Jacques Chirac, face a une élection hors norme
Dans la compétition présidentielle, Jacques Chirac a pris l'avantage. La hiérarchie qui s'installe correspond souvent au privilège du sortant. Mais, on le sait, la position du sortant renvoie aussi à une certaine forme de précarité. Le vainqueur de 1995 sera le troisième président de la Vème République à se soumettre à l'épreuve délicate de la réélection. De l'échec de Valéry Giscard d'Estaing et du succès de François Mitterrand, il faut tirer une leçon commune et utile pour comprendre 2002 : ce n'est pas le bilan du septennat qui a été décisif. Dominateur dans les sondages à l'automne 1980, VGE a fini par souffrir d'un problème d'image structuré par une relation de plus en plus distante des Français à son égard. Fort d'une image de rassembleur - "La France unie" -, François Mitterrand a présenté aux Français en 1988 une alternative: "Moi c'est l'expérience, donc la protection, Jacques Chirac, c'est l'aventure, sans garanties". D'une certaine manière, en 1995, les Français ont fini par faire d'Edouard Balladur le sortant qui leur manquait.
Au regard de ce passé, riche d'enseignements pour les rivaux d'aujourd'hui, le président-candidat ne pourra être un sortant de droite comme les autres. En réalité, son avantage ressemble pour l'instant à une évolution par défaut, renvoyant plus au recul de Lionel Jospin et de ses principaux concurrents potentiels à droite. La performance d'intentions de vote reste assez stable depuis trois mois. Dans le même temps, Jean-Marie Le Pen retrouve des niveaux comparables à ceux qui étaient les siens à l'automne de 1987 et de 1994. On connaît la suite : 14,6% en 1988 et 15,3% en 1995. Le contexte a bien sûr changé - le Président du FN n'est pas à l'abri des phénomènes d'usure et de concurrence - mais la référence au passé permet de garder en mémoire sa capacité potentielle de progression sur les cinq à mois à venir, alors que l'agenda de campagne privilégiera sans doute ses thèmes de prédilection : insécurité, intégration et inquiétudes sociales. Ces enjeux ne sont sans doute pas étrangers à l'évolution du rapport de forces.
Plus aucune enquête d'intentions de vote ne donne Jacques Chirac devancé par Lionel Jospin, ni au premier tour, ni au second tour. C'était encore le cas à la fin de l'été. Depuis la mi-octobre, au premier tour, la moyenne de l'écart est de 3 points. Au second tour, Jacques Chirac devance aujourd'hui le Premier ministre de six points selon Ipsos et CSA (53%- 47%), de quatre points selon la Sofres (52%- 48%) et de deux points selon l'Ifop et BVA (51%-49%). La situation créée par les attentats du 11 septembre explique en partie ce phénomène. Elle a contribué à limiter l'espace politique, déjà assez restreint avant les événements de septembre.
La situation de guerre a remis en cause le déséquilibre voulu par la logique de la cohabitation : le Premier Ministre n'est plus seul sur le registre de l'action. Le Président, en première ligne sur le plan international, peut ainsi éviter l'écueil d'être installé trop rapidement dans le rôle exclusif de la critique gouvernementale. Parallèlement, plus l'attention de l'opinion se recentre sur des enjeux économiques, plus le risque pour Lionel Jospin est grand de voir le jugement de son action indexé brutalement à la montée des inquiétudes économiques et sociales.
Pour autant, faut-il faire déjà de Jacques Chirac un favori solide dans la perspective de la prochaine compétition présidentielle ? Trop tôt et surtout sans rapport avec la complexité du scrutin à venir. La première précaution renvoie une fois encore aux situations pré-électorales d'hier. Les sondages créditaient Valéry Giscard d'Estaing de 55% à 60% des intentions de vote en octobre-novembre 1980 et ceux qui enregistraient la victoire de François Mitterrand l'ont mesurée très tôt en 1987, avec une marge de sécurité bien supérieure à celle d'aujourd'hui (la moyenne des sondages de second tour est de 54%-46% en 1987. Jacques Chirac a pourtant des atouts. Le premier d'entre eux réside dans sa capacité à rassembler mieux que les autres son propre électorat. Certes, il n'est anormal de voir à gauche comme à droite des niveaux de fidélité encore modestes, faute de dynamique de campagne. Mais l'avantage du sortant reste néanmoins indéniable, notamment par rapport à Lionel Jospin (cf. tableau 1). Sur la base de l'analyse des enquêtes cumulées d'Ipsos de ces deux derniers mois, 74% des sympathisants du RPR déclarent, au premier tour, une intention de vote pour leur favori ; ils sont pour l'instant 61%, parmi les sympathisants socialistes, à se comporter de la même manière en faveur de Premier ministre.
