Référendum sur la constitution européenne : le point de départ
Alors que l'institut CSA vient de sortir un sondage donnant le "non" en tête, et que les autres instituts s'accordent pour le moment sur une avance du "oui" de 10 à 20 points, il est de toute façon trop tôt pour accorder à ces chiffres la moindre valeur prédictive. Effritement du "oui" dans le dernier mois de campagne comme en 1992 ou statu quo, progression de la mobilisation ou indifférence de l'électorat, aucune hypothèse n'est à exclure. En préambule à l'ouverture du XIIème forum d'Ipsos, Pierre Giacometti insiste sur les difficultés rencontrées par les sondeurs :
"Du point de vue de l'exercice statistique, les référendums ont l'apparence d'une fausse simplicité. Leur caractère binaire dissimule et brouille les clivages partisans, rend l'analyse sociologique plus difficile à décoder par rapport à un choix électoral classique où les repères du passé nous permettent de mieux cerner les évolutions de chaque électorat. Les évolutions d'intentions de vote des référendums sont souvent brutales et rapides. Nous sommes ainsi passés, entre novembre et décembre 2004, d'un 65/35 à un 57/43, soit une réduction de 16 points en un mois de l'écart en faveur du "oui". Ces deux mesures avaient il est vrai encadré le discours de Jacques Chirac sur l'adhésion de la Turquie dans l'Union Européenne ; elles mettent ainsi sur la fragilité des évolutions observées."
Fort de ce constat, il propose dans un premier temps d'oublier les sondages d'intentions de vote, et de chercher dans le passé les indices qui nous permettent d'éclairer la situation actuelle.
Le référendum sur le traité de Maastricht en 1992 : élection de référence, pour ses points communs et ses différences avec la situation actuelle
Il n'est pas inutile pour ouvrir le débat de rappeler en deux mots le contexte dans lequel la campagne pour le référendum sur le traité de Maastricht s'est déroulée. La décision de François Mitterrand en juin 1992 de convoquer les Français pour un référendum provoque deux types de réactions chez les observateurs :
- pourquoi un référendum sur l'Europe puisque que les Français sont d'accords ?
- ne risque-t-on pas de fait une abstention très forte ?
Effectivement, le rapport de force entre candidats ou formations politiques pro européennes ou critiques à l'égard de l'Europe lors des trois élections précédent le référendum semble leur donner raison.
![]() |
Pourtant, les résultats du 20 septembre 1992 présentent une France qui n'a rien à voir avec la photographie des scrutins traditionnels. Le "oui" l'emporte de justesse, avec 51% des voix, le "non" s'approche de la barre des 50%, après une dernière ligne droite de campagne extrêmement tendue. Surtout, la participation atteint 70%. Ce scrutin a été l'un des seuls, avec le 2ème tour de la présidentielle 2002, où le niveau d'intérêt et de mobilisation a progressé durant la campagne.
Ce constat montre qu'une campagne référendaire a besoin de deux ingrédients pour mobiliser : une controverse réelle, et l'incertitude du résultat. Ces deux éléments étaient biens présents en 1992, cf. par exemple certains sondages qui donnaient le "non" en tête fin août. A contrario, on a battu des records d'abstention lors des dernières élections européennes, parce qu'elles ne présentaient pas pour les électeurs d'enjeu réel, fondateur d'un choix valorisant leur rôle dans la construction européenne.
![]() |
![]() |
La sociologie du scrutin de 1992 révèle une profonde division générationnelle et sociale : faiblesse du "oui" chez les jeunes et un "non" fortement présent dans les catégories populaires et rurales, inquiètent économiquement et socialement : la naissance de la "France d'en bas".
La répartition du vote selon la sympathie partisane fait aussi apparaître une droite profondément divisée. Le RPR vote majoritairement "non" malgré la position favorable au "oui" de son président Jacques Chirac ; le FN exprime unanimement son rejet de "l'Europe passoire".
Aujourd'hui, l'euro-scepticisme a perdu bon nombre de ses supporters. Les enquêtes montrent que l'idée européenne a fortement progressé chez les jeunes. Nous avons également assisté à la lente mutation de l'ensemble de la droite modérée. Même au sein de l'électorat du FN, les positions sont devenues plus nuancées.
