La démographie des pays pauvres préoccupe la moitié des Français

Pour la lettre Equilibres et Populations, Ipsos a interrogé les Français sur les grands problèmes démographiques mondiaux. Bien qu'ils méconnaissent assez largement le problème, l'accroissement de la population des pays du Sud les inquiète plutôt.

Auteur(s)
  • Jean-François Doridot Directeur Général Public Affairs
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Combien sommes-nous ? Selon l'ONU, le cap symbolique des 6 milliards d'habitants vivant sur terre a théoriquement été franchi le 12 octobre 1999. Les personnes interrogées par Ipsos ignorent assez largement ce chiffre, quatre sur dix préférant ne pas répondre à la question. Seulement le quart des sondés connaît approximativement la réponse, au milliard près… Concernant plus précisément la population des pays en développement, les notions sont encore plus vagues : près d'une personne sur deux "ne se prononce pas" ; la bonne réponse (entre 4 et 5 milliards) n'est donnée que par un Français sur dix. Ils sont également partagés sur l'évolution de la situation démographique des pays de Sud. Un tiers pense qu'elle va s'améliorer, un tiers qu'elle va au contraire se détériorer, un tiers qu'elle va rester stable.

Pour autant, les Français se disent, à une courte majorité, "préoccupés" par cette évolution (53%, contre 46% de "peu" ou "pas préoccupés"). Les plus inquiets sont les plus de 35 ans et surtout les catégories socioprofessionnelles favorisées (haut niveau d'études et/ou de revenu). Ce résultat plutôt équilibré contraste avec l'état d'esprit nettement plus malthusien qui dominait dans une période antérieure où les projections démographiques étaient alarmistes.

La population mondiale a doublé en trente ans, essentiellement en raison de l'augmentation de population dans les pays en développement. Les sondés expliquent cette croissance démographique en premier lieu par "les traditions culturelles ou religieuses qui valorisent le fait d'avoir beaucoup d'enfants" (37%). Effectivement, dans les sociétés polygames, l'importance hiérarchique de la femme au sein de la cellule familiale est souvent fonction du nombre de ses enfants, plus encore que de son ancienneté dans le foyer. Les traditions freinent ainsi souvent la maîtrise de la natalité, en Afrique notamment. "Les difficultés d'accès à la contraception" est la deuxième cause citée, par 39% des interviewés. Viennent ensuite "la pauvreté" (37% des citations), "la baisse de la mortalité infantile" (21%), ou "l'insuffisance des moyens d'éducation et de formation" (18%).

Les Français estiment que parmi les problèmes liés à l'accroissement démographique, "la famine et la malnutrition" est certainement le plus grave (55% des citations). Cette vision malthusienne traditionnelle est pourtant aujourd'hui abandonnée par nombre de démographes-populationnistes (notamment depuis les travaux d'E.Boserup) et d'économistes (Amartya Sen, prix Nobel d'économie en 1998  a démontré que ces problèmes étaient d'abord politiques, beaucoup plus que démographiques). Ils semblent également se ranger du côté de la minorité d'experts estimant que la croissance démographique est un frein au développement économique. Le deuxième problème le plus fréquemment cité est en effet "l'augmentation des inégalités entre les pays riches et les pays pauvres" (43% de citations), devant "la pauvreté" (32%).

En revanche la question des "migrations" est très peu citée (5%). Les conséquences potentielles d'un face à face entre un Nord de plus en plus riche et de moins en moins peuplé et un Sud de plus en plus pauvre et de plus en plus peuplé semblent peu perçues par les Français, pourtant opposés à une "nouvelle immigration" (enquête Ipsos/France Soir - octobre 1999).

Pour l'opinion publique, la politique française en matière d'aide au développement doit dans les années à venir privilégier le capital humain et les facteurs de croissance endogène. Près des deux tiers des personnes interrogées estiment prioritaire d'œuvrer pour "l'accès de la population à l'enseignement et à l'éducation", et 44% pour "l'accès de la population aux structures de santé". Elles insistent également sur "la protection de l'environnement" (32% de citations) et le développement des infrastructures (21%). Les interviewés croient surtout très fortement au bien-fondé de l'éducation sanitaire et sociale, (accès à la contraception, préventions des maladies sexuellement transmissibles, suivi de grossesse etc.), près de neuf personnes sur dix estimant que ce domaine doit constituer une priorité en matière d'aide au développement.

Les Français sont d'autant plus sensibles à ces problèmes qu'ils sont persuadés, pour plus des trois quarts d'entre eux, que l'amélioration du sort des pays pauvres aura des répercutions positives sur les pays développés. Leurs inquiétudes ne sont sans doute pas sans lien avec le sentiment, plus ou moins confus, du danger que fait peser le déséquilibre entre le Nord et le Sud, tant économique que démographique, sur l'avenir de la planète.

Auteur(s)
  • Jean-François Doridot Directeur Général Public Affairs

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