Débat : une élection européenne qui s’annonce très française
Une fois de plus, le scrutin européen de juin 1999 risque d’être dominé par les jeux politiques nationaux. Eric Dupin, rédacteur en chef de " Canal Ipsos ", et Pierre Giacometti, directeur d’Ipsos Opinion, soulignent aussi la fragilité des intentions de votes actuellement recueillies.
Eric Dupin - Une première question est toute simple mais pas facile à résoudre : les élections européennes de juin 1999 seront-elles enfin des vrais élections européennes ? A priori la conjoncture serait favorable à ce que cela soit enfin le cas : l’avènement de l’euro serait propice à un débat tournant autour de la construction européenne en devenir. Force est pourtant de constater que la pré-campagne s’oriente dans une toute autre direction. On évoque beaucoup le " phénomène Cohn-Bendit " mais sans que le discours européen de la tête de liste des Verts soit au centre des polémiques qu’il suscite. Du côté de l’opposition, on parler de l’hypothèse d’une liste séparée de l’UDF qui tient plus aux divisions de la droite qu’aux spécificités centristes dans le domaine européen. On peut dés lors avancer l’hypothèse que, une fois encore, malgré l’approfondissement de la construction européenne engendrée par la monnaie unique, le débat de juin 1999 risque fort d’être d’abord hexagonal.
Pierre Giacometti - Les premiers échanges de la pré-campagne des élections européennes ne font que confirmer ce panorama. Ils concernent très peu les questions de fond : quelle Europe ? Quel avenir européen avec l’Euro ? Le scrutin du 13 juin risque d’être une fois de plus un " très grand sondage ", permettant à chacun d’évaluer son audience. Tous les chefs de partis seront concernés: l’attention des médias pour ce " championnat des partis " pourrait apparaître en sérieux décalage avec le niveau d’intérêt des Français. Pour l’instant, la seule liste qui a choisi de se positionner en fonction d’un enjeu exclusivement européen est celle de Charles Pasqua. Il sera intéressant d’observer si ce choix constitue à terme une quelconque prime de reconnaissance à " l’originalité " de la démarche. Dans ce domaine l’attitude de la " demande ", c’est à dire l’examen attentif des motivations des électeurs lors des quatre précédents scrutins européens, est variable et confuse. Les élections européennes n’ont jamais eu de véritable statut dans l’opinion. Ce sont les seules élections pour lesquelles une majorité de Français ne sait pas véritablement définir de fonction. Les dernières éditions –1989 et 1994 - proches de scrutins décisifs – n’ont pas servi à sanctionner le pouvoir. Mais ils n’ont pas pour autant permis de faire émerger une identité propre. Le mode de scrutin, proportionnel sur liste nationale, explique bien sûr beaucoup cette difficulté " identitaire ". 1999 rappelle pour l’instant étrangement la préparation des dernières campagnes de 1989 et 1994: multiplicité et originalité de l’offre électorale, niveau d’intérêt pour le scrutin faible, terrain propice aux " aventures " qui peuvent bouleverser le champ politique: aujourd’hui Cohen Bendit et Pasqua, hier le FN, les écologistes, les Chasseurs, De Villiers, Tapie etc…
Finalement la question, une fois de plus, comme depuis 20 ans, lors de chaque élection européenne, est de savoir quel message les électeurs délivrent-ils lors ce scrutin ? Les données recueillies dans la première enquête Ipsos du mois de janvier montre qu’une proportion importante d’électeurs souhaite se définir d’abord en fonction de paramètres liés à la situation intérieure.
E.D. - Qu’est-ce que les électeurs auront en tête en juin 1999 ? A lire la presse, on a pu avoir l’impression que l’affaire était déjà jouée, que 1999 serait l’année du phénomène Cohn-Bendit. Dans l’enquête Ipsos, la liste qu’il conduira est créditée de 10 % des intentions de vote. Mais son succès n’est pas encore assuré. Il est, me semble-t-il, préférable de ne pas se focaliser sur cette unique question. Le premier enjeu concerne le type de mouvement qui va se produire dans l’électorat de gauche, avec deux sous-questions. La première relève en effet de l’influence de Daniel Cohn-Bendit. De ce point de vue là, je crois qu’il y aura une compétition entre les Verts et les Socialistes, car la thématique de Daniel Cohn-Bendit est une thématique qui ressemble étrangement à celle de la deuxième gauche d’il y a quelques années. Les idées de " Dany " sont finalement assez proches de celles que défendait Michel Rocard. Jacques Delors a significativement déclaré qu’il " aimait " Daniel Cohn-Bendit.
Le deuxième enjeu est de savoir qui profitera du vote " à gauche de la gauche ". Une partie de l’électorat utilisera les européennes pour envoyer un message de ce type au gouvernement dont il juge la politique trop timide. La liste d’extrême-gauche en sera-t-elle bénéficiaire ? Plusieurs conditions sont réunies pour que ce courant émerge électoralement. Mais il est possible que ce vote se porte sur le PCF qui fait un réel effort d’ouverture. Les intentions de vote en faveur du parti communiste sont actuellement relativement élevées pour une période de pré-campagne.
