L'état de l'opinion à un mois du référendum

Pour faire le point sur le climat électoral relatif au référendum sur le projet constitutionnel européen, nous vous proposons la retranscription de la treizième édition des forum d'Ipsos : en compagnie d'Eric Dupin, journaliste et essayiste, et de Valéry Giscard d'Estaing, Pierre Giacometti, directeur général d'Ipsos, analyse la campagne sous l'angle des enquêtes d'opinion : la spectaculaire poussée du Non en mars, le portrait robot du Oui et du Non, les forces et faiblesses de chaque camp, et les perspectives d'évolution pour la dernière ligne droite.

Auteur(s)
  • Jean-François Doridot Directeur Général Public Affairs
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Sept semaines de campagne

La brusque poussée du non à la mi mars est probablement l'un des mouvements les plus impressionnants d'évolution électorale observés ces trente dernières années. A l'évidence, les enquêtes réalisées avant celle du 18 mars (la première à donner le Non en tête) mesuraient davantage un niveau d'adhésion à la construction européenne qu'une intention de vote au référendum. Ainsi, malgré un 60 / 40 pour le Oui, la première vague de l'Observatoire Ipsos-Le Figaro-Europe 1 réalisée le 4 mars révélait la perspective d'un débat équilibré, résumée dans le titre de l'analyse publiée à l'époque sur Ipsos.fr : "L'avance du Oui paraît fragile".  En marge de l'intention de vote, cette enquête mettait en lumière un électorat de gauche divisé, une indécision très élevée, une faible mobilisation électorale, et déjà la faible crédibilité de l'argumentaire de la dramatisation.

Avec le lancement de la pré-campagne électorale – annonce de la date du référendum par Jacques Chirac le 4 mars et début de mobilisation des partisans du Non – on entre dans une phase de décision électorale. Dès le début, le Non s'installe en tête des intentions de vote. Le film de la campagne présenté ci-dessous en retrace les principales étapes. Le 21 mars, le Non est majoritaire à gauche, et le devient chez les salariés. Une semaine plus tard, il le devient également dans l'électorat socialiste. L'indécision reste forte, mais diminue. Toujours moins crédible, l'argumentaire de la dramatisation ne prend pas ; le climat économique et social constitue la première motivation du vote. Le 5 avril, après plusieurs sondages publiés confirmant l'avance du Non, le Oui progresse à droite. Le souhait de victoire reste favorable au Oui, mais pour la première fois les Français pronostiquent la victoire du Non. La crédibilité de la campagne des partisans du Non est nettement plus forte que celle des partisans du Oui, avec des arguments jugés plus clairs, plus proches des préoccupations de l'électorat. Le 12 avril, la cinquième vague de l'Observatoire révèle qu'une majorité de Français souhaite désormais la victoire du Non. Le niveau d'indécision baisse, le Non progresse à gauche, et devient plus structuré. Deux Français sur trois sont convaincus qu'une renégociation du texte est possible. Le 19, on constate que le premier moteur du Non est la méfiance, quant à l'avenir de l'Europe notamment. Le Non est devenu la force dominante au sein des classes moyennes. Enfin la semaine dernière, le Oui profite d'une poussée de mobilisation à droite. On entre dans une seconde phase de campagne, avec un souhait de victoire qui se rééquilibre. Les partisans du Non sont toujours jugés plus convaincants, mais les Français s'inquiètent des conséquences du Non pour la France.