Mais la triple menace, politique, économique et sociale, subsiste. L'opinion ne s'est pas apaisée depuis le 21 avril 2002, et le discours des Français sur l'état du pays et de la société reste emprunt de dureté et de violence. Certaines similitudes avec la situation de 1992 évoquent le potentiel de progression du "non".
![]() |
![]() |
Au niveau du rapport de force entre formations "pro-européennes" et "eurosceptiques", les derniers scrutins présentent des niveaux du même ordre que ceux mesurés avant le référendum de Maastricht. Ensuite, le fait que la France reste comme en 1992 le pays où l'inquiétude économique pour le niveau de vie est la plus forte par rapport à ses grands voisins européens peut contrarier le score du "oui" ; cette donnée pèse en défaveur de la construction européenne.
![]() |
D'autant plus que les niveaux de soutien enregistrés en faveur de la construction sont également symptomatiques d'une crispation française. Quand les deux tiers des Espagnols adhèrent au principe de l'élargissement de l'Union, les Français ne sont que 39% à le faire. Cet élément de débat pèse sur la question de l'identité, qui elle même renvoie à une inquiétude générale pour l'avenir. Il est d'ores et déjà exclu que le score du "oui" au soir du 29 mai rejoigne le niveau enregistré le 20 février en Espagne (77%).
Pour autant, toutes les enquêtes ont montré depuis 1992 une progression nette de l'adhésion à l'idée européenne dans l'opinion publique française. Aujourd'hui, pour la majorité des Français, l'Europe a bénéficié au pays. Même constat sur l'image de l'Union, positive pour plus d'un électeur sur deux.
![]() |
![]() |
Sur les dix dernières années, le débat sur la souveraineté nationale s'est nettement estompé. Alors qu'on interrogeait régulièrement les Français dans les années 1990 sur la nécessité de la poursuite de la construction européenne, ou sur son rythme, ce n'est plus le cas aujourd'hui. Ne serait-ce que par fatalisme, l'euro a grandement facilité la pénétration de l'idée européenne dans la société, y compris dans les électorats de formations politiques traditionnellement anti-européens (FN, PC).
Depuis 1992, les Français dans leur ensemble ne trouvent plus de terrain de controverse sur l'Europe. D'où la progression de l'abstention aux élections européennes : à défaut d'identifier une alternative, c'est finalement la désertion civique et l'indifférence électorale qui l'emporte. La confirmation de cette tendance serait favorable au "oui".
![]() |
François Hollande se souvient de 1992 comme d'un scrutin extrêmement difficile, dans un contexte particulièrement lourd. "Il s'agissait rien de moins que de perdre la monnaie, le franc, pour en accepter une autre, virtuelle à ce stade, l'euro. L'angoisse était d'autant plus forte que nous étions dans un contexte de récession économique et de suppression d'emplois. La France venait encore d'approuver une réforme de la politique agricole commune qui mettait le feu dans les campagnes. Qui plus est, le chômage, la récession et les affaires avaient lourdement discrédité le Parti Socialiste, qui venait d'enregistrer une sanction électorale historique (régionales 92), et qui s'apprêtait stoïquement à en prendre un autre en 1993. Le PS ne pouvait pas créer à lui seul une dynamique pour le "oui". Le PC, à un étiage supérieur à ce qu'il est aujourd'hui, repoussait le traité de Maastricht et mobilisait son électorat au nom d'arguments clairement souverainistes (la monnaie pour tous les Français, le franc aux couleurs de la France, etc.). Avec en plus un RPR faiblement mobilisé et plutôt pour le "non", le "oui" l'a finalement emporté. On est donc en droit de penser qu'il y avait malgré tout déjà en 1992 un réservoir de vote "européen" qui ne pouvait pas être simplement la traduction des directives des partis politiques."
