La hantise du déclin
Notre pays est depuis longtemps hanté par le déclin. Celui de l’Empire romain, sans cesse rappelé, fait d’ailleurs figure de mythe fondateur que tout Français a appris dès l’école primaire. Le déclin de l’Occident, de Spengler, fut en son temps un fabuleux succès de librairie. Plus proche de nous, Nicolas Baverez et d’autres ont réactivé le thème. La nouveauté, toutefois, est que le déclin de l’Europe ou de la France sont aujourd’hui abordés presque exclusivement en terme économique : ce n’est pas le déclin de nos valeurs ou de notre civilisation qui est abordé – au contraire, jamais ces valeurs n’ont été aussi vivantes et attractives dans le monde ; c’est le déclin de notre puissance économique, lequel absorbe tout et nourrit l’idée plus générale que notre avenir est derrière nous ou, à défaut et selon la jolie formule de Pierre Nora, « que la France se sait un futur mais se cherche un avenir ».
Les nouvelles frontières de l’économie sont de ce point de vue emblématiques : une frontière sépare ceux qui sont à l’extérieur de ceux qui sont à l’intérieur et unit ces derniers. La frontière protège et rassure car elle identifie. Or, les frontières traditionnelles ont explosé, sous le triple effet de la dématérialisation des échanges, de la mondialisation de l’économie et du dynamisme démographique des pays émergents. Les BRIC sont les équivalents euphémisés des « Barabari » qui firent s’écrouler l’Empire romain. A cela s’ajoute des déficits internes qui minent la confiance des Français en eux-mêmes : cernés de l’intérieur comme de l’extérieur, nos concitoyens ne voient qu’un avenir de déclassement.
Le rebond ne peut évidemment venir que d’une amélioration de notre économie : emploi, systèmes sociaux consolidés, déficits réduits. Mais cela ne suffira pas. L’attachement des Français à l’idée d’une régulation économique mondiale signe la volonté, peut-être illusoire mais révélatrice, d’un monde pacifié. La négociation plutôt que l’affrontement, tel est le leitmotiv d’aujourd’hui.
N.B. Cette tribune a fait l’objet de l’édito de la revue pour la journée du livre de l’économie, événement dont Ipsos est partenaire.