Présidentielle 2022 : une bien étrange campagne

La campagne électorale de cette élection présidentielle 2022 aura été étrange à bien des égards. A 5 jours du scrutin, seuls 75% des Français déclarent s'intéresser à l'élection selon le dernier sondage d'Ipsos & Sopra Steria pour le Cevipof, la Fondation Jean Jaurès et Le Monde. Brice Teinturier, directeur général délégué d'Ipsos, décrypte les ressorts de ce désintérêt pour Le Monde.
Présidentielle 2022 - Les analyses des experts Ipsos

 

Article publié le 6/04/22 sur lemonde.fr


La campagne électorale de 2022 est à l’évidence singulière et étrange : marquée par une mise à distance considérable et un niveau d’abstention qui sera sans doute particulièrement élevé, voire historique s’il dépasse les 28%, elle est le signe d’une fatigue démocratique profonde et du dérèglement d’un certain nombre de règles du jeu. Pour autant, les Français ne sont pas restés extérieurs à cette campagne et de nombreux et puissants mouvements d’opinion se sont opérés en 3 mois. C’est ce paradoxe qu’il faut éclairer.

Pour commencer, disons-le clairement : rarement une campagne électorale n’aura aussi peu interpellé les Français. A 5 jours du scrutin, ils sont 75% à s’intéresser à l’élection présidentielle, soit 7 points de moins qu’en 2017 et 50% seulement à lui accorder une notre d’intérêt de 9 ou 10 sur une échelle de 0 à 10. A cela plusieurs raisons : la fatigue et l’anxiété des Français tout d’abord, qui caractérisent prioritairement leur état émotionnel et incitent au repli sur soi davantage qu’à la participation à une grande scène collective et citoyenne de choix d’un Président. « Inquiétude », « incertitude » et « fatigue » sont cités par respectivement 47%, 45% et 40% de nos concitoyens ; « espoir » et « confiance » par 28% et 17%. « Colère » et « révolte » par 17% et 14%. Cela ne veut pas dire que le pays est satisfait, il est au contraire clairement mécontent et le dit. Mais qu’il n’est pas drainé par une colère bruyante et mobilisatrice. La pandémie ensuite participe de cette fatigue et a pendant longtemps congelé les débats, anesthésiant la campagne. Et les Français aspirent maintenant, dans cette sortie de crise sanitaire qui n’en finit pas de s’étirer, à retrouver des plaisirs individuels et familiaux. L’Ukraine enfin, après une phase de sidération et d’angoisse profonde, a altéré le suivi d’une dispute électorale strictement nationale, malgré le lien qui pouvait être fait avec la position de certains candidats.

Trois facteurs clés mais qui n’expliquent pas tout.

A ces causes profondes et d’une certaine manière extérieure à la campagne s’en ajoutent en effet d’autres qui lui sont propres. Et tout d’abord, les candidats eux-mêmes : 7 d’entre eux, on ne l’a pas assez souligné, l’étaient déjà en 2017 et parfois même en 2012. Les Français les connaissent, ils sont pour eux sans surprise et souvent plus lisses qu’avant. Sur les 5 nouveaux, les enquêtes d’opinion nous disent que Fabien Roussel, Yannick Jadot, Anne Hidalgo et Valérie Pécresse n’ont pas créé, c’est un euphémisme, d’effets forts dans l’opinion. Finalement, le seul phénomène atypique et particulièrement clivant, qui explique aussi sa percée, aura été Éric Zemmour. Mais sur le mode du rejet et de l’inquiétude plutôt que de l’envie. Quant à Fabien Roussel, il aura certes trouvé sa singularité mais le phénomène reste marginal.

Du côté des projets, les Français dénoncent également un catalogue de mesures dont ils ont le sentiment de les avoir entendues depuis longtemps : c’est la première raison déclarée du peu d’intérêt pour la campagne. Peu de nouveauté donc, et l’on pourrait ajouter : trop de propositions, pas assez de visions ordonnées.

Enfin, deux autres éléments frappent : d’une part, le faible nombre de meetings par rapport à 2017 et 2012. Or, qui dit meetings dit émotion, passion, images de force et de foule. De ce point de vue, la campagne aura été très cérébrale. D’autre part, l’absence de faits divers relançant ou pimentant la campagne : on peut s’en réjouir mais en 2022, pas de faits divers impactant : ni argent, ni sexe, ni violence. Seul le tragique de l’Ukraine. Comment capter l’attention dans un tel univers « d’apocalypse cognitive », pour reprendre la thèse de Gérald Bronner ?

Reste le nœud de l’affaire : l’extrême difficulté à identifier l’enjeu de cette élection, qui va de pair avec l’affaiblissement du clivage gauche-droite. En 1981, il était clair : la rupture avec le capitalisme et l’alternance. En 1995 aussi : la fracture sociale, le choix entre une droite bourgeoise ou sociale. En 2007, les Français votent pour la réaffirmation du volontarisme en politique et l’espérance de résultats. En 2007, contre Nicolas Sarkozy et sa mise sous tension de la société. En 2017, pour une autre façon de faire de la politique et la fin du clivage gauche-droite. Mais en 2022? L’enjeu est en réalité beaucoup plus difficilement identifiable, il s’est dilué. Pour davantage de protection dans un monde particulièrement brutal ? Peut-être. Alors, et c’est le dernier point, si l’on est convaincu qu’Emmanuel Macron sera réélu, et c’est le cas de 66% des Français, à quoi bon s’intéresser à cette campagne ?

Reste qu’en quelques semaines, Zemmour a percé puis est retombé, que Pécresse s’est effondrée, que Macron et Le Pen semblent bien qualifiés, que la candidate du RN est en dynamique et que Mélenchon n’est pas très loin et progresse. On aurait donc tort de penser que les Français se satisfont de la situation ou qu’il ne s’est rien passé dans cette campagne si étrange, et des surprises peuvent encore apparaître dimanche. C’est bien le lot d’un paysage dévasté et déréglé. 

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Crédit photo : EQRoy / Shutterstock.com

Ipsos | Sopra Steria | Élection Présidentielle 2022

 

Auteur(s)

  • Brice Teinturier
    Brice Teinturier
    Directeur Général Délégué, Ipsos bva (@BriceTeinturier)