L’âge du FAIRE : enquête sur l’accélération d’une mutation

Beaucoup pensaient que dans un futur proche, grâce aux progrès fulgurants de la science et de la technologie, nous aurions de moins en moins de choses à faire. Les machines exécuteraient l’ensemble des tâches, nous laissant libres de faire ce qu’il nous plait. C’est tout l’inverse qui se produit. Nous faisons de plus en plus. Mieux : nous n’avons jamais eu autant envie de faire. Sur la toile comme dans le monde « réel » nous voulons apprendre, réaliser, mettre en œuvre, créer. Et nous vivons aujourd’hui une accélération de ces tendances. À pas rapide, nous nous précipitons  dans l’âge du faire, ce qui remet en question nos modes d’organisation, nos façons de travailler et de penser, et nos modèles économiques. Retour sur une mutation irréversible.

Auteur(s)

  • Françoise Hernaez Directrice Associée - Ipsos UU
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Un paradoxe historique

L’affaire semblait entendue. Sans remonter trop loin en arrière, on peut rappeler que, depuis les années 1950, le mouvement naturel de l’histoire devait nous conduire à faire de moins en moins de choses. La diffusion des appareils électroménagers, la généralisation de la voiture, la naissance de l’hypermarché, etc. : autant d’innovations qui, en déléguant une partie de nos activités à des machines ou à de grandes organisations, devaient simplifier la vie des gens. L’avènement de l’ordinateur dans les années 1970, puis d’Internet dans les années 1990, ont amplifié cette dynamique. Désormais, les machines font à notre place. Et les moteurs de recherche nous libèrent de bien des corvées. Cette évolution semblait tellement évidente qu’en tirant un peu le trait, nous pouvions logiquement imaginer qu’un jour viendrait où nous n’aurions plus rien à faire : la civilisation des loisirs l’aurait emporté sur la civilisation du travail. À nous les loisirs et le temps libre, aux robots le travail ingrat et le temps contraint. En 2008, le film Wall E allait jusqu’à nous imaginer devenus tous obèses à force de ne rien faire d’autre que de manger et de regarder les écrans du haut de nos vaisseaux spatiaux…

Une évolution qui s’accélère : 60% des Français veulent « faire »

Or que voyons-nous aujourd’hui ? Une situation beaucoup plus complexe. D’un côté, en effet — et comme prévu — des machines font de plus en plus de choses à notre place. On a même vu des robots présenter la météo ou le journal à la télévision ! De l’autre, nos enquêtes montrent une énorme envie de faire soi-même. Ainsi, en 2014,  60% des Français disent ressentir le besoin de réaliser ou de créer des choses avec leurs mains (cuisine, bricolage, couture…). Les ateliers (de cuisine, de tricot ou d’informatique) font recette. Et 51% des Français ont déjà eu recours à un tutoriel pour se former dans un savoir pratique particulier. En tête de leurs intérêts : l’apprentissage des langues étrangères, la cuisine, la photo, l’informatique et le bricolage. En outre, recycler ou retaper n’a jamais été aussi tendance : en 2008, 30% des Français reconnaissaient réutiliser de vieux objets en y ajoutant leur touche personnelle (vêtements, accessoires, meubles…). Ils sont 39% en 2014.

L’irruption des imprimantes 3D, le développement des MOOC par les universités ou l’essor des plateformes de particulier à particulier renforcent l’idée que nous pouvons faire de plus en plus de choses : apprendre à n’importe quel âge et de n’importe où, créer son entreprise en un clin d’œil, devenir nous-mêmes les créateurs de nos bijoux, de nos jouets ou de nos canapés ! Et cette tendance se développe dans le monde réel comme sur la toile. On fait de plus en plus des choses « réelles »  (cuisiner ou bricoler) comme des choses « virtuelles » (écrire un blog ou programmer). On est de plus en plus incité à créer : des objets, une activité économique, un site web, etc.

Les raisons d’une mutation : 66% croient en la « débrouille »

Derrière ces évolutions, un nouvel état d’esprit s’affirme. Il repose sur la croyance que dans le monde de demain,  se débrouiller sera plus important que de détenir des diplômes. 66% des Français en sont convaincus, un chiffre en augmentation régulière depuis plusieurs années.  Une valeur monte également de façon continue : la créativité. Les Français n’ont jamais autant considéré l’imagination comme une faculté essentielle à développer pour chacun dans le monde contemporain.

