Partage des données personnelles : des Français moins fermés qu’il n’y paraît
Les autorités européennes de protection des données personnelles ont organisé lundi 8 décembre à Paris une conférence internationale consacrée à la protection des données personnelles : l'European Data Governance Forum (#EDGF). A cette occasion, nous revenons avec Guillaume Petit sur l'étude réalisée par Ipsos dans plus de 20 pays sur le thème de la protection des données personnelles : les consommateurs sont-ils prêts à partager leurs informations ? Pour eux, où est la ligne jaune à ne pas franchir ?
D’après cette étude, seuls 31% des Français se disent à l’aise avec le fait de fournir leurs données personnelles à des entreprises sur Internet, en échange d’un service ou d’un produit davantage personnalisé. La plus grande majorité (65%) s’y montre opposée. Pourquoi ?
Guillaume Petit, Directeur du département Corporate & Opinion :
"J’éviterais de sur-interpréter avant tout ces résultats et d’agiter tout de suite le chiffon rouge de la méfiance, ou même du rejet du partage de données : face à la question, très globale, qui leur est posée, les répondants montrent de la prudence. C’est un peu comme lorsqu’on interroge les Français sur leur confiance dans « les media », dans « les banques » ou « dans Internet » : si cette question est intéressante et a du sens en soulignant une posture globale critique, elle n’offre qu’une vision partielle de la réalité car les Français ont en même temps un regard plus favorable sur leurs media (ceux qu’ils lisent/suivent), sur leur banque ou sur leurs sites Internet.
Dans le cas présent, les Français sont prudents car on leur pose une question très générale, sur un sujet émergeant et qu’ils maitrisent encore peu, et sans avoir de détails précis (sur les entreprises en question, les conditions, les bénéfices, etc) qui puissent les rassurer sur l’intérêt du partage de données. Or ces informations sont prépondérantes pour qu’ils accordent leur confiance[1]."
C’est en fait comme dans « la vraie vie » : s’il est intéressant de mesurer la confiance dans les autres « en général », la réponse ne sera pas non plus la même si on mesure la confiance dans sa famille, dans ses amis ou dans des personnes plus éloignées, que l’on ne connait pas.
Un autre élément qui explique cette prudence est le fait que la question concerne uniquement le partage des données sur Internet, et pas le partage avec des entreprises offline, pour d’autres comportements.
Dans d’autres études, avec des questions plus concrètes, nous mesurons ainsi des taux d’adhésion au partage de données beaucoup plus important : nous avons ainsi mesuré dans une étude pour Elia Consulting que plus de la moitié des Français étaient favorables à l’utilisation de leurs données personnelles (sous certaines conditions), dans le cas où cela leur faisait profiter de promotions (59%) ou que cela permettait de mieux répondre à leurs demandes (54%).
Pour autant, les résultats montrent bien que les Français « adhèrent » moins au partage de données que les autres pays…
Oui, et c’est là tout l’intérêt de poser cette question de manière globale, et de la comparer à la fois aux autres pays, mais aussi dans le temps pour mesurer des éventuelles évolutions.
Comme vous le soulignez, les Français sont moins enclins à partager a priori leurs données personnelles : 31%, à égalité avec les Allemands (32%), les Suédois (33%) ou même les Espagnols (37%), mais moins que les Américains et les Britanniques (40%), que les Italiens (51%) ou les Brésiliens (53%).
A l'image de beaucoup d’études d’opinion internationales, la France et les Français se caractérisent donc par une méfiance un peu plus forte qu’ailleurs. Mais la différence est finalement assez ténue par rapport aux autres pays occidentaux. La césure se fait plutôt entre les pays « matures », plus méfiants, et les pays en voie de développement, type BRIC, plus favorables au partage de données.
La moyenne dans les 20 pays interrogés de personnes favorables au partage de données est minoritaire (41%, contre 52%). Quelles sont les raisons de cette méfiance, de cette prudence ?
Elle s’explique de plusieurs manières.
Tout d’abord, par une forte méconnaissance due à un manque de transparence sur l’utilisation qui est concrètement faite de leurs données : pour prendre l’exemple de la France, 8 Français sur 10 (81%) ne savent pas quelles sont leurs informations personnelles détenues par les entreprises.
Or, et c’est la seconde raison, les individus, les internautes ont conscience de laisser des informations sur eux-mêmes sur Internet (par exemple lorsqu’ils passent des commandes ou s’inscrivent sur des sites), ou se rendent compte (pour certains) des bannières publicitaires ciblées qui suivent leurs faits et gestes. Ils se sentent donc observés, mais ne savent au final pas précisément qui détient réellement quoi et comment cela est utilisé, ni comment gérer, maitriser ce partage de données.