P.G. - Il faut bien sûr relativiser la valeur de tous ces données. Une grande majorité de Français " ne regarde pas " aujourd’hui ces élections, et n’a évidemment pas intégré les nombreuses situations de concurrence induites par la complexité de son offre politique. Actuellement la performance pré-électorale de Daniel Cohn-Bendit représente un indice de potentiel d’attraction, rien de plus. Plus de 50% de ses électeurs potentiels déclarent qu’ils peuvent changer d’avis, ce qui me rappelle le niveau de fragilité du score d’intentions de vote des écologistes lors des premiers sondages de la campagne des élections régionales de 1992. Rien ne dit pour l’instant que la liste des Verts parviendra à rééditer la dynamique qui avait permis à la liste Tapie de mobiliser en 1994 une partie importante d’un électorat populaire et jeune habituellement abstentionniste. Il y un autre point d’interrogation dans la distribution des voix à gauche : quelle sera la capacité de nuisance de la liste d’extrême gauche conduite par Alain Laguiller et Alain Krivine et son impact sur la performance des listes PC et PS ? Comme lors de chaque consultation européenne les listes représentant les partis de gouvernement ou situées au centre de l’échiquier politique sont menacées par un effet " d’encerclement ".
E.D. - Le risque d’encerclement me semble d’abord menacer Philippe Seguin. Pour le chef du principal parti de l’opposition, un échec flagrant aux élections européennes ne manquerait pas d’avoir de sérieuses conséquences politiques pour sa carrière. Ce sont les européennes de 1994 qui ont sonné le glas de Michel Rocard... Or, le paysage qui se dessine est plutôt inquiétant pour Séguin. L’écho apparent de la dissidence " souverainiste " emmenée par Charles Pasqua est d’autant plus important que celui-ci va pouvoir reprendre un discours pas très éloigné du discours tenu par Philippe Seguin lui-même il n’y a pas si longtemps. Par ailleurs, dés lors que les centristes ont finalement décidé de présenter une liste autonome aux européennes, le président du RPR se trouvera pris en sandwich entre François Bayrou et Charles Pasqua. L’espace de la droite républicaine n’étant pas infini, une liste RPR-DL ne ramassera sans doute qu’une part de gâteau, si j’ose dire, relativement mince.
P.G. - Philippe Seguin et les leaders du RPR et de DL n’ont toujours pas annoncé clairement leur " lecture " du scrutin européen: la tentation d’en faire, comme l’indiquait récemment Nicolas Sarkozy, une étape dans la préparation de la prochaine élection présidentielle montre bien la difficulté identitaire dont souffrent les élections européennes. L’erreur de la droite ce serait de faire croire à ses électeurs que le scrutin européen est une sorte de galop d’essai. Les listes Pasqua et celle de l’UDF ne manqueront de s’accorder un brevet d’authenticité quant à la légitimité de leur démarche…
E.D. - Outre le mouvement à gauche, le scrutin européen posera la question de la recomposition à droite et d’une épreuve de vérité pour l’extrême droite. Contrairement à ce que l’on entend parfois, Jean-Marie Le Pen et Bruno Mégret ne sont pas substituables. Leurs thématiques de campagne et leurs profils les distingues. Les mégrétistes tentent de construire une extrême-droite idéologiquement structurée et usant de ruse stratégique tandis que Le Pen tentera, comme d’habitude, de mobiliser les peurs et les angoisses populaires. D’un côté le stratège, de l’autre côté l’agitateur. A cet égard le partage des voix entre les listes Le Pen et Mégret nous donnera une précieuse indication sur le poids réel de l’extrême droite en France. A mon sens, le vrai vote d’extrême droite sera beaucoup plus un vote Megret, Le Pen représentant relativement mieux le vote que l’on qualifie généralement de " protestataire ", un vote de ras-le-bol, une sorte de cri de colère le vote Le Pen. Alors que le vote Mégret tentera de se construire sur la défense de certaines thèses racialistes et identitaires. L’enjeu, pour l’ancien numéro deux du FN, c’est de démontrer qu’une extrême droite " responsable " et ambitieuse n’est pas forcément marginale. Il lui faut pour cela franchir un seuil qui tient plus à l’écart qui le séparera de la liste officielle du FN que d’un chiffre absolu.
P.G. - De ce point de vue, et pour conclure ce débat sur la droite, le mode de scrutin proportionnel va donner à nouveau tout son relief à la complexité des contours des droites françaises. Les divisions actuelles ne sont pas le résultat de simples rivalités de personnes. De ce point de vue, si le scrutin européen est un enjeu de pouvoir mineur, il représente une bataille politique dont les conséquences sont majeures sur les équilibres futurs de la droite. Le vote du 13 juin et son caractère probablement dispersé permettra de cerner l’influence respective de ses principaux courants, nationaliste, libéral, européen, gaulliste… Une sorte de mise à plat avant la recomposition annoncée depuis longtemps qui, cette fois, semble bel et bien inéluctable.