François Hollande identifie deux différences principales entre le scrutin à venir et celui de 1992 : la participation, très élevée en 1992 et qui a certainement joué en faveur du "oui", notamment dans l'électorat âgé (en souvenir de la paix, de la démocratie, cf. effondrement du mur de Berlin), et la proximité des législatives de 1993, qui permettaient de dissocier le référendum des problématiques de sanction politique, à venir 6 mois plus tard. Il note pour terminer ce comparatif "qu'il n'y a eu aucun politique en faveur de la gauche de la victoire du "oui". "Tous ceux qui imaginaient que Mitterrand allait utiliser cette victoire pour sauver la gauche ont du déchanter quelques mois plus tard. Parallèlement aujourd'hui, ceux qui pensent que Jacques Chirac pourrait profiter d'une victoire du "oui" peuvent se rassurer".
Pour Eric Dupin aussi, les différences entre les deux scrutins l'emportent, à ce stade, sur les points communs.
Première et principale différence, "l'eurofatalisme" de Français qui ont le sentiment que de toute façon l'Europe existe, ne serait-ce qu'au fond des poches de chacun. L'idée que l'on puisse s'y opposer est devenue, notamment dans les couches populaires, beaucoup moins réaliste. Dix ans après Maastricht, le débat sur le fond semble tranché, acquis.
Ensuite, la situation actuelle est moins claire qu'en 1992, où s'affrontaient un "oui" pro européen et un "non" anti-européen. La situation que les acteurs politiques présentent aujourd'hui aux Français est autrement plus complexe. On trouve aussi des oui "eurosceptiques", et des non "européistes". Cf. par exemple les discours de Jacques Delors ou Michel Rocard, qui développent l'idée que le rêve de l'europuissance est quelque chose de caduque, et qu'il est normal de faire de l'Europe un grand espace de paix et de prospérité, où l'élargissement est prioritaire ; ou a contrario certains partisans du "non" qui estiment qu'une crise salvatrice est nécessaire à la puissance de l'Europe.
Ces différences ne doivent cependant pas masquer une ressemblance structurelle, résumée dans la formule de François Mitterrand : "la France est notre patrie, l'Europe est notre avenir". Cette idée peut-être inquiétante pour ceux que l'avenir inquiète : non seulement la France est d'un certain point de vue renvoyée au passé, mais il y a surtout une identification entre l'Europe et l'avenir. Or par rapport aux fondamentaux de la situation française, au pessimisme hexagonal chronique, par rapport à cet état de défiance et d'aigreur sociale, il y a un risque pour les partisans du "oui" que l'Europe symbolise cet avenir inquiétant (cf. délocalisations, directives services), et qu'une mayonnaise puisse prendre et détourner le référendum de son objet, en associant tous les mécontents. D'où l'enjeu paradoxal de la participation : si la mobilisation reste faible, le "oui" devrait l'emporter. En revanche si les couches populaires sortent de l'eurofatalisme et se saisissent de ce référendum pour exprimer leur colère, le non risque de progresser".
Interpellé alors par Eric Dupin sur le risque pour le "oui" à mobiliser l'électorat populaire, François Hollande propose une autre analyse. François Hollande ne croit pas à l'instrumentalisation du vote décrite par Dupin. Au contraire, il assure que les Français répondent toujours à la question posée :
"Les principaux arguments du "oui", du "non" ou de l'abstention seront fondés sur le jugement que les citoyens portent à l'égard de l'Europe. Effectivement, une partie des catégories populaires en veut à l'Europe, considérée à tort ou à raison, comme la source du mal, en grande partie à cause d'une politique d'austérité budgétaire que tous les gouvernements ont justifié en son nom. Les catégories populaires ont fini par penser que ceux qui les gouvernaient n'avaient plus les moyens d'agir, à force d'entendre les arguments des dirigeants de droite ou de gauche. Sous cet angle, le vote de défiance à l'égard de l'Europe est compréhensible. Et ce n'est d'ailleurs pas une surprise si les formations politiques les plus souverainistes se font entendre dans ces catégories, FN en tête. Parallèlement, il y a aussi une partie des catégories populaires qui fait confiance à l'Europe, et qui sait que c'est à cette échelle qu'il faudra agir, y compris par rapport à la mondialisation. Au final, le rôle du Parti Socialiste est précisément de convaincre qu'une part du destin des couches défavorisées se joue au niveau européen. Qui plus est, et c'est assez nouveau par rapport à 1992, le fait qu'il y ait aujourd'hui une hyperpuissance américaine donne du sens à la construction européenne, non pas seulement comme un espace économique qu'il faudrait réguler, mais comme un espace politique qu'il faut renforcer. Le PS se doit donc d'avoir un discours politique en direction des catégories populaires, fondé sur le contexte international, qui renvoie à la paix, à la démocratie, à la capacité d'exister pour l'Europe dans le monde. Parler simplement d'économie, c'est faire porter à l'Europe une responsabilité qui n'est pas la sienne ; pointer la responsabilité de l'Europe par rapport à nos propres défaillances, erreurs ou responsabilités est une faute à l'égard de l'engagement européen et une faute à l'égard de la politique."
