Le clivage gauche-droite existe toujours

Après trois semaines de campagne, Nicolas Sarkozy peine à faire bouger les lignes. Et Marine Le Pen et François Bayrou ont du mal à dépasser le clivage gauche-droite voulu par le Président sortant et son challenger socialiste. Seule chance pour les deux outsiders: que ce clivage finisse par indisposer l'opinion. Une analyse de Brice Teinturier, directeur général délégué d'Ipsos, publié dans le dernier numéro de l'Hémicycle.

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  • Brice Teinturier Directeur Général Délégué France, Ipsos (@BriceTeinturier)
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Les choses frémissent plus qu’elles ne bougent. Dans une campagne jusqu’à maintenant marquée par la très grande stabilité des rapports de force électoraux, le rééquilibrage attendu est à peine perceptible : avec 27% des intentions de vote pour Nicolas Sarkozy dans l’avant dernière livraison Ipsos Logica Business Consulting et 31,5% pour François Hollande, le chef de l’Etat reprenait 2 points depuis son entrée en campagne 10 jours auparavant tandis que François Hollande se tassait légèrement. Certes, il s’agissait d’une dynamique relativement faible, d’un frémissement davantage que d’un élargissement fort et les seconds tours restaient toujours massivement orientés en faveur du candidat socialiste. Certes aussi, dans ces 2 points de gain, il y avait des effets d’offre puisque dans la même période, les retraits de la compétition de C. Boutin, H. Morin et F. Nihous, même s’ils pesaient peu, étaient intervenus. Mais on pouvait se dire que sans remettre en cause les fondamentaux indiqués ici même il ya 15 jours, les choses bougeaient légèrement. Or, ce n’est pas le cas ! Le dernier sondage Ipsos, réalisé il y a maintenant presque 3 semaines depuis l’entrée en campagne de Nicolas Sarkozy, montre une nouvelle baisse de Nicolas Sarkozy et le ramène à son point de départ de 25%. François Hollande se tasse également de 2 points à 29,5% tandis que Jean-Luc Mélenchon progresse et atteint 9,5%. D’autres instituts enregistrent le même mouvement.

L’entrée en campagne de Nicolas Sarkozy, sensée donner à un Président en exercice une incarnation légèrement différente et lui permettre d’exister différemment de ce que la seule fonction permet, ne fonctionne donc que très partiellement. Elle devait autoriser un regard sur lui qui ne soit pas uniquement une notation, un jugement, que ce soit sur sa personne ou son bilan, mais aussi une comparaison. C’est le cas mais cela ne modifie pas l’équation : après 3 semaines de désignation claire d’un adversaire et de dénonciation de ses propositions ou de sa personne, le socle UMP se reconstruit et se remobilise partiellement : les 17 et 18 février, nous n’avions que 64% des électeurs de Nicolas Sarkozy du 1er tour de 2007 qui déclaraient vouloir revoter pour lui en 2012 ; ils étaient 82% il y a une semaine. Ils sont 76% aujourd’hui. Petite progression donc.

Derrière la faiblesse de ces évolutions, c’est la force du clivage gauche – droite, régulièrement enterré et dont chaque élection montre la pertinence, qui s’affirme à nouveau. On en verra pour preuve trois grands éléments :

