L'affaire Dutroux mine la démocratie belge

L'évasion de Marc Dutroux risque de rallumer la défiance des Belges à l'égard de leurs institutions. Cette affaire catalyse le large discrédit de la démocratie dans ce pays

Auteur(s)
  • Jean-François Doridot Directeur Général Public Affairs
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L'évasion ratée de Marc Dutroux, dans des conditions rocambolesques, a toutes les chances de raviver les plaies de la société belge. L'arrestation de ce criminel pédophile, le 12 août 1996, avait fortement secoué la Belgique. La découverte du corps de ses victimes avait provoqué un mouvement de protestation populaire contre les autorités d'une ampleur sans précédent. Le 20 octobre 1996, quelques 300 000 manifestants participèrent à une "marche blanche" à Bruxelles. Certains observateurs estiment que le demi-millier d'actions de protestation qui ont eu lieu pendant la "folle semaine" de ce mois d'octobre ont rassemblé au total un demi-million de Belges.

Avant même le rebondissement du 23 avril 1998, le temps n'avait guère réconcilié les Belges avec leurs institutions. Le retentissement de l'affaire Dutroux a été d'autant plus important qu'elle a catalysé des profonds phénomènes de défiance des habitants de ce pays à l'égard de leurs représentants et de leurs corps constitués. Plusieurs sondages se sont fait l'écho de cet état de fragilité de la démocratie belge.

Une vaste enquête, publiée par "le Soir" du 19 octobre au 15 novembre 1997, montrait que 79% des sondés n'avaient peu ou pas du tout confiance dans le gouvernement. Huit personnes interrogées sur dix avouaient leur défiance à l'égard des structures politiques du pays. L'affaire Dutroux a bel et bien précipité le discrédit des institutions. En 1997, les Belges n'étaient plus que 29% à approuver le fonctionnement de la démocratie dans leur pays, contre 52% en 1995. Les crimes de Dutroux et de ses comparses ont naturellement provoqué une certaine poussée de volonté répressive. Le camp des partisans de la peine de mort rassemblait 44% des sondés en 1997 au lieu de 30% deux ans auparavant.

Le premier anniversaire de l'arrestation de Dutroux avait déjà révélé l'état de désabusement de l'opinion. La fièvre de la mobilisation était certes retombée. En août 1997, moins d'un millier de personnes ont participé à une nouvelle "marche blanche". Mais la rancoeur était toujours bien présente. "Les petites sont mortes pour rien", lâchèrent les parents de deux jeunes victimes lors d'une émission spéciale de la télévision belge.

Un sondage publié le 14 août 1997 par "le Soir" et réalisé par Marketing-Unit-Inra (400 interviews) montrait que les réactions de "corps constitués" à ce drame étaient "insuffisantes" pour 50% des personnes interrogées et même "inexistantes" pour 39% d'entre elles. Selon 51% des sondés, le cri de l'opinion n'a pratiquement pas ou pas du tout été entendu. Quatre personnes interrogées sur cinq estimaient que les mesures prises par le gouvernement après ce drame étaient "quasi-inexistantes". Une autre enquête, publiée par le journal "Dernière Heure", indiquait à la même époque que 69% des Belges pensaient que cette affaire n'avait pas été l'occasion d'une "modernisation de la justice".

D'où un divorce très prononcé entre l'opinion et la classe politique. En août 1997, selon l'enquête du "Soir", 40% des Belges se disaient prêts à voter pour un "parti blanc", c'est-à-dire pour une formation issue du mouvement de protestation d'octobre 1996.

Ce phénomène semblait pourtant en voie de régression avant les péripéties de ces derniers jours. En janvier 1998, Pol Marchal, le père d'une des victimes de Dutroux, annonçait la création du pNp (Parti pour une nouvelle politique), se situant dans le prolongement de la mobilisation citoyenne suscitée par ce drame. Un sondage publié alors par la "Dernière Heure" (1000 personnes interrogées) révélait cependant que le souhait de création d'un "parti blanc" était redescendu à 9% de personnes interrogées. Et que seulement 4% déclaraient avoir l'intention de voter pour le pNp. La nouvelle manifestation de carence des institutions belges, qui s'est d'ores et déjà traduite par la démission des ministres de la Justice et de l'Intérieur, peut néanmoins réanimer l'aspiration des Belges à des changements politiques radicaux.

Auteur(s)
  • Jean-François Doridot Directeur Général Public Affairs

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