Inégalités sociales, emploi, insécurité : les priorités de la gauche pour reconquérir les milieux populaires
Fil rouge de l’émission 100 minutes pour convaincre avec Dominique Strauss-Kahn, le sondage Ipsos-France 2-Le Figaro présente le point de vue des Français, en particulier de ceux issus de milieux défavorisés, sur l’échec du Parti Socialiste aux élections de 2002 et sur l’avenir de la gauche. Pour retrouver la confiance des milieux populaires, le PS devra regagner sa légitimité sur le terrain social, sans oublier les questions relatives à l’insécurité. Interview de Pierre Giacometti, directeur général d’Ipsos.
Le sondage met en exergue l'opinion des Français ayant le sentiment d'appartenir aux milieux populaires ou défavorisés. Qui sont-ils ?
Les résultats du sondage permettent d'en dresser le portrait robot : légèrement plus âgés que la moyenne nationale des Français, les deux tiers d'entre eux sont ouvriers ou employés. Sont également logiquement sur-représentés les chômeurs. L'électorat populaire habite plus fréquemment des villes petites ou moyennes. La moitié de ces catégories déclare disposer de très faibles revenus. La gauche y est majoritaire en terme de sympathie partisane mais la sympathie politique la plus sur-représentée par rapport à la moyenne nationale reste bien l'extrême droite. Au total, si l'on observe le comportement au premier tour de l'élection présidentielle, 2/3 de ces milieux sociaux ont choisi le vote protestataire, l'abstention, ou le vote blanc ou nul !
Comment jugent-ils la gauche et qu'en attendent-ils ?
Pour une majorité d'électeurs de gauche et encore plus nettement lorsqu'on isole le point de vue des milieux populaires, l'hypothèse d'un positionnement politique " plus à gauche " du précédent gouvernement n'aurait rien changé au résultat. C'est la sous estimation des préoccupations en matière d'insécurité mais aussi de chômage que ces mêmes groupes identifient comme les véritables erreurs d'appréciation de la gauche au pouvoir. Notons que les 35 heures sont considérées comme la deuxième raison de l'échec de la gauche parmi les Français qui s'identifient aux classes moyennes. Bien que majoritairement de gauche, les milieux défavorisés ne désignent pas l'action du gouvernement Jospin comme la meilleure réponse à leurs préoccupations. Ainsi le gouvernement actuel fait jeu égal avec son prédécesseur sur le terrain de la défense des préoccupations des milieux populaires. En revanche, le gouvernement Raffarin a partie gagnante sur le terrain de la défense des intérêts des classes moyennes.
Que doit faire la gauche pour reconquérir cet électorat ?
Donner la priorité au terrain social, bien sûr, mais sans oublier également les questions liées à l'insécurité. La hiérarchie des réponses des sympathisants socialistes est beaucoup plus nette : pour 43 % d'entre eux, c'est la priorité donnée à " la réduction des inégalités " qui permettra au PS de reconquérir les milieux populaires.
Les péripéties internes aux formations de la gauche plurielle nuisent-elles à l'envie d'union ?
Non. Au contraire, la crise des gauches accentue le désir d'union. En deux mois, les turbulences internes au PS, au PC et chez les Verts ont contribué à faire progresser encore l'attirance des électeurs de gauche en faveur de la création d'un nouveau grand parti de gauche : + 3 % au PS, + 3 % au PC, + 15 % chez les Verts. Les sympathisants communistes demeurent néanmoins les seuls à y être majoritairement opposés.
Il y a fort à parier pour que cette tendance s'installe dans les mois qui viennent et pour longtemps, comme on l'a observé à droite tout au long des années 90.
Comment interpréter la forte attente des sympathisants de gauche d'un retour de Lionel Jospin?
Faute d'alternative aujourd'hui crédible, le retour de Jospin est désiré et pronostiqué. C'est le souhait de deux sympathisants sur trois, confirmant ainsi le sondage Sofres/Nouvel Obs. Plus précise encore, la question Ipsos évoque des " responsabilités nationales ". La réponse est aussi nette, ils sont une majorité à le pronostiquer. L'étoile de Lionel Jospin reste particulièrement brillante chez les plus jeunes mais aussi chez les Français issus de milieux populaires ou défavorisés. Logiquement, ceux qui ont le plus d'espoir dans cette éventualité restent ses propres électeurs du 1er tour ; électeurs communistes et Verts sont beaucoup plus partagés. A droite, le refus du retour de Jospin peut s'interpréter comme une réaction d'hostilité personnelle ou peut-être aussi comme le signe d'une crainte inconsciente de devoir en découdre à nouveau avec celui qui fût le cauchemar de la droite pendant cinq ans
L'électorat de gauche a-t-il changé de point de vue sur l'Europe ?
Tout au moins se montre-t-il plus méfiant … Au regard des chiffres, le travail de communication de la gauche sur l'avenir de l'Europe sera de taille dans les années qui viennent. Le grand risque pour les dirigeants de la gauche est de laisser s'installer dans le cœur de l'électorat de gauche l'idée d'une assimilation entre les méfaits supposés de la mondialisation et la poursuite ambitieuse de la construction européenne. Qu'ils soient socialistes, verts ou communistes, les sympathisants de gauche se montrent en effet circonspects sur l'élargissement, et nettement hostiles à l'intégration de la Turquie.