Invité à commenter ces éléments, Valéry Giscard d'Estaing préfère rapporter ses impressions "du terrain". Il n'imagine pas la victoire du Non. "Le résultat sera Oui, à 53%. Le raisonnement des Français est en marche, et ce qui s'est passé depuis février ne concernait pas la constitution. Ce sont des évènements externes – manifestation d'un malaise économique et social déclenché par des faits divers – annonce de profits importants dans les grandes entreprises couplé à la perception que le pouvoir d'achat des salariés n'aurait pas suivi, chômage qui non seulement ne diminue pas mais à tendance à reprendre – qui ont initié la tendance. Ensuite, prenant le relais de ces événements, la campagne des partisans du Non a effectivement marqué des points forts. Ceux qui sont pour le Oui ont commis l'erreur de penser qu'il fallait, pour gagner, faire campagne contre le Non. Ce faisant, ils ont valorisé le Non et ses arguments pourtant très hétérogènes, portés par des gens sans crédibilité collective. Mais il n'y a pas eu de pensée stratégique pour le Oui, ni d'ailleurs de chef d'orchestre. C'est la première fois dans une affaire de ce genre. Or il n'y a pas symétrie dans l'action et la tactique. Le Non mène une campagne de harcèlement multiple, de guérilla. Le Oui est au contraire une armée sur le champ de bataille, qui avance vers un objectif. Elle a besoin d'une stratégie, elle n'en a pas. Contrairement aux autres référendums, Maastricht en particulier, il n'y a pas d'argumentaire collectif. L'argument principal des partisans du Non est que la constitution n'est pas assez sociale. Etrangement, il a été très mal combattu. L'argument est faux, et tout ce qu'il y a de social dans la constitution provient du Traité de Nice, élaboré plutôt par la gauche que par la droite ; il n'y a pourtant pas eu de réponse ou du moins vient-elle très lentement.
En revanche, un argument-massue pour le Oui n'a pratiquement pas été exploité, sauf tout dernièrement par Nicolas Sarkozy : la constitution augmente le pouvoir de décision en Europe de la France, du couple franco-allemand, et des pays fondateurs. Le traité de Nice a abusivement minoré la position française (la France a 13,4% de la population de l'Europe à 25, et 8,3% du droit de vote). La constitution rétablit le droit de vote à 13,4%. C'est encore plus vrai pour le couple Franco-allemand, à 17% du droit de vote aujourd'hui, contre 30% avec la constitution. Avec elle, le couple franco-allemand redevient un moteur de l'Europe.

Le rapport de force dans les intentions de vote s'explique également par la désaffection actuelle vis à vis de l'Europe. L'étiage relevé dans les sondages à 60/40 est relativement faible, comparativement aux 75% mesurés quelques années auparavant. La faute en revient aux responsables politiques qui ont souvent fait porter à l'Europe les difficultés économiques et sociales de ces dernières années, tout en minimisant systématiquement l’impact positif de la construction européenne, en termes de grands projets industriels ou de recherche par exemple (airbus, iter). Il est donc important dans le dernier mois de campagne de changer d'approche, de convaincre de voter Oui non pas pour s'opposer au Non, mais pour permettre à l'Europe de faire ce que les électeurs ont envie qu'elle fasse.

Pour illustrer les difficultés des acteurs de la campagne à imposer leur point de vue, et la difficulté croissante des Français dans leur choix, Pierre Giacometti rappelle que le souhait de victoire est en baisse dans les deux camps. De plus en plus de Français, actuellement un sur quatre, ne souhaitent rien, comme s'ils regrettaient que la logique du référendum, entre un « Oui » et un « Non », empêche le "Oui mais" ou le "Non mais". Valery Giscard d'Estaing y voit plutôt le signe que les Français sont de plus en plus concernés par le sujet, et attendent de se prononcer en connaissance de cause.

Rappelant la série de 22 sondages consécutifs favorables au Non, Eric Dupin se demande s'il n'y a pas une crise française qui va au delà de l'économie, renvoyant à un problème d'identité. Contrairement à ses voisins, la France n'a-t-elle pas du mal à articuler son identité nationale avec la construction européenne ?

Valéry Giscard d'Estaing reconnaît effectivement dans le débat actuel une spécificité que l'on ne retrouve pas ailleurs, sauf peut-être aux Pays-Bas. Il évoque plusieurs éléments. "Les Français aiment moins l'Europe, c'est pourtant leur enfant. On repense à l'explication évoquée précédemment, de s'être trop souvent défaussé sur l'Europe de ce qui allait mal. Ensuite, à gauche subsiste certainement un malaise vis-à-vis de l'élection de 2002. Les électeurs ont eu le sentiment d'être pris dans une espèce de piège, ils n'ont pas voté comme ils voulaient voter. Ils ne veulent pas que cela recommence, d'où une certaine méfiance. Troisième élément, la France est hélas un des pays qui admet le moins la nécessité et la possibilité de la modernisation. Elle voit au contraire dans l'Europe une menace de pousser une modernisation trop rapide, stigmatisée par le libéralisme. Les Allemands ont actuellement une politique de réforme plus audacieuse que la nôtre, sans que cela ne se traduise en termes négatifs pour la constitution. On a là une spécificité française liée à la structure du pays, dans lequel la partie qui construit le PIB est presque minoritaire."