Plus largement, alors que moins de la moitié des Français qui se reconnaissent dans l'une des formations de la gauche plurielle opte aujourd'hui pour son chef, 58% des Français se sentant proches de l'un des partis de la droite parlementaire choisissent le chef de l'Etat. Lionel Jospin dispose sur ce registre d'une vraie marge de progression, mais il semble aujourd'hui plus soumis que son rival à l'effet de dispersion, renforcé par la dynamique suscitée par la candidature de son ancien ministre de l'Intérieur. La capacité de rassemblement de Jacques Chirac sera, elle aussi, soumise à l'épreuve de la campagne électorale : les expériences de 1988 et 1995 ont montré les limites de son efficacité, comme en témoigne ses modestes scores de premier tour. La supériorité de la position actuelle se fonde sur la comparaison avec les autres candidatures de droite. Les candidats déclarés ou en voie de l'être de DL, du RPF et de l'UDF sont pour l'instant très faiblement soutenus par "leurs" troupes. De ce point de vue, Alain Madelin donne l'impression de mieux résister à la tentation du choix utile (44% des proches de DL lui sont favorables). Une fois leur candidature officialisée, François Bayrou et Charles Pasqua devront avoir comme premier objectif d'attirer leur propre électorat potentiel. Robert Hue et Jean-Marie Le Pen recueillent un niveau de soutien méritoire, compte tenu de la concurrence qu'ils ont à supporter. La faible corrélation entre le choix en faveur d'Arlette Laguiller et la sympathie d'extrême gauche confirme que son succès éventuel ne sera pas le signe d'une soudaine poussée de Lutte ouvrière.
Le second avantage de Jacques Chirac est de nature sociologique (cf. tableau 2). Tout se passe comme s'il était déjà parvenu, plus rapidement que son rival, à capter le soutien des terrains traditionnels de son électorat: milieu rural, professions indépendantes, seniors et personnes âgées, hauts revenus, sans pour être nettement devancé auprès de milieux habituellement plus proches de la gauche, mais qui avaient contribué à la dynamique chiraquienne de 1995 : les jeunes et milieux populaires. Lionel Jospin devra, pour prétendre l'emporter, disposer d'une avance beaucoup plus nette dans ces territoires là. A titre de comparaison, en 1988, François Mitterrand rassemblait face à Jacques Chirac environ 60% du vote des moins de 30 ans et 70% du vote des employés et des ouvriers. Bien sûr, il s'agit bien là d'une sociologie "virtuelle", confrontée le moment venu à la pression de la campagne et de l'offre définitive des candidatures. Mais elle éclaire mieux la portée des enjeux de conquête électorale auxquels seront confrontés les principaux candidats. Finalement, au-delà de l'habituelle incertitude des sondages, la précarité relative de la situation est liée à la dimension exceptionnelle du scrutin à venir : la première élection présidentielle intervenant après cinq ans de cohabitation, l'enjeu de la réélection d'un président questionné par une dissolution manquée. Ce sera aussi la première élection présidentielle consécutive à cinq ans de gouvernement à majorité de gauche. Enfin, 2002, c'est surtout le télescopage de deux alternances potentielles, avec une élection présidentielle immédiatement suivie de législatives "programmées", alors que jamais, depuis 1981, une majorité n'a été reconduite. La longue cohabitation peut conduire les Français à devoir jauger deux sortants : le sortant "institutionnel", et un Premier ministre dépositaire de l'action la plus longue et la récente. La vision de l'opinion sur ce point est encore très confuse. Chirac et Jospin sont tous deux porteurs de continuité et de changement, et ce d'autant plus que se profilera pendant la campagne présidentielle celle des législatives. La bipolarisation du débat est une autre singularité de cette élection.
Depuis 1997, Chirac et Jospin dominent la vie politique française. La cohabitation en est la principale raison, à laquelle s'ajoute une exceptionnelle popularité, tant par le niveau que par la durée, des deux hommes, et particulièrement méritoire pour l'hôte de Matignon. C'est pour cette raison que jamais depuis 1969, le débat n'a laissé, pour l'instant, aucune place pour une deuxième hypothèse de second tour, dont Chirac ou Jospin serait exclu. La hiérarchie actuelle dans les sondages en révélatrice : seul Jean-Pierre Chevènement est parvenu à contester cette domination. A ce titre, le débat de ces derniers mois sur "le troisième homme" est une illustration de plus de la bipolarité supposée de l'offre. Depuis 1974, on qualifiait le troisième homme comme étant celui qui pouvait prétendre participer au second tour. Jacques Chaban-Delmas, Jacques Chirac, Raymond Barre et Edouard Balladur se sont finalement retrouvés dans cette position, après avoir même prétendu au second tour. Lors des trois dernières éditions, au moins quatre candidats ont approché ou dépassé les 15%. Pour l'élection à venir, il n'est pas impossible qu'il y ait une fois encore place pour deux "perturbations", celles conjointes de Jean-Pierre Chevènement et du leader du Front National. En ce sens la question pour Jacques Chirac et Lionel Jospin n'est pas de s'inquiéter seulement du troisième homme mais également du quatrième. Dans les deux cas, le report de voix des électeurs au second tour devient un paramètre d'autant plus décisif que leur score est élevé, comme en témoigne la diversité des comportements actuels (cf. tableau 3).
Pour faire face à une compétition à venir sans doute plus équilibrée qu'aujourd'hui et dans laquelle ils rentreront tardivement, Jacques Chirac et Lionel Jospin, devront prendre la mesure de la nouvelle société qui se présente à eux. Elle contribue à modifier les attentes des Français à l'égard du rôle du futur président. Le choix de 2002 obéit à une certaine forme de rupture, au carrefour d'une double demande : l'intégration des risques de la mondialisation et la prise en compte incontournable des inquiétudes intérieures. Un nouveau profil présidentiel se dessine, à la fois plus international mais plus que jamais proche de la France et des Français.