Qu'est-ce que la prospective ?

La revue INfluencia s'est intéressée au point de vue de Thibaut Nguyen sur cette notion de Prospective. Prospective \pʁɔ.spɛk.tiv\ n. féminin : Étude des  possibles. Finalement, tout est dit dans la définition du mot. Que l’objet de la prospective est de concrétiser les futurs qui peuvent concrètement advenir, et que, tout comme le nouveau millénaire sera féminin, cette discipline est sans doute l’avenir d’un « prévisionnisme » dont la rationalité toute masculine avoue petit à petit ses limites. Plus sérieusement, et au-delà des clichés, le monde actuel appelle à notre sens un grand retour de la démarche prospective, à mesure que la science de la prévision s’effrite. 

Qu'est-ce que la prospective ?

Auteur(s)

  • Thibaut Nguyen Directeur Trends & Prospective, Ipsos Public Affairs
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Article à retrouver dans le n° 19 d'INfluencia

Prévoir le futur sera encore plus difficile à prévoir, pour de multiples raisons

La première, et la plus évidente, est qu’il y a maintenant beaucoup trop de variables à prendre en compte dans un monde qui échange en temps réel au niveau planétaire, où chaque mouvement local produit des bouleversements immédiats au plus loin de lui.

La seconde est sans doute que l’accès par tous à l’information sur ces mêmes mouvements du monde modifie également en temps réel les actes et les prises de décisions. À titre d’illustration, l’exemple de bison futé est toujours très parlant : si samedi prochain est prévu comme une journée rouge, le fait même que de nombreux automobilistes aient accès à cette information peut encore transformer la journée en journée verte, si suffisamment d’entre eux décident en conséquence de différer leur départ. Prévoir est une chose, mais prévoir ce qui se passera quand tout le monde saura ce qui est prévu en est une autre. C’est entre autres le dilemme existentiel des adeptes de la voyance.

Autre raison qui signe la fin du prévisionnisme : l’instabilité de la sphère informationnelle, qui délivre des vérités, contre-vérités, faits, contre-faits, fakes, tweetés et retweetés instantanément partout, à tous et sur tous les sujets, engendrant des effets de loupe médiatiques sur des faits parfois mineurs (quand ils ne sont pas erronés), alors que leur impact réel est en total décalage avec la bulle médiatique générée. Et lorsque la « vérité » du fait est rétablie à sa juste mesure (quand elle l’est), il est trop tard. L’information a eu valeur de vérité, et a déjà engendré des actions concrètes de la part des individus. Aujourd’hui, faits et dires sont tellement en décalage qu’on pourrait dans une certaine mesure avancer que le monde de l’information a maintenant une vie presque autonome par rapport à la vie réelle.

Face à cette production informationnelle chaotique, l’individu est de plus en plus perplexe et mouvant dans son opinion

Ce qui se traduit dans des comportements et parcours de plus en plus erratiques : il se convainc, convainc les autres, change d’avis radicalement, agit et réagit à l’opposé de lui-même sur de plus en plus de domaines. Il cesse de consommer un produit qu’il a toujours consommé, puis recommence, puis diminue, mixe…

Et de fait, la dernière variable devenue hautement instable est l’humain lui-même. Déstabilisé dans ses opinions par la surproduction d’informations contradictoires, libéré des normes sociales par l’Internet qui lui permet de voir et d’adopter une infinité de façons d’être et d’agir, il devient métamorphe, complexe, inclassable. 

Comment dès lors des modèles de prévisions de ventes ou de comportement élaborés dans un monde cloisonné où l’information était -en caricaturant- la même pour tous, et la volonté de se conformer aux normes sociales de sa classe si forte qu’elle rendait les désirs de chacun aisés à anticiper, comment ces modèles pourraient-ils encore fonctionner dans un monde tel que décrit plus haut ?

Le monde d’aujourd’hui ressemble à un creuset alchimique, constamment alimenté en composants nouveaux qui interagissent entre eux et modifient sans cesse la solution de base.

Dans cet univers mouvant et intense, l’approche prospective présente un intérêt majeur

Au lieu d’essayer d’identifier un groupe de composant du creuset pour les mettre en équation et prévoir un résultat unique, elle prend de la hauteur et regarde les grandes dynamiques à l’œuvre. Elle étudie des trames, repère les motifs qui se forment, et en déduit des avenirs possibles. En bref, à partir des couleurs les plus présentes sur la palette du peintre, de leur intensité et de l’état d’esprit des individus-artistes, elle imagine les tableaux probables qui pourraient en résulter.

Pour ce faire, elle fait appel à la systémique, considérant que tout est en lien et que pour imaginer les différents avenirs d’un sujet, il faut un regard :

  • Large : qui embrasse tous les domaines qui influencent le sujet directement et indirectement, pour étudier l’écosystème d’interaction au sein duquel il se déploie
  • Décentré : qui repère les analogies avec d’autres sujets dont la structure, les modes de comportements sont similaires malgré leur apparente différence, qui étudie la situation d’autres pays où le sujet est plus avancé, pour projeter des développements possibles.
  • Rétrospectif : qui puisse plonger dans le passé d’un sujet, comprendre ses invariants et ses évolutions, et tirer les traits qui dessinent son évolution d’avant à maintenant, pour les continuer à main levée vers le futur.
  • Introspectif : qui saisisse et ressente les valeurs et l’état d’esprit qui animent les individus, les histoires de vie qu’ils se racontent aujourd’hui et qui les conduiront à modeler progressivement chaque sujet vers sa forme future.

La prospective s’oppose à l’hyper-spécialisation

En cela, la prospective s’oppose à l’hyper-spécialisation, posant en principe qu’il n’est point besoin d’être excellent mécanicien pour comprendre l’avenir de l’automobile, mais qu’il s’agit au contraire de « sortir la tête du capot » pour projeter l’objet automobile dans les enjeux environnementaux, d’urbanisation, de temps de rythmes et de bien-être des individus pour en saisir les évolutions probables.

La prospective est résolument tournée vers l’action positive, et se veut une démarche ouverte, intégrative et sans préjugés, réconciliant l’étude du réel et l’imagination fertile, l’observation et l’intuition, le recul et l’immersion, les sciences dures et les sciences molles.

Au final, la prospective produit des visions d’avenirs possibles qui nous permettent de nous situer et de nous envisager dans des futurs rendus concrets jusque dans leur mode de vie, les valeurs qui s’y déploieraient, l’état d’esprit qui y présiderait.

Et mieux, la prospective nous libère finalement de l’angoisse d’un avenir connu que nous devrions subir, pour nous ouvrir une palette de possibles parmi lesquels nous pouvons choisir celui que nous voulons voir advenir, et développer les plans d’action qui y contribueront, en cohérence avec notre projet de marque, de nation, de vie.

Auteur(s)

  • Thibaut Nguyen Directeur Trends & Prospective, Ipsos Public Affairs

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