Les différents mouvements en faveur du Slow aujourd’hui cultivent les mêmes valeurs.

N’est-il pas illusoire de penser que l’on pourra se déconnecter ?

En fait, nous serons de plus en plus amenés à vivre dans un monde connecté. Dans les futures révolutions qui se préparent, il y a celle des objets connectés. En janvier 2013, au Consumer Electronic Show de Las Vegas, c’était la grande attraction : réfrigérateurs connectés, vélos connectés, automobiles connectées, fourchettes connectées !... Il faut imaginer un monde où les machines à laver et les fours se mettront à dialoguer ensemble… Un monde où nous ne cesserons de consulter nos smartphones pour suivre un nombre croissant de sujets et d’activités. Dans ce monde-là, les vertus d’une déconnexion temporaire apparaîtront tout aussi évidentes que les bienfaits que ces nouvelles possibilités technologiques apporteront. En un mot : reprendre le contrôle.

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