Pierre Giacometti conclue cette première partie en rappelant que le solde du "oui" à la construction européenne s'est consolidé et structuré ces 15 dernières années, mais que subsistent parallèlement un certain nombre d'indices de crise, d'interrogations et d'inquiétudes, qui équilibrent les débats. Plus qu'une mesure du rapport de force, l'enquête d'intentions de vote Ipsos-Le Figaro permet alors de mieux cibler les motivations de l'électorat, et le sens que donneront les électeurs au scrutin du 29 mai prochain.
Le point sur les intentions de vote : derrière le rapport de force, la structure et les motivations de chaque électorat
![]() |
![]() |
![]() |
|
Le premier enseignement de l'enquête Ipsos-Le Figaro est l'absence de tendance. Selon l'évolution des intentions de vote mesurées depuis septembre, le "non" n'est pas entrain de progresser ; le "oui" non plus d'ailleurs. En revanche la part des gens qui préfèrent ne pas se prononcer, qui représente aujourd'hui 40% de l'échantillon, a grimpé de 10 points en un mois. Plus que de l'indifférence, cette progression est le reflet de l'incompréhension des Français face à la complexité du sujet proposé.
Sur le rapport de force, on retrouve comme en 1992 jusqu'à la fin du mois d'août un "oui" autour de 60%. Mais en dix jours, le "oui" passait de 60 à 49%. Si des évolutions se produisent cette année, on peut s'attendre à ce qu'elles soient aussi rapides qu'à l'époque. Pierre Giacometti rappelle encore qu'en 1992 un Français sur quatre s'était décidé dans la dernière semaine.
Les données sont donc à prendre avec précaution. D'autant plus que le niveau de mobilisation est à peine supérieur d'une dizaine de points à ce que nous mesurions trois mois avant le référendum sur le quinquennat, pour une participation finale de 30%. Aujourd'hui, moins d'un Français sur deux est mobilisé sur la question de la constitution européenne. Ce que nous mesurons aujourd'hui n'est donc ni plus ni moins qu'un "point de départ".
Sur les personnes déjà mobilisées, on peut d'ores et déjà retenir un "oui" fort chez les plus jeunes, naturellement pro-européens, et chez les plus âgés, cf. le sentiment d'importance historique et l'enjeu de la paix. La présence du "non" est en revanche forte dans les milieux confrontés à la vie active, salariés, tranches d'âges intermédiaires. La question est de savoir si la prise du "non" sur ces catégories d'électeurs va se consolider.
Il est aussi un peu tôt pour regarder le rapport de force au sein des électorats des grandes familles politiques. On notera tout de même que le clivage au sein de la droite relevée en 1992 semble moins marqué. A gauche, le rapport de force sur l'ensemble EXG-PC-PS-Verts est équilibré, tandis que l'électorat du PS présente un rapport de force proche de celui mesuré chez les militants au moment de la consultation interne.
![]() |
![]() |
![]() |
![]() |
En marge d'un rapport de force encore très fragile, le faible niveau de mobilisation invite à s'intéresser de plus près aux "sans réponse". Aujourd'hui, près d'une femme sur deux ne répond pas à la question d'intention de vote. Pierre Giacometti rappelle que plus la différence entre hommes et femmes est importante dans les enquêtes d'opinion politique, et plus on touche à de l'abstraction. Ici, dans la perception de l'interviewé, le sujet renvoie à une politique éloignée du quotidien ; les Français ont ces dernières semaines d'autres préoccupations que le débat constitutionnel. Les "sans réponse" progressent aussi dans les catégories d'âge les plus enclines à voter "oui", chez les plus jeunes et les plus âgés. Le niveau de non-décision est également plus fort dans les catégories inférieures de revenus.
