Présidentielle 2022 | Pourquoi Marine Le Pen prend l’avantage à l’extrême droite pour la présidentielle

Alors que Marine Le Pen prend clairement le dessus sur Éric Zemmour dans la huitième vague de l'Enquête Électorale menée par Ipsos & Sopra Steria en partenariat avec le Cevipof et la Fondation Jean Jaurès pour « Le Monde », Brice Teinturier livre son analyse du duel que se livrent les candidats du Rassemblement National et de Reconquête!.
Présidentielle 2022 - Les analyses des experts Ipsos

 

Article publié le 28/03/22 sur lemonde.fr


En octobre 2021, alors qu’il fait encore planer le doute sur sa candidature, Eric Zemmour réalise une percée fulgurante dans les enquêtes d’intentions de vote, passant rapidement de 8 % à 16 % et faisant jeu égal avec Marine Le Pen. Le 30 novembre, il se déclare officiellement candidat et, malgré une légère érosion en janvier, maintient toujours sous pression la candidate du Rassemblement national (RN), qui reprend l’avantage en février mais ne le distance que de 1 ou 2 points. Depuis fin février, en revanche, la baisse est continue et cette fois-ci, Mme Le Pen semble bien avoir repris le leadership : 17,5 % d’intentions de vote en sa faveur, contre 11,5 %. Que s’est-il passé ?

Il faut tout d’abord bien comprendre que c’est très massivement entre Mme Le Pen et M. Zemmour que se jouent les porosités, et non pas entre ce dernier et Valérie Pécresse. En décembre 2021, 52 % des électeurs de François Fillon de 2017 déclaraient vouloir voter pour Valérie Pécresse, 24 % pour Emmanuel Macron, 17 % pour Eric Zemmour. Aujourd’hui, ces électeurs sont 36 % seulement à choisir la candidate LR (– 16 points) et 35 % M. Macron (+ 9 points). S’agissant d’Eric Zemmour, le chiffre est quasi stable : 17 % en décembre, 16 % aujourd’hui. Le candidat d’extrême droite capte donc une partie certes non négligeable de l’électorat de Fillon, mais son effraction majeure se fait ailleurs, principalement dans le nid de Marine Le Pen : en décembre, celle-ci ne mobilisait que 55 % de ses électeurs de 2017, 31 % allant sur Zemmour.

Fin mars, ce ratio est de 65 % contre 21 %, soit 10 points de moins pour Zemmour. C’est là que s’est jouée la bataille. Les porosités entre ces deux électorats se mesurent également bien dans les seconds choix des électeurs : 57 % des hésitants d’Eric Zemmour hésitent avec Marine Le Pen, 11 % seulement avec Valérie Pécresse. Et 37 % des hésitants de Le Pen le font avec Zemmour. Enfin, lors des deux dernières vagues de notre panel, l’analyse des changeurs confirme que les gains de Marine Le Pen se sont faits en reprenant 2 points d’électeurs partis chez Zemmour.

Trois éléments déterminants ont joué dans ce bras de fer non achevé mais qui tourne à l’avantage de Le Pen.

La bataille de l’image. Elle est spectaculaire puisque sur la plupart des items, Marine Le Pen n’a cessé d’améliorer la sienne tandis que Zemmour l’a, le plus souvent, détériorée. Les écarts se sont donc considérablement creusés. Ainsi, d’octobre à mars, sur la stature présidentielle, Le Pen passe de 30% à 39%, Zemmour stagne à 20% et 21%. Soit un écart de 18 points. Sur la capacité à bien comprendre les problèmes des Français, la première progresse de 7 points, de 39% à 46% tandis que le second perd 1 point, de 30 à 29%. Ecart de 17 points. Mais c’est surtout sur la puissance du rejet que se joue cette bataille : en octobre, 56% des Français déclarent que Le Pen les inquiète, 57% Zemmour. 5 mois plus tard, la première a atténué cette dimension de 5 points, la ramenant à 51% tandis que le second l’a augmenté de 8 points, à 65%. Un écart de 16 points contre 1 initialement. Enfin, sur une dimension totalement personnelle, 65% des Français déclarent éprouver de l’antipathie pour Zemmour, 50% pour Le Pen, soit 15 points d’écart. Pourquoi est-ce important ? Parce que 64% des Français déclarent qu’ils ne voteront « en au cas » pour Zemmour contre 50% s’agissant de Le Pen. Surtout, c’est au sein de leurs électorats respectifs que cette hostilité à Zemmour se paye cash : 36% des électeurs de Le Pen éprouvent de l’antipathie à l’égard de Zemmour et 35% ne voteront « en aucun cas » pour lui, contre 8% des électeurs de Zemmour qui ne voteront en aucun cas Le Pen. Susciter une hostilité toujours plus grande chez les Français mais surtout, dans le camp que l’on cherche à rallier est bien la marque d’une campagne ratée.

Le deuxième point de bascule pour Eric Zemmour est naturellement l’Ukraine. Politiquement, ces deux candidats étaient sur la même ligne de départ, après avoir pendant des années célébré Vladimir Poutine et fait de l’Otan le principal responsable de la montée des tensions. Mais Marine Le Pen tranche très vite sur la question de l’accueil des réfugiés ukrainiens et son intuition est la bonne puisque 85% des Français y sont favorables et 74% de ses propres électeurs, tandis que Zemmour, tout entier épris de considérations identitaires, tergiverse sans voir que 65% de ses propres électeurs y sont également favorables.

Enfin, et c’est là le 3ème nœud du combat qui les oppose, Eric Zemmour ne prend pas la mesure de l’enjeu grandissant du pouvoir d’achat. 69% des électeurs de Marine Le Pen font de cette question ce qui comptera le plus dans leur choix de vote, loin devant, et c’est inédit, l’immigration (54%) et la délinquance (27%). Pour continuer à piller cet électorat, il fallait ne pas rater un tel phénomène. Or, Zemmour reste arc-bouté sur ce qui constitue le cœur de son électorat, dont 73% continuent à faire de l’immigration le moteur de leur vote, 47% le pouvoir d’achat et 45% la délinquance. Il y a certes là une cohérence mais sur un marqueur en baisse depuis 6 mois.

Qu’est-ce qui unit ces 3 points de bascule ? La rigidité. Eric Zemmour a progressivement donné le sentiment aux Français d’être un personnage enfermé dans une grille de lecture du monde non seulement figée dans le passé – il y a un électorat pour cela - mais surtout incapable de prendre en compte les soubresauts du présent, alors même que des crises, de nature différente de la crise identitaire qu’il prétend combattre, se multiplient. Il est finalement logique qu’ils le trouvent inquiétant… même s’il conserve un socle électoral.      

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Auteur(s)

  • Brice Teinturier
    Brice Teinturier
    Directeur Général Délégué, Ipsos bva (@BriceTeinturier)