Européennes 2024 | Immigration : un enjeu clé de la campagne

Jamais lors des 9 dernière élections européennes le thème de l’immigration n’aura occupé une telle place qu’en 2024. A une semaine du scrutin, Brice Teinturier revient pour Le Monde sur la place de cette préoccupation dans la campagne et les dynamiques électorales.

 

Analyse de Brice Teinturier pour le Monde, publiée le 3 juin 2024


En 2019, il se situait au 4ème rang des sujets dont les Français nous disaient qu’ils tiendraient le plus compte dans leur choix de vote, derrière « le pouvoir d’achat » et « la protection de l’environnement » - qui faisaient à l’époque jeu égal - et très légèrement après « la place de la France en Europe et dans le Monde ». Dans la 5ème vague de l’enquête électorale d’Ipsos pour Le Monde, la Fondation Jean-Jaurès, le Cevipof et l’Institut Montaigne, l’immigration est citée en deuxième position et talonne le pouvoir d’achat (18% contre 20%, 38% contre 47% si l’on prend le total des citations). Dans une autre enquête d’Ipsos réalisée pour France Télévisions, l’immigration est le sujet dont les Français pensent qu’il devrait être la principale priorité de l’Union Européenne dans les années à venir. De place éminente en 2019, on est passé à place prépondérante en 2024.

Une élection se gagne à partir de plusieurs composantes mais l’une des plus essentielle est celle de l’enjeu prioritaire et de la crédibilité comparée des listes ou des candidats qui s’affrontent sur cet enjeu. En 2019, l’enjeu et la crédibilité des formations politiques étaient partagés : le RN était plus crédible que LREM sur l’immigration mais le parti présidentiel et en particulier Emmanuel Macron l’étaient davantage sur la place de la France en Europe et dans le Monde et, à l’époque, sur les sujets économiques, la sortie de l’euro prônée par le RN inquiétant profondément les Français. Les écologistes, enfin, étaient les plus crédibles sur l’environnement, qui s’imposait de plus en plus comme sujet majeur du débat. Le résultat de 2019 porte logiquement la marque de cette distribution des enjeux dominants et de la crédibilité des candidats, chacun ayant sa zone de force : une liste Bardella certes en tête mais d’un point seulement devant celle de Nathalie Loiseau, laquelle résistait bien, et une liste Jadot qui avait créé la surprise en 3ème position à 13,5%. Toutes les autres, dont aucune n’était très crédible sur un enjeu important, étaient balayées et en dessous des 10%.

Rien de tel aujourd’hui. D’abord parce que même sur le 1er enjeu, le pouvoir d’achat, la crédibilité du RN est en hausse et celle de la majorité présidentielle en baisse. Ensuite parce que le 1er enjeu qui serait favorable à Renaissance, « la place de la France en Europe et dans le Monde », n’arrive qu’en 6ième position, à 18 points de l’immigration, derrière la santé, l’environnement et la sécurité, 3 thèmes aujourd’hui peu porteurs pour la majorité présidentielle.

Autre difficulté pour la liste Hayer, et non des moindres : la position même des Français sur le sujet de l’immigration : sur une échelle de 0 à 10, 19% seulement se déclarent favorables à l’immigration (note de 7 à 10), 44% opposés (note de 1 à 3) et 37% ni vraiment favorables, ni vraiment opposés (notes de 4 à 6). Surtout, les « très favorable » pèse 5% seulement tandis que les « très opposés » 26%. Chez les électeurs de la liste Bardella, 66% sont même « très opposés » à l’immigration, chez les électeurs de la liste Hayer, 4% seulement y sont « très favorable » - et 53% « ni favorable, ni opposé ». Les premiers ne doutent pas et sont totalement alignés sur la position de leur parti, lequel affiche haut et fort et depuis toujours son hostilité radicale à l’immigration, les seconds flottent : pas opposés mais pas franchement favorables non plus, et ne sachant sans doute plus trop quelle est la ligne de Renaissance et du Président, notamment depuis le débat et le vote de la loi sur l’immigration. Effet de brouillage.

Troisième élément enfin, quel est le thème mis à l’agenda, celui qui produit le plus de bruit ambiant selon les Français ? L’immigration ! Quand on leur demande quels sont les enjeux dont les candidats et les media parlent le plus dans cette campagne, l’immigration arrive massivement en tête, avec 57% de citations, 28 points devant le pouvoir d’achat. Et cela alors même qu’en terme de déterminants du vote, les proportions sont inversées puisque 38% des Français font de l’immigration un enjeu déterminant de leur vote et 57% - à comparer aux 29% du pouvoir d’achat – que c’est un des sujets dont les candidats et les media parlent le plus. Un tel chiasme révèle une critique sous-jacente de l’offre politicomédiatique et seule une analyse objective du contenu des prises de position des têtes de liste et des media permettrait de savoir si la distorsion est réelle ou pas. Il peut également s’agir d’un biais cognitif, les Français étant plus attentifs aux discours sur l’immigration soit par intérêt, soit par inquiétude. Mais peu importe : un tel chiasme fait naturellement bien plus les affaires du RN que de Renaissance en imposant comme musique dominante de la campagne l’immigration.

Le 9 juin nous dira l’ampleur de l’écart entre la liste Bardella et la liste Hayer. Mais quel qu’il soit, le RN aura su imposer comme thème dominant de la campagne celui sur lequel il est le plus crédible. Dans une élection, c’est ce qui importe le plus.

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A propos de ce sondage

Enquête Ipsos pour le Cevipof, Le Monde, la Fondation Jean Jaurès et l'Institut Montaigne menée du 19 au 24 avril 2024 auprès de 10 651 personnes, constituant un échantillon national représentatif de la population française, inscrite sur les listes électorales, âgée de 18 ans et plus.

Auteur(s)

  • Brice Teinturier
    Brice Teinturier
    Directeur Général Délégué, Ipsos bva (@BriceTeinturier)

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