Législatives 2022 | Le Rassemblement National, un colosse aux pieds d’argile ?
Article publié le 23/05 sur lemonde.fr
Avec 21% d’intentions de vote pour les candidats RN au 1er tour des législatives et, en l’état actuel, la possibilité d’obtenir de 20 à 45 sièges à l’Assemblée nationale, le RN confirme largement son ancrage dans l’opinion, quelques semaines après la deuxième qualification de Marine Le Pen au second tour de la présidentielle et un score historique : 23,15% au 1er tour, 41,5% au second tour et 2 650 000 suffrages de plus en 2022 qu’en 2017. Ce n’est pas rien ! Toutefois, en 2017, après là aussi une belle performance présidentielle (21,3% au 1er tour, 33,9% au second), le FN était retombé à 13% lors des législatives pour ne finalement obtenir que 8 députés. Ce schéma peut-il se reproduire en 2022 ? Le colosse présidentiel a-t-il toujours des pieds d’argile aux législatives ?
Ce qui fait la force du RN, c’est d’abord sa spécificité et elle se trouve à nouveau confirmée dans la 11ème vague de l’Enquête Électorale d’Ipsos & Sopra Steria pour Le Monde, la Fondation Jean-Jaures et le CEVIPOF: idéologiquement, cet électorat est bien calé sur 2 thèmes centraux : 67% de ses électeurs mettent en avant le pouvoir d’achat - le plus haut niveau de tous les électorats – et 53% l’immigration. Chez les certains d’aller voter, 80% des électeurs de Marine Le Pen déclarent également avoir l’intention de revoter pour un candidat RN : les fuites sont donc très faibles : 5% seulement vers les candidats LR, 4% vers ceux de la NUPES, 3% au profit de Reconquête !. 80% de ces électeurs affirment aussi qu’ils sont sûr de leur choix, soit un niveau qui, là encore, est le plus élevé de tous les électorats. Marine Le Pen tient donc bien son bloc. Sociologiquement, on retrouve dans l’électorat du RN aux législatives toutes les caractéristiques qui font sa spécificité, avec notamment le plus fort ancrage dans les milieux populaires de toutes les formations (40% des ouvriers et 32% des employés décidés à aller voter le feraient pour un candidat RN) et un bon niveau chez les actifs âgés de 35 à 60 ans (25% et 26% d’intentions de vote). Ces électeurs partagent également de nombreux moteurs répulsifs : ils sont 65% à être farouchement opposés au recul de l’âge légal de départ à la retraite à 65 ans et pensent massivement, pour les 2/3 d’entre eux, qu’une majorité accordée tant à Emmanuel Macron qu’à Jean-Luc Mélenchon aux législatives s’accompagnerait d’une détérioration de la situation du pays et de leur situation personnelle. Enfin, les jugements qu’ils portent sur ces deux leaders sont extrêmement mauvais tandis que Marine Le Pen est portée aux nues. Cet électorat n’est donc soluble dans aucun autre : il a sa raison d’être et devrait à nouveau l’exprimer.
Pour autant, rien n’est moins sûr ! Tout d’abord, plus encore qu’ailleurs, cet électorat a besoin d’une incarnation forte.
Emmanuel Macron est Président de la République, Jean-Luc Mélenchon entend faire croire qu’on peut l’élire Premier ministre et occupe le terrain, Marine Le Pen est à l’inverse très absente. Cela est paradoxal puisque le leader de la France Insoumise n’est même pas candidat dans une circonscription et que la qualifiée du second tour de la présidentielle, on l’oublierait presque, est bien elle plutôt que lui mais les électeurs ont compris la faible implication de Marine Le Pen dans ces législatives. Ensuite, la NUPES a su créer une coalition et ce faisant, une dynamique unitaire qui ouvre des perspectives à ses électeurs : 56% d’entre eux pensent que la Gauche obtiendra une majorité à l’Assemblée nationale. Non seulement il n’y a rien de cela au RN mais le refus de s’allier à Reconquête ! est désapprouvé par 42% des électeurs de Marine Le Pen. D’un côté, des électeurs de gauche peuvent espérer que leur programme pourra être appliqué, de l’autre, ceux du RN, certes spécifiquement préoccupés par le pouvoir d‘achat et l’immigration, savent que ce ne sera pas le cas. Enfin, Marine Le Pen a elle-même théorisé l’enjeu de cette élection : affirmer une forme de « droiture personnelle en disant la vérité », à savoir que ni le RN, ni le Nupes ne peuvent l’emporter et que donc, Jean-Luc Mélenchon ment, plutôt que de se battre sur son programme et chercher à refaire le match de la présidentielle. Une position qui se veut moralement louable mais politiquement peu mobilisatrice.
Puisque le RN n’est pas dans le match et le dit, 2 faits sont à considérer : soit cet électorat se mobilise malgré tout, pour affirmer son opposition et ce qui le distingue des autres, soit, plus probablement, les législatives vont reproduire en partie ce qui s’est passé en 2017 puis lors des régionales : un score plus bas que celui mesuré. On en conclura que c’est la Nupes qui est la grande force d’opposition au pouvoir en place et l’on aura tort : le RN est peut-être un colosse présidentiel aux pieds d’argile lors des législatives, nous ne le saurons que le 19 juin, mais il y a bien 2 forces d’opposition majeures à Emmanuel Macron profondément ancrées dans l’opinion et l’une n’éclipse pas l’autre.
Crédit photo : Victor Joly / Shutterstock.com