La confiance économique annonce-t-elle les tendances de la conjoncture ?
La prévision et l'anticipation des comportements économiques doivent faire appel à des méthodes de plus en plus fines. L'analyse de Pierre Giacometti, directeur général d'Ipsos Opinion, devant un séminaire de l'Institut de Recherches et d'Etudes Publicitaires (IREP).
Au-delà de l’intitulé précis de la question posée qui fait référence de manière explicite à l’économie et à l’univers européen, l’interpellation concerne plus généralement la capacité supposée des enquêtes d’opinion à établir un lien solide entre la notion de confiance (de l’ancien français "fiance", c’est à dire la foi) et l’évolution de la conjoncture, qu’elle soit de nature politique, économique et sociale. Peut-on faire confiance à la confiance des consommateurs ? N’y a-t-il que des consommateurs en matière économique ? Que signifie la confiance économique ? L'absence ou la faiblesse de la confiance limitent-elles le potentiel d’amélioration de la conjoncture ?Autant de questions sur lesquelles Ipsos travaille ces dernières années en mettant au point une série d’outils et de techniques d’observations comparées des attitudes des populations européennes. On tentera dans un premier temps de cerner l'évolution de cette problématique. A titre d’illustration, on présentera ensuite une brève synthèse de l’état actuel des instruments de suivi du climat des opinions en Europe : "l’Indice Européen de la Consommation" et "les Tendances des Opinions Publiques Européennes"
Le débat sur les anticipations des comportements se situe dans un contexte paradoxal. La fréquence des erreurs de prévision économique ces dernières années, l’atomisation des comportements individuels, le caractère erratique des tendances de conjoncture économique limitent l’usage prédictif des données d’enquêtes sociales et incitent à la prudence du pronostic.Dans le même temps, et au risque parfois de négliger l’analyse et la compréhension du présent, on attend aujourd’hui toujours plus de la capacité des données d’enquêtes d’opinion ou de marketing à parler du futur. La mode est plus que jamais à l’anticipation, à la projection, à la prévision et à la modélisation. Dans le domaine de l’observation des attitudes d’opinion, la croissante complexité de la société, la multiplication des groupes sociaux qui tend à faire de l’individu ou du foyer un groupe social à lui tout seul, on travaille "à tâtons ", ce qui ne veut pas dire qu’on ne peut ni rien dire ni rien faire.
Dans un univers incertain et peu propice aux exercices de prévision, on peut énoncer quelques règles simples lorsque l’on cherche à élaborer des systèmes d’hypothèses en matière d’évolution des attitudes économiques et sociales. Ces règles ont un intérêt pédagogique : elles s’appliquent, au-delà de la seule thématique de l’analyse de la confiance, à l’ensemble de la "statistique d’opinion ".
La nécessaire simplicité des indicateurs d’anticipation des comportements
Faire simple : de ce point de vue les techniques anglo-saxonnes ont montré l’efficacité des mesures concrètes. Lorsque l’école française, souvent académique, interroge les Français sur la crédibilité de la politique économique du gouvernement, nos voisins américains inventeront très tôt des questions en rapport direct avec la sphère micro-économique des consommateurs : " En pensant aux prix que valent les choses aujourd’hui, et à votre situation financière personnelle, dites-moi si c’est en ce moment un bon ou un mauvais moment pour acheter les choses dont vous avez besoin ".
L’anticipation reste possible lorsque son ambition est fondée sur une mesure d’opinions simple. A titre d’exemple, la progression significative des intentions d’achat d’automobiles en France mesurée en mai 1998 par Ipsos pour la banque Sofinco a permis de clairement pronostiquer une reprise des ventes du secteur dans les mois ultérieurs.
La fréquence de la mesure, par tracking régulier
Il faut pouvoir limiter le plus possible dans le temps l’intervalle entre les mesures : on limite ainsi les risques d’absence d’explication des pics ou des biais de conjoncture. En matière de prévision de conflictualité sociale, le recours est de plus en plus fréquent à des observations continues du climat social dans les entreprises. Cette continuité permet de mieux anticiper sur les risques de grève ou de tension sociale. L’enquête hebdomadaire de climat social réalisée par Ipsos auprès de micro échantillons des différents types de la population salariée d’un grand groupe français a permis de cerner l’évolution du risque de conflit auprès de différentes catégories de personnel. C’est la technique du " rolling poll", (tendances lissées à partir d’interviews quotidiennes) qui a autorisé la mise au point d’hypothèses de prévision de conflit. Ce qui vaut pour le social, vaut pour l’économique. L’instabilité des séries de mesure de confiance économique ou la mise en évidence de contradictions entre enquêtes ou indicateurs viennent souvent d’une trop faible couverture des périodes étudiées.L’instabilité des tendances, caractéristique du climat actuel, rend indispensable la mise au point de tels programmes d’enquêtes, à mesures très fréquentes.L’expérience des indicateurs de prévision de comportement politique est également riche d’enseignements. De décembre 1994 au printemps 1995, les équipes du futur président de la République suivent, par l’intermédiaire d’une enquête d’intentions de vote quotidiennes, l’évolution du corps électoral. Pendant les 60 premiers jours de terrain, les observations ne font apparaître aucune évolution marquante. Entre chaque vague quotidienne d’échantillons de 200 personnes, les progressions ou les baisses de score d’intentions de vote enregistrées par les principaux candidats ne dépassent pas deux points. Les quatre mesures qui suivent le meeting de Versailles du candidat Chirac font apparaître pour la première fois des "pics significatifs de conjoncture " et participent de la construction d’une nouvelle tendance. La longue stabilité observée dans la première phase conjuguée à la stabilité, durant plusieurs jours de l’impact du meeting du 23 février, ont permis de comprendre très rapidement avant la publication d’autres sondages l’inversion de tendance.