  • Tout d’abord et de façon emblématique, la difficulté et pour l’instant l’échec de François Bayrou à le dépasser. Avec le FN, le candidat du Modem est le seul à vouloir explicitement construire un rapport de force politique sur une base autre que le clivage gauche-droite. En 2007, son score de 18,6% interpellait : une tripartition de l’espace politique était-elle ouverte ou François Bayrou, en dehors de ses qualités propres, avait-il surtout bénéficié d’un contexte particulier (absence de Président sortant, bascule générationnelle) et des faiblesses de Ségolène Royal ? La réponse de 2012, davantage encore que les élections intermédiaires, déjà très mauvaises pour le Modem, semble claire : lorsqu’un Président sortant active le clivage gauche-droite et appuie à droite, lorsqu’un candidat socialiste lui répond en affirmant des marqueurs de gauche, notamment sur la fiscalité, le candidat du centre ne profite pas d’un espace supplémentaire, contrairement à ce qu’on aurait pu penser : 14% à la mi- janvier ; 12,5% début février ; 11,5% fin février ; 12,5% début mars. Les urnes n’ont pas encore parlé et il reste 45 jours de campagne à François Bayrou mais la difficulté à ne serait-ce que renouveler le score de 2007 est déjà en soi un indice. Dans les études qualitatives, certains électeurs de François Bayrou qui le quittent mettent ainsi en avant l’isolement du candidat du Modem en termes d’équipe et de soutiens et les incertitudes relatives à la majorité politique sur laquelle il pourrait s’appuyer. Dès lors, si son programme ne se différencie pas fondamentalement de celui de François Hollande et de Nicolas Sarkozy, mais semble un mixte des deux, quelle est l’utilité du vote Bayrou ? Tout cela confirme qu’il existe bien en France un centre droit et une droite, un centre gauche et une gauche, mais que le centre authentique est plus proche de 10%/15% que de 20% ou 25%. A ne pas choisir, on retombe dans cette zone, sauf circonstances exceptionnelles.
  • La progression régulière de Jean-Luc Mélenchon est un autre indice de la force du clivage gauche-droite : au départ à 5%, le candidat du "Front de Gauche", dont le nom n’est pas un hasard, n’a cessé de progresser, lentement mais surement : 5%, puis 7%, puis 8%-9% et maintenant 9,5%, proche de la barre des 10%. Il le doit à son talent, à un positionnement résolument à gauche, à la faiblesse de l’extrême gauche et à la lassitude d’un duel très et trop focalisé sur François Hollande et Nicolas Sarkozy.
  • Le clivage gauche-droite est enfin l’un des plus explicatifs des opinions, attitudes et comportements politique et la campagne a tendance à le radicaliser. Il existe, on le sait, de multiples indicateurs qui rendent compte d’une opinion : l’âge, la profession, le niveau de revenu… Mais aujourd’hui, c’est bien la variable politique qui génère le plus d’élasticité dans les réponses. Ainsi, 56% des Français ont une bonne opinion de François Hollande. Ce niveau est de 51% chez les plus de 60 ans et de 58% chez les 35-49 ans. Soit une élasticité maximale de 6 points sur ce critère d’âge. En revanche, il est de 91% chez ceux qui se classent à gauche et de 18% chez ceux qui se classent à droite, soit une élasticité de 73 points ! Les choses sont parfaitement similaires s’agissant de Nicolas Sarkozy : 82% de ceux qui se classent à droite en ont une bonne opinion contre 6% de ceux qui se classent à gauche, soit un écart de 76 points. C’est bien plus que l’élasticité des jugements selon l’âge, qui est de 12 point et selon la profession, pour lequel il est de 19 points entre le jugement le plus faible, celui des ouvriers, et le plus élevé, celui des commerçants – artisans - chefs d’entreprises. Bien évidemment, au-delà de la seule popularité des candidats, il existe des thèmes sur lesquels le clivage gauche-droite produit moins de différence. Il n’en reste pas moins vrai que la société française continue à très bien se lire autour d’une grille idéologique vieille de deux siècle maintenant, insuffisante à elle seule pour tout expliquer mais toujours pertinente.

Il est donc juste qu’une proportion importante de Français refuse de se situer sur une échelle gauche droite et choisit la case "ni gauche, ni droite" - 25% environ, dont de nombreux électeurs du FN. Il est également vrai qu’en additionnant les scores actuels de François Bayrou et de Marine Le Pen, on aboutit à près de 30% d’électeurs, ce qui n’est pas mince, qui déclarent vouloir voter pour des candidats qui, explicitement, cherchent à s’affranchir de ce clivage au profit d’autres alternatives (peuple-élites ; ouverture-fermeture ; modérés-extrémistes ; etc.). Il y a donc encore du jeu possible pour ces candidats et à trop se focaliser sur les 2 principaux représentants de la gauche et de la droite, on génère de la lassitude. Mais malgré ces évolutions, qu’il faudra bien un jour intégrer dans le système politique, gauche et droite continuent à fortement structurer le paysage politique.

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  • Brice Teinturier Directeur Général Délégué France, Ipsos (@BriceTeinturier)

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