Droites : le retrait de Jean Louis Borloo ne règle pas tout

Le retrait de Jean-Louis Borloo de la compétition présidentielle et la possible candidature d’Hervé Morin constituent une clarification importante de l’offre électorale de 2012. Pour autant, la question du dispositif de la droite et de la façon la plus efficace pour elle de gérer ses différentes sensibilités reste posée, comme l'analyse de Brice Teinturier, directeur général délégué d'Ipsos, dans un article publié dans le dernier numéro de l'Hémicycle que nous reproduisons.

Sur le papier, une offre élargie à droite a en effet comme avantage de pouvoir potentiellement séduire toutes les sensibilités de la droite et du centre droit. C’est la thèse de l’accordéon électoral : plus on élargit l’offre, plus la participation est bonne, chacun y trouvant une incarnation de sa sensibilité. Au second tour, le « sas » ainsi créé permet de meilleurs reports sur le candidat arrivé en tête du 1er tour et qui peut représenter telle ou telle famille politique. Une candidature Borloo ou équivalent éviterait ainsi notamment que certains électeurs du centre droit rétifs à Nicolas Sarkozy ne soient attirés par F. Bayrou ou un candidat de centre gauche dès le 1er tour. Ce modèle trouve également sa justification dans la réalité de l’hétérogénéité des droites, chères à René Raymond, et dans un modèle qui a plus ou moins bien fonctionné entre le RPR et l’UDF pendant une vingtaine d’années. Le problème est que ce modèle est largement erroné.

Tout d’abord, le lien entre la participation et l’élargissement de l’offre est loin d’être démontré : 2002 cumule un double record, celui de l’offre de candidatures… et celui de l’abstention ! A l’inverse, en 2007, le nombre de candidats se réduit, passant de 16 à 12 mais la participation s’accroit. Les électeurs vont donc aux urnes selon qu’il y a ou non de l’enjeu perçu, non en fonction d’une offre élargie.  Une candidature Borloo ou Morin ne signifie donc absolument pas qu’elle permettrait d’attirer davantage d’électeurs, et de drainer davantage d’électeurs se reportant ensuite sur Nicolas Sarkozy.

D'autant plus que ce "modèle" a été et reste totalement bousculé par l’apparition à un haut niveau du Front National. Tant que le jeu à droite se jouait entre une droite bonapartiste et une droite orléaniste, une  offre incarnant ces deux droites avaient du sens. Quand on y ajoute une troisième composante, il devient beaucoup plus problématique. Ainsi, en 1974, la droite totalise au 1er tour 50,9% des suffrages et ne s’érode que faiblement au second : 50,8%. Même constat en 1981 : 49,3% des suffrages au 1er tour et 48,2% au second. En 1988 en revanche, l’extrême droite étant entre temps apparue, le total « droite + extrême droite » est de 50.8% au 1er tour mais la défaite de Jacques Chirac est sévère : 46%, soit une déperdition de presque 5 points. En 1995, la droite et l’extrême droite sont archi dominantes : 59,2%. Cela explique la victoire du second tour… et occulte une loi d’airain en construction : Jacques Chirac n’obtient que 52,6% des suffrages, soit une perte de plus de 6 points par rapport au 1er tour. 2002 et son second tour atypique tout comme 2007 et le gel de 18,6% de voix Bayrou récusant une attache partisane à droite ne permettent pas de prolonger stricto sensu la démonstration. Mais la réalité, c’est bien qu’avec une extrême droite élevée, le ticket d’entrée entre le score du total des voix de droite au 1er tour et la victoire au second s’est accru. Or, même avec une offre éclatée à droite, celle-ci ne totalisait, dans la dernière enquête Ipsos-Logica Business Consulting, que 48%, avec un Front National toujours élevé. Compte tenu d’une déperdition inéluctable au second tour, on voit donc mal en quoi une candidature Borloo ou autre aurait été ou serait un avantage pour Nicolas Sarkozy.

Enfin, et c’était tout le problème de cette candidature, pour être forte et en capacité de drainer un nombre conséquent d’électeurs, elle doit se justifier autant par son leader et ses propositions qu’en se démarquant du candidat de la droite bonapartiste. Elle suppose donc, implicitement ou explicitement, de le critiquer. Plus encore que dans les additions et soustractions supposées d’électeurs, là résidait le plus grand danger pour le sortant Nicolas Sarkozy : une alternative à droite « tapant » aussi fort, voire davantage que la gauche, sur son action et des effets probablement ravageurs dans l’opinion. Pour Jean-Louis Borloo lui-même, il y avait là également une difficulté structurelle : comment justifier une aussi longue participation gouvernementale sans crise profonde avec Nicolas Sarkozy et légitimer l’absolue nécessité de sa candidature ? Lorsque Jacques Chirac rompit avec Valéry Giscard d’Estaing, il le fit violement et dès 1976. Sa candidature en 1981 pouvait donc être comprise par l’opinion.

Fondamentalement et sans même parler du risque d’un « 21 avril à l’envers », discutable mais toujours possible, rien ne permet donc d’affirmer qu’une candidature Borloo pouvait avantager le Président et tout laisse plutôt penser le contraire. En revanche, un problème entier demeure : il y a bien en France une tradition de centre droit que Nicolas Sarkozy ne parvient pas à capter. De fait, sur les 7% environ d’intentions de vote en faveur de Jean-Louis Borloo, 1 gros tiers devrait aller à François Bayrou, 1 petit tiers seulement  à Nicolas Sarkozy et le reste à gauche, chez les écologistes ou dans la nature. Ce courant de centre et de centre droit pèse en France entre 7% (point bas, Bayrou 2002) et 23% (point haut, Poher 1969). Attaché à une certaine modération, à l’Europe, au social et à une culture du compromis, rétif à une présidentialisation disproportionnée du régime, il n’a pas trouvé son incarnation actuelle définitive. Cette sensibilité, il est donc extrêmement important que le candidat de l’UMP parvienne à l’intégrer dans son dispositif de campagne s’il veut pouvoir capitaliser ne serait-ce que légèrement sur le retrait de Jean-Louis Borloo. Cela passe a minima par une mise en avant de certaines personnalités de centre droit et des valeurs qu’elles portent. 

Enfin, en termes d’offre électorale, le problème principal de Nicolas Sarkozy n’est probablement pas d’éliminer une offre de centre droit afin d’en récupérer une partie des électeurs. Il serait ou il aurait été plutôt de ressusciter l’équivalent d’une candidature Villiers. Celle-ci aurait eut l’avantage de déporter Nicolas Sarkozy un peu plus au centre, lui permettant de mieux capter l’électorat de centre droit et d’éviter des prises de positions auquel il est totalement réfractaire, tout en limitant la poussée FN.

Auteur(s)

  • Brice Teinturier
    Brice Teinturier
    Directeur Général Délégué, Ipsos bva (@BriceTeinturier)

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