la nécessaire multiplicité des indicateurs et la comparabilité des situations :
La confiance économique s’analyse selon de multiples registres : individuels ou collectifs, dans l’absolu ou en relatif, en faisant appel à la perception ou au pronostic. Dans ce domaine, non seulement il faut accepter le paradoxe des mesures, mais il faut la rechercher.Ipsos utilise aujourd’hui une batterie complète d’indicateurs macro-économiques et micro-économiques permettant de suivre les attitudes des consommateurs. L’Indice européen de la consommation est un indicateur synthétique mis au point à partir d’une enquête de conjoncture réalisée dans huit pays de l’union européenne.A partir d’une quarantaine de questions posées, quatre indices thématiques ont été mis au point : confiance économique (le facteur " climatique "), envie de consommation (la propension à consommer), potentiel de questionnaire (l'évaluation des moyens) et intentions de consommation (prévisions d’achat).Depuis trois ans, ces informations décrivent l’évolution comparée des dynamiques de consommation nationale. Elles constituent également de précieux outils de relativisation des situations. La dernière livraison, issue d’un terrain menée en mai 1999 tirait les conclusions suivantes
La dynamique de consommation en Europe n’a pas été altérée par la crise des Balkans
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l’arrivée de l’euro n’a pas altéré les importants contrastes économiques nationaux
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les inquiétudes des bas revenus continuent à freiner l’amélioration de l’indice français
Ces données d’enquêtes n’avaient pour objectif premier de prédire dans chaque pays l’évolution de l’indice Ipsos mais de rendre plus lisible les hypothèses d’évolution.A partir des données d’opinion fondées sur la reconnaissance et sur l’utilité de la subjectivité des agents économiques, on peut sans doute relativiser les données objectives de conjoncture qui décrivent aujourd’hui le paysage de la consommation en France. Le moral des ménages atteint aujourd'hui des niveaux record. Pour autant, peut-on en conclure l’entrée dans une période de rétablissement solide et durable de la confiance économique?
L’analyse des dernières données issues du programme d’enquêtes européen, mis au point par Ipsos ("les Tendances des Opinions Publiques Européennes") conforte l’hypothèse de la singularité de la situation française.
L’opinion française enregistre, bien que de manière très inégale selon les groupes sociaux, l’amélioration de la situation du pays. (question posée:"D'une manière générale, en pensant à la situation actuelle de votre pays, diriez-vous qu'elle est plutôt bonne ou plutôt mauvaise?"). Un niveau record de personnes interrogées jugent ainsi en France la situation "plutôt bonne", et l’écart sur cette question est de près de 50 points avec les résultats enregistrés en Allemagne. Les femmes, les séniors, les Français qui lisent rarement la presse quotidenne, les bas revenus sont moins sensibles à cette amélioration.Dans le même temps, les questions projectives qui évoquent l’avenir économique personnel ("en pensant à l'avenir, en ce qui concerne votre niveau de vie et celui de votre foyer, vous êtes...très confiant, plutôt confiant, plutôt inquiet ou très inquiet") ou collectif ("en pensant à l'avenir, en ce qui concerne la situation économique et sociale de votre pays, êtes-vous très confiant, plutôt confiant, plutôt inquiet, très inquiet") enregistrent des mouvements inverses, vers la stagnation ou la détérioration. Les bas revenus, les femmes, les Français dont le niveau d’instruction est modeste sont les plus concernés par ce "refroidissement", contradictoire avec "l’air du temps" et avec la question précédente. Dans cette même enquête, la préoccupation pour le chômage progresse à nouveau et se situe au plus haut niveau parmi tous les pays européens, dans un contexte économique marqué par la baisse régulière du niveau des sans emploi. Enfin, l’amélioration de la confiance économique constatée à partie des enquêtes 96-99 n’a pas réduit la propension à la combativité sociale, qui atteint à nouveau des seuils records, notamment auprès des salariés du secteur privé.
Le nécessaire renouvellement des systèmes d’exploration sociologique
A l’avenir, l’ensemble de ces observations devra s’enrichir d’une batterie de critères plus adaptés aux évolutions sociales. La stabilité de certains indicateurs de confiance cache aujourd’hui de très fortes différences de rythme d’évolution des comportements. Des critères décisifs subsistent : ceux liés à la situation patrimoniale en matière financière ou au niveau socioculturel. Certains critères distinctifs, parmi les plus simples, comme les différences d’opinions entre hommes et femmes, sont à nouveau très significatifs.
A l’avenir des critères plus qualitatifs ou liés à des pratiques socioculturelles vont prendre de plus en plus d’importance : le sentiment d’appartenance à un groupe social, le niveau d’exposition aux médias, la détention d’un patrimoine de valeurs mobilières, le sentiment d’intégration ou de marginalisation sociale, etc. Enfin, le recours de plus en plus fréquent à l’écoute qualitative apparaît aujourd’hui être un élément indispensable d’analyse des évolutions de la confiance économique.
A terme, les sujets de recherche pour l’avenir concernent notamment l’interaction dans le domaine de la confiance économique entre sphère de consommation (la confiance du consommateur), sphère professionnelle (la confiance du salarié), sphère patrimoniale (la confiance de l’actionnaire) et sphère citoyenne (la confiance dans la société). Ils touchent également à des questions de fond liées à la fiabilité des instruments d’enquêtes : la capacité à interroger "tout le monde " et à garantir le principe de représentativité et le renouvellement des indicateurs relatifs à la mesure de la confiance économique, pour mieux intégrer l’influence de l’environnement international.