Enfin, leur attitude de réserve a également été alimentée par les affaires et scandales liés au thème de la protection des données, l’affaire Snowden/NSA/Prism en premier lieu. De fait, lorsque le thème des données personnelles est abordé dans les media généralistes, c’est le plus souvent sous l’angle des risques que celui des opportunités.
Y a-t-il certains facteurs qui se révèlent indispensables pour créer la confiance avec les citoyens et les consommateurs, les rassurer et favoriser le partage de données ?
Oui, bien sûr. Le degré d’acceptation du partage de ses données personnelles varie notamment beaucoup en fonction des acteurs en jeu, c’est-à-dire en fonction de l’entreprise ou de l’organisme à qui l’on accepte de céder ses informations. Notre étude montre ainsi que le niveau de confiance est bien plus élevé vis-à-vis des services publics de santé (50%) ou même de sa banque (30%) que vis-à-vis des réseaux sociaux (8%) ou des sites media (11%).
Ensuite, les conditions du partage (l’existence ou pas d’un accord entre le client et l’entreprise), ainsi que la transparence de la démarche, la réassurance quant à la sécurité des données fournies ou encore la possibilité de révoquer à tout moment cet accord sont également des dimensions clés de l’acceptation ou non du partage de ses données.
Enfin, le bénéfice retiré du partage de ses données personnelles est également un élément essentiel. Si vous cédez les données de vos clients uniquement à des fins publicitaires ou commerciales (telle la banque ING aux Pays-Bas, qui a suscité la polémique en début d’année), il est peu probable que ceux-ci soutiennent votre démarche. Mais si vous utilisez leurs données pour apporter un vrai plus, un nouveau service ou un service plus pratique, davantage personnalisé ou moins cher à vos clients, la réaction sera bien sûr différente.
Ne faut-il pas également davantage de pédagogie et d’information à l’égard des utilisateurs, pour lutter contre la méconnaissance dont vous parliez ?
Oui, et de nombreuses entreprises l’ont compris, qui ont commencé à communiquer à ce sujet. On se souvient par exemple cette année du spot de France Télévisions sur sa charte de protection des données.
Au-delà des engagements, du travail de transparence et de la clarification de l’utilisation des données, se pose aussi la question de la simplification, car il paraît difficile pour les utilisateurs de valider les politiques de confidentialité de toutes les entreprises dont elles sont clientes.
Justement, les internautes utilisent-ils leurs droits en matière de contrôle de leurs données, sont-ils impliqués ?
Les internautes n’utilisent pas pleinement les possibilités qu’ils ont de paramétrer l’utilisation de leurs données. Notre étude apporte à ce sujet un enseignement intéressant : en matière de sécurisation des données, on mesure un décalage très important entre ce que les gens disent faire et ce qu’ils font réellement. Ce qui vient là encore mettre un bémol au radicalisme déclaré en matière de partage de données : les gens sont moins jusqu’au-boutistes qu’ils veulent bien le laisser croire.
Ainsi, près de la moitié des personnes interrogées dans les 20 pays se disent prêtes à payer à l’avenir un supplément sur un service pour garantir la sécurité de leurs informations personnelles. Mais dans les faits, seul un quart des individus nous indique avoir déjà changé les paramètres de son navigateur Internet, ce qui est tout de même beaucoup moins engageant que payer.
De même, nous avons introduit une question « piège » dans cette étude, en demandant aux répondants s’ils lisaient généralement les conditions générales de vente quand ils faisaient des achats sur Internet : près d’1/3 d’entre eux ont affirmé le faire quasiment toujours, ce qui prête à sourire quand on sait d’après les faits que seul 1% des utilisateurs le font réellement. Cela rappelle également l’anecdote du site Gamestation, qui en 2010 avait rajouté dans ses conditions d’achat une clause qui stipulait que tout acheteur « donnait son âme au site pour l’éternité » : 88% des utilisateurs ont au final accepté ces conditions de vente…
Retrouvez l’intégralité des données de l’étude en cliquant ici.
[1] Dans un registre différent mais pas si éloigné, l’institut Pew Research a mené une expérience intéressante sur le scandale de Prism, avec pour objectif de savoir quelle proportion d’Américains était favorable au système de surveillance par la NSA. Ils ont pour cela posé une question d’approbation, mais en apportant plus ou moins de précisions, selon les répondants, sur les raisons de cette surveillance : mention ou non du type de données surveillées, de l’objectif de lutte contre le terrorisme, etc. Au final, Pew Research remarque que plus il y a de précisions apportées et plus les répondants se montrent favorables à la surveillance (41% dans le meilleur des cas, contre 16% quand il n’y avait aucune précision).