Ces évolutions ne datent pas d’aujourd’hui. En revanche, la mutation vient de s’accélérer brutalement. Pourquoi aujourd’hui ? Six tendances clés expliquent l’amplification des changements en cours et rendent compte de notre entrée dans l’âge du faire :
  1- Les progrès de la technologie mettent dans les mains des individus de plus en plus d’outils pour faire eux-mêmes. C’est le premier facteur décisif La généralisation de l’internet mobile et le boom des applications changent profondément la donne. On pourrait formuler ainsi l’état d’esprit qui en découle : « Je fais parce que je peux faire ».
  2- La complexité du monde moderne donne envie de retrouver un contrôle sur sa propre vie. De plus en plus d’individus vivent mal le fait de ne plus savoir comment les choses qu’ils consomment sont produites. Au travail, certains éprouvent un sentiment grandissant d’inutilité car ils ne comprennent plus la signification de leur activité, celle-ci étant devenue trop abstraite. « Faire », dans ce contexte, c’est retrouver du sens dans sa vie ou dans sa consommation.
  3- La défiance à l’égard des autorités incite un nombre croissant de Français à se débrouiller eux-mêmes. Les pratiques collaboratives séduisent aujourd’hui précisément parce qu’elles permettent de se passer d’intermédiaires. Le circuit court est préféré aux processus impersonnels et gigantesques. Le local, le covoiturage, l’achat et la vente entre particuliers : autant d’initiatives qui redonnent une capacité de contrôle aux individus et, du même coup, un plus grand sentiment de confiance.
  4- La sensibilité à l’égard du gaspillage fait prendre conscience à un nombre croissant de consommateurs du piège dans lequel nous enferme l’obsolescence programmée. Le mouvement en faveur de la réparation qui émerge aujourd’hui de façon de plus en plus visible répond à ces préoccupations.
  5- La durée de la crise économique favorise également les solutions « do it yourself ». Les économies réalisées permettent de survivre en attendant de meilleurs lendemains, de se constituer un revenu d’appoint ou d’investir autrement son argent.
  6- La dématérialisation croissante de la vie quotidienne rend nostalgiques des individus qui cherchent à redécouvrir des savoir-faire qui disparaissent. C’est la raison pour laquelle beaucoup se pressent dans les ateliers qui les célèbrent. Témoignage d’un jeune trend setter interrogé dans Trend Observer : « Il y a une overdose de technologies. Je pense souvent à faire quelque chose avec mes mains, c’est-à-dire quelque chose qui dure. Je me vois aller voir un maître charpentier et me mettre à l’ouvrage.  »

Portrait des MANUFACTUREURS

Derrière ces évolutions, certains sont plus actifs que d’autres. Dans les pays anglo-saxons, on désigne les pionniers de ces mouvements comme des « makers », c’est-à-dire « ceux qui font ». Nous proposons de les appeler les manufactureurs. Trend Observer a analysé le portrait de ce segment de population. Force est de constater que l’on ne peut parler de génération, car on rencontre des manufactureurs dans toutes les classes d’âges.  Ce qui le distingue du reste de la population française, c’est la valeur qu’il accorde à la créativité. Beaucoup placent celle-ci parmi les priorités de leur vie personnelle. De fait, le « maker » est d’abord un individu soucieux d’être l’auteur de sa propre vie. D’où sa dualité : il veut à la fois s’engager au service de la société et participer au changement des modes de vie. Mais il tient aussi à son autonomie. De même, il prend des initiatives, il aime le risque individuel mais il est préoccupé par l’avenir de la planète. Il aime rencontrer des gens, mais il a souvent besoin de s’isoler pour se ressourcer. Bref, il reflète les tendances qui montent dans la société d’aujourd’hui. En ce sens, le manufactureur définit un type susceptible de se développer demain, à mi-chemin entre le numérique et le réel, entre l’autonomie créative et l’engagement dans un collectif.

Les défis du futur

Cinq défis pour le futur découlent de notre entrée dans l’âge du faire. Ce sont les défis que doivent affronter dès à présent la plupart des  acteurs du monde économique et politique.

  - MONTRER : Être transparent sur le « comment », expliquer le « pourquoi ».

  - PARTAGER : Transmettre, éduquer aux savoir-faire, favoriser l’apprentissage des techniques de production.

  - COOPÉRER : Faire ensemble.

  - ÊTRE UTILE : Rendre service à des consommateurs désireux de faire en leur proposant un accompagnement.

  - PROMOUVOIR UN ESPRIT DE COMMUNAUTÉ : Réorganiser les structures pour redonner du sens au travail, en brisant les hiérarchies impersonnelles qui empêchent les individus non seulement de se projeter positivement vers l’avenir mais, tout simplement, de comprendre les finalités de leur action.

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Découvrez l'interview de Rémy Oudghiri et Lise Brunet

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