Sur ce dernier point, Eric Dupin rappelle que le critère le plus clivant par rapport au référendum est justement l'activité professionnelle, avec des actifs où le Non est largement majoritaire, alors que le Oui domine chez les plus jeunes ou les plus âgés...  Sa deuxième question porte sur le caractère "presque nationaliste" et négatif des arguments des partisans du Oui : "ne votez pas Non sinon vous allez affaiblir la France", "ne votez pas Non sinon la France sera totalement isolée". L'argumentation ne soutient pas la construction d'une Europe politique, mais au contraire dévalorise l'Europe actuelle : "voter non c'est se condamner à l'Europe ultra libérale" ou "votez oui, de toute façon ça ne pas être pire".

Valéry Giscard d'Estaing amusé raisonne un peu différemment : "On n'en est pas à dire qu'il faut que la France profite de l'Europe, mais simplement qu'elle ne soit pas mal traitée, à l'instar de l'évolution réelle constatée. La France, pays fondateur, a perdu avec le traité de Nice un membre dans la Commission. Par rapport à notre population, nous devrions avoir trois commissaires, nous n'en n'avons plus qu'un. La volonté d'être bien traité en Europe est donc tout à fait légitime. Ensuite, avant même l'idée de construction de l'Europe politique, l'argument doit être de donner à l'Europe les moyens de faire ce que les citoyens ont envie qu'elle fasse".

Le référendum et la société française

Poursuivant l'analyse, Pierre Giacometti se penche sur la répartition des intentions de vote selon la proximité partisane. Les extrêmes se radicalisent. C'est une donnée de base, le niveau d'intention de vote du Non chez les Français proches de l'extrême gauche, du PC et de l'extrême droite, représentant environ le quart du corps électoral, dépassera 80% le 29 mai.

Chez les personnes ne se reconnaissant pas dans une formation politique ("proches d'aucun parti"), le Non est également largement majoritaire. Pour nuancer ce constat, cette catégorie est fortement abstentionniste.

Ipsos mesure également une vraie distance entre Paris et les régions en terme d'intentions de vote. Depuis plusieurs semaines, le Non est majoritaire en province, et le Oui est majoritaire en région Ile de France. Quoi qu'un peu caricatural – ce différentiel est aussi une illustration de la coupure entre le pouvoir politique et la fameuse "France d'en bas".

Lorsque que l'on s’attache à analyser la répartition par âge de l'électorat favorable à la constitution, on remarque que le Oui gagne des adeptes chez les plus jeunes (moins de 30 ans) et les plus âgés (plus de 60 ans). Les catégories intermédiaires sont davantage favorables au Non.

Le regroupement selon les catégories socioprofessionnelles montre que le Oui gagne du terrain chez les retraités, et plus récemment chez les cadres. Le Non est solidement implanté chez les employés, les ouvriers et les professions intermédiaires.

"Plus proche de nos préoccupations", "plus claire". La campagne des partisans du Non est en tête sur le terrain de la crédibilité.

La droite modérée, socle dominant du Oui

Nous venons d'entrer dans nouvelle phase de la campagne électorale, illustrée par une nette progression des intentions de vote en faveur du Oui au sein de l'électorat de la droite modérée. Plus des trois quarts des proches de l'UMP penchent à présent pour le Oui. La courbe grise révèle toutefois le maintien d'un niveau d'indécision assez fort, puisqu'il concerne environ 20% de cet électorat. Des mouvements peuvent donc encore se produire d'ici fin mai, vers une cristallisation encore plus forte autour du Oui, ou au contraire un reflux. De son côté, l'UDF redevient la première formation en termes d'intentions de vote favorable au Oui, à plus de 80%. Le niveau d'indécision est aussi plus faible dans cet électorat.

Au même niveau que les indécis, 20% de l'électorat de la majorité est tenté par le Non. Les motivations de Non de droite ont toutefois changé pendant la campagne. Dominante il y a deux mois, la question de la Turquie est devenue une motivation parmi d'autres aujourd'hui. Actuellement, en tête des arguments, on trouve la capacité du Non à obtenir une renégociation pour un meilleur texte.

