Conférence Ipsos | Didier Truchot | Gerald Bronner | Fabienne Simon
Conférence Ipsos | Didier Truchot | Gerald Bronner | Fabienne Simon

La bataille du réel : le rôle des études dans le monde d’aujourd’hui

Dans un monde saturé d’informations, où perceptions et réalités s’affrontent, l'affaiblissement de notre socle commun menace directement la vie sociale et démocratique. Pour mieux comprendre ce phénomène, et retrouver des repères fiables, l’Université Panthéon Sorbonne IAE Paris et la chaire Marques Valeurs & Société recevaient Didier Truchot, Fondateur d'Ipsos et Gérald Bronner, Sociologue, Professeur à Sorbonne Université et Auteur de À l'assaut du réel pour un débat sur le rôle des études dans ce nouveau contexte. Des mécanismes d'influence de l'intelligence artificielle au rôle de thermomètre sociétal des enquêtes d'opinion, retour sur les points clés de cet échange consacré à la défense de l'information juste.

Le lien entre démocratie, information et sondages a constitué le fil rouge des échanges. Comme l’a rappelé Didier Truchot, « la publication des sondages est un indicateur de la vitalité du système démocratique » ; ça n’est pas par hasard si Ipsos n'opère pas en Corée du Nord, ou ne publie pas de sondages électoraux dans certains pays. En revanche, les régimes illibéraux consomment beaucoup de sondages non publiés pour connaître l’état de l’opinion.

De ce point de vue, la loi de 1977 prévoyant l’interdiction de publier les sondages quinze jours avant le scrutin en France a créé une asymétrie d'information : la production de sondage restant autorisée mais seuls les citoyens riches ou les professionnels pouvant y accéder, limitant de fait l'accès aux données au grand public. L'interdiction a par la suite été compensée par des publications en dehors du territoire français, puis par l'avènement des réseaux sociaux.

L’histoire de Gallup (qui a prédit le succès de Roosevelt en 1935 à partir de la sélection de quelques milliers d’Américains alors que la revue Literary Digest en a interrogé plusieurs millions et annonçait la victoire d’Alf Landon) donne l’occasion au fondateur d’Ipsos d’alerter sur le fait que « les systèmes d'Intelligence artificielle et d'autres mécanismes étant dessinés pour influencer l’opinion et avoir un impact sur le comportement des citoyens, des sondages et des questionnaires scientifiquement conçus sont indispensables pour leur apporter une information juste ». 

De plus enquêtes électorales sont « des éléments d'information actifs qui peuvent faire évoluer le comportement des citoyens » ; l’art de poser des questions et de travailler sur des échantillons représentatifs garantit la qualité et la réalité des réponses.

À un moment de « crise de l’expertise », quand une majorité de Français a plus confiance dans son expérience personnelle que dans l’expertise d’un scientifique, où les algorithmes aboutissent à des systèmes d'auto-confirmation (en nous exposant à ce à quoi nous voulons être exposés), le fonctionnement de la démocratie est menacé par tous ceux qui veulent promouvoir des régimes illibéraux.

Le rôle d’Ipsos est de contribuer à donner aux citoyens et aux responsables un reflet exact de la réalité de l'opinion, l’accès à la connaissance et à un grand nombre de sujets. Pour Didier Truchot, « c’est un élément de notre fierté d'appartenir à l’appareillage qui permettra de défendre la démocratie contre un mouvement très puissant qui ne veut plus faire fonctionner les sociétés avec elle, en le freinant, en le remettant en question, éventuellement en le combattant avec efficacité ».

Gérald Bronner revient sur la contestation du vrai et du réel, dans l’espace public, par les fausses informations et la mésinformation, le complotisme, la circulation d’idées fabriquées par des puissances étrangères (Iran, Russie, etc.) et recyclées dans des IA telles que Claude. Pour lui, l’IA est « peut-être l'outil qui nous conduit à la plus grande imprédictibilité que nous ayons jamais rencontrée », entre réalités et vérités alternatives. C’est ce qui rend les études indispensables, « les sondages étant le thermomètre qui permet de voir et comprendre le réel ».

 


Pour aller plus loin : notre podcast avec Gerald Bronner

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Dans cet épisode de BE Good!, Éric Singler reçoit le Professeur Gérald Bronner, sociologue, Professeur à la Sorbonne, membre de l’Académie des technologies et de l’Académie nationale de médecine. 

Cet entretien s’appuie sur son dernier livre, « À l’assaut du réel », ainsi que sur ses conférences données à la Sorbonne autour d’un enjeu central : développer son esprit critique face au monde de la désinformation.

L’échange s’ouvre sur le diagnostic du contexte informationnel actuel. Gérald Bronner explique pourquoi la désinformation est devenue une préoccupation majeure, comment elle s’impose dans l’espace public, et pourquoi l’accès massif à l’information ne protège pas mécaniquement contre la crédulité. Il revient également sur la polarisation alimentée par les réseaux sociaux, et sur des notions clés comme l’“avarice cognitive”, qui décrit notre tendance à économiser l’effort mental dans un environnement saturé de contenus. Il évoque enfin la loi de Brandolini, qui illustre l’asymétrie entre la facilité de diffusion du faux et la difficulté à le réfuter.

L’épisode explore ensuite les limites de notre rationalité à travers trois familles : limites spatiales et temporelles, limites culturelles et limites cognitives. Gérald Bronner illustre comment certains biais cognitifs fondamentaux (biais de confirmation, biais de disponibilité…) favorisent la diffusion de la désinformation, et comment nos désirs peuvent orienter nos croyances et, en conséquence, nos décisions et comportements.

Enfin, la conversation se tourne vers les solutions : conseils concrets pour faire face aux biais, réflexion sur la manière d’obtenir un impact plus global, et discussion sur la complémentarité entre éducation à l’esprit critique et approches systémiques (architectures de choix, process, environnements décisionnels). L’épisode se conclut par un point d’actualité sur les prochains développements des conférences à la Sorbonne et sur le travail de Gérald Bronner.

Un épisode éclairant pour comprendre pourquoi le réel est devenu un terrain de bataille – et comment chacun peut apprendre à y voir plus clair, avec méthode.

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