Les risques d’un premier tour "pour rien"
Ainsi donc, à un mois du premier tour, aucune dynamique décisive ne profite à l’un des deux favoris de l’élection présidentielle. Avec respectivement 23% et 21% des intentions de vote, Jacques Chirac et Lionel Jospin enregistrent exactement les mêmes niveaux de performance qu'avant l'annonce de leur candidature, il y a plus d’un mois.
La dispersion actuelle des intentions de vote témoigne bien de l’impossible dramatisation de l’enjeu de premier tour. Omniprésent dans les médias, l’affrontement Chirac-Jospin renforce l’idée que le premier tour n’est qu’une formalité. Les deux protagonistes pourraient ainsi se retrouver, au soir du premier tour, face à un double enjeu : mobiliser les nombreux abstentionnistes du premier tour (après quatre progressions consécutives, l’indice de mobilisation est à nouveau en baisse), et rassembler des forces dispersées comme jamais.
Entre 1995 et 2002, la différence est là. Les soutiens potentiels de Jacques Chirac sont dispersés et n’offrent pas aujourd’hui toutes les garanties ; les candidatures des alliés "gauche plurielle" de Lionel Jospin peinent à s’installer dans le paysage. Pour l'un comme pour l'autre, les premières réserves de voix sont aux extrêmes. En effet, le total des intentions de vote issues des rangs de l’extrême gauche et de l’extrême droite dépasse pour la première fois le seuil des 20%. La montée de ce que l’on appelle communément la tentation du vote protestataire répond à deux logiques : une inquiétude "de société", doublée d’une frustration à l’égard du positionnement des candidatures Chirac-Jospin.
La France est aujourd’hui le pays d’Europe où la contestation anti-mondialisation est la plus ancrée dans l’opinion. Arlette Laguiller, forte d’une image d’authenticité, recueille d’abord les intentions des déçus de la gauche de gouvernement, ceux qui doutent de l’identité future de leur camp. Le succès virtuel et encore fragile de la candidate L.O. est "tout terrain" à gauche : 10% des intentions de vote des sympathisants communistes, 11% chez ceux du PS et 13% parmi les sympathisants des Verts.
L’opinion française est également celle qui exprime en Europe le plus haut niveau d’inquiétude pour les questions liées à l’insécurité. Cette singularité structure l’important potentiel électoral de Jean-Marie Le Pen, sans le garantir car le président de Front National n’est plus, de fait, le seul porte-parole du vote protestataire. Face à l’angoisse et l’exaspération qui caractérisent actuellement le climat d’opinion sur le terrain sensible de l’insécurité, il n’est pas sûr que les enquêtes d’intentions de vote actuelles anticipent correctement l’ampleur de leur traduction électorale.
En refusant pour l’instant de se mobiliser en faveur de Jacques Chirac et de Lionel Jospin, en privilégiant toujours le souhait par défaut (cf. tableau), les Français semblent vouloir signifier au couple exécutif en campagne que le temps n’est pas à la destruction mais à la construction, par des réponses aux sujets qui les préoccupent. La montée des intentions de vote en faveur des candidatures extrêmes est révélatrice de l’insuffisance momentanée de la stratégie de bipolarisation développée de manière particulièrement soutenue par les deux prétendants depuis une semaine. Les Français ne souhaitent pas seulement entendre de Jacques Chirac qu’il est "le dernier rempart contre la gauche", ni Lionel Jospin lui répondre en dénonçant le retour de la "droite pessimiste".
La mise en cause par l’opinion de l’absence de différences fondamentales entre les projets de deux favoris renforce l’idée que leur opposition électorale se limite à la conclusion logique d’une rivalité entretenue jour après jour par cinq ans de cohabitation. Ce sentiment alimente la tentation de vouloir exprimer en toute liberté "autre chose" au premier tour.
Les allusions du Premier ministre à l’âge du président sont venues renforcer cette impression, sanctionnant de fait son auteur. L’attaque de Lionel Jospin a agi comme un coup de fouet. En témoignent la forte progression du niveau de certitude de choix des électeurs de Jacques Chirac au premier tour, les biens meilleurs reports de l’électorat de Jean-Marie Le Pen en sa faveur et la montée significative de la proportion d’électeurs souhaitant la défaite du candidat soutenu par le parti socialiste. Elle a contribué à réveiller le réflexe anti-jospiniste d’une large frange de l’électorat de droite, et à encourager le doute et les réticences sur sa personnalité. L’image comparée des deux candidats, mesurée dans cette enquête, vient confirmer que l’objectif fixé de "fendre l’armure" n’est pas gagné d’avance pour Lionel Jospin.
Si Jacques Chirac ne profite pas pleinement de l’épisode, c’est bien parce qu’il reste pénalisé par un autre doute, celui de sa crédibilité personnelle. L’opinion, y compris lorsqu’elle se dit de droite, s’interroge toujours sur la confiance que mérite le message du candidat et ses engagements de campagne. Dans ce contexte, on n’insistera jamais assez sur le caractère actuellement très aléatoire des évolutions d’intentions de vote de second tour, surtout après une vague d’enquête qui semble marquer un coup d’arrêt à la progression de Lionel Jospin observée depuis trois semaines.