Les motivations du Oui à droite sont dispersées. Alors que pendant la pré campagne, la dimension historique et politique du Oui était nettement en tête, cette raison est aujourd'hui devancée par l'idée que le Non affaiblirait le poids de la France dans l'UE. En revanche, l'argument très employé selon lequel une victoire du Non remettrait en question la construction européenne ne porte pas.

Commentant cette hiérarchie des motivations, Valéry Giscard d'Estaing ne croit pas à une renégociation possible, et pense encore moins qu'elle donnerait de meilleurs résultats. Dans un système à 25, où la décision se prend à l'unanimité, les perdants de la renégociation votent contre. Et si la renégociation produisait quelque chose, avec une France minoritaire, isolée et marginalisée, ce serait contre ses thèses. L'argument principal à défendre est que le Oui permettra à la France de retrouver une position privilégiée dans les prises de décision relatives à la construction européenne. Que l'on parle de projet industriel, de recherche, d'environnement, voter la constitution permettra de donner à l'Europe les moyens de faire ce qu'on en attend.

La gauche modérée, divisée et indécise

Bien que toujours très favorables à la construction européenne, les sympathisants Verts sont aujourd'hui majoritairement favorables au Non.

Depuis un mois, le Oui est devenu minoritaire au sein de l'électorat socialiste, le Non s'est stabilisé, autour de 55%. Le niveau d'indécision de cet électorat est toutefois encore relativement fort, proche de 30%, et semble même progresser. Ce réservoir d'électeurs, enjeu majeur pour les partisans du Oui de gauche, et singulièrement la direction du Parti socialiste, est en tout cas suffisant pour faire pencher la balance dans le dernier mois de campagne. On retrouve un découpage similaire lorsqu'on s'intéresse au souhait de victoire de l'électorat socialiste : le Non est passé en tête, choisi par 40% des électeurs, contre un bon tiers pour le Oui, et un quart d'indécis.

La hiérarchie des motivations du Non de gauche diffère d'ailleurs de celle établie par les sympathisants de droite. L'argument d'une constitution "trop libérale sur le plan économique" domine depuis le début de la campagne, avec près de 40% de citations chez ceux qui pensent à voter Non, devant l'espoir de "négocier une meilleure constitution", qui prend de l'importance (30%).
Pour que le Oui gagne le 29 mai, il faut probablement qu'il redevienne majoritaire chez les sympathisants socialistes. L'impact des différents arguments favorables au Oui s'est modifié avec la campagne. L'idée, dominante il y a encore un mois, que la constitution représente une avancée pour l'Europe sociale, s'est considérablement affaiblie, tandis que la notion "d'étape historique dans la construction d'une Europe politique" porte davantage. Mais contrairement à ce que nous mesurions en Espagne avant le référendum de février, où la motivation du Oui était concentrée sur un ou deux éléments, avec une réalité de l'Europe tellement incontestable qu'il n'y avait quasiment pas débat, la dispersion des arguments en faveur du Oui et du Non met en lumière la difficulté des responsables politiques à s'appuyer sur une idée forte pour cristalliser leur camp.

Au final, l'indécision sur l'ensemble du corps électoral reste la variable clé pour l'issue du scrutin. Il y a aujourd'hui, qu'ils soient indécis ou hésitants, 40% de Français qui n'ont pas encore arrêté leur choix. Mais si ce niveau d'indécision a nettement diminué ces dernières semaines à droite, la mobilisation de cet électorat se construit, il reste beaucoup plus fort à gauche, traduisant le trouble d'électeurs culturellement favorables à la construction européenne, mais inquiets quant à la teneur de la constitution.

Si la tendance globale est toujours favorable au Non, le jeu reste donc ouvert. L'électorat situé aux extrêmes du spectre politique, radicalement opposé au traité, équilibre le Oui des proches de la droite modérée. A l'entrée de la dernière ligne droite, le choix des sympathisants socialistes, aujourd'hui partagés et singulièrement indécis, tiraillés entre leur attachement à la construction européenne,  le rejet de l'orientation libérale du texte, et l'espoir de renégocier une meilleure constitution, s'avère décisif.


Prochain forum d'Ipsos : le vendredi 20 mai, avec Laurent Fabius

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  • Jean-François Doridot Directeur Général Public Affairs

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