Interrogé par Pierre Giacometti sur la manière dont le PS envisage de faire campagne, et de mobiliser les électeurs, François Hollande commente ces intentions de vote en rappelant dans un premier temps que tout scrutin comporte un risque.
"Dire que le résultat est connu d'avance serait la pire manière de faire campagne. Il faut qu'il y ait du suspens, du mystère, de l'incertitude par rapport au scrutin. Le "oui" doit être formé par l'indécision. Il ne doit surtout pas être considéré comme la réponse attendue, obligée. Le PS ne mènera pas une campagne d'autorité - il faut dire oui parce que nous vous disons de dire oui. La première attitude à avoir est une attitude de respect par rapport à l'électeur. D'où, dans un premier temps, une campagne d'information. Beaucoup de gens indécis aujourd'hui ont toutes les raisons de l'être puisqu'ils n'ont pas lu le traité constitutionnel. Et d'ailleurs beaucoup n'en liront jamais une ligne. Mais il faut que les partis qui appellent à voter oui donnent l'occasion aux électeurs d'avoir au moins une partie du traité entre les mains. Ne serait-ce que pour lever les doutes, les appréhensions, les espoirs aussi des électeurs qui auront à se déterminer."
François Hollande poursuit en observant que ce qu'il y a dans le traité ne suffit pas à déclencher le vote.
"Contrairement au traité de Maastricht et à la problématique de souveraineté monétaire, le projet constitutionnel ne contient pas de disposition suffisamment forte ou clivante pour susciter l'adhésion ou le rejet de l'électeur. Tout le débat sur le traité constitutionnel va porter sur ce qu'il n'y a pas dans le traité. Les tenants du "oui" prônent l'idée d'une nouvelle étape, et remettent au lendemain de l'adoption de nouvelles politiques économiques, sociales, le renforcement de la construction européenne, une politique étrangère commune ou une politique de défense. De la même manière, les tenants du non sont obligés de dire que c'est parce que le traité ne prévoit pas l'harmonisation fiscale ou sociale qu'il est dangereux, par rapport à ce qu'aurait pu être un meilleur traité. Au final, après avoir informé sur le traité, les socialistes feront campagne sur ce qui se passera après son adoption. Ce qui permettra d'ailleurs la différenciation politique, entre le "oui" socialiste ou UMP : à partir de la même constitution, il doit y avoir des choix politiques différents."
Convenant avec Pierre Giacometti que la cristallisation politique se fera dans les quinze derniers jours, voire la dernière semaine, François Hollande évoque une campagne massive - à la télévision et dans un contact direct avec la population - dans la dernière ligne droite.
L'information comme premier temps de campagne du Parti Socialiste devrait en effet répondre à un besoin de côté de l'électorat. Le graphe ci-dessous présente une motivation abstentionniste structurée et clairement identifiable : la complexité et le manque d'information d'abord, avant l'indifférence et le mécontentement à l'égard du système politique.
![]() |
Pour Eric Dupin également, la complexité est le coeur du problème, et la caractéristique originale de ce référendum par rapport aux précédents de la Vème République. D'où la question de la signification du "oui" de gauche, alors que le potentiel pour le "non" est d'après l'enquête Ipsos plus fort à gauche qu'à droite : le "oui" de gauche vise-t-il principalement à "ramener ces brebis au bercail", ou peut-on véritablement, à partir du débat sur l'avenir de l'Europe, avoir des arguments particuliers, et particulièrement convaincants, de gauche ?
François Hollande répond en rappelant qu'il y a toujours eu au sein de la gauche des contingents électoraux qui n'ont jamais adhéré aux thèses de la construction européenne : Jean-Pierre Chevènement au Parti Socialiste, le PC, et aujourd'hui une gauche radicalisée qui va au-delà de l'extrême gauche, et qui construit par rapport aux thèmes de l'anti-mondialisation et de l'anti-Europe.
"C'est là qu'il faut chercher l'explication de la structuration du corps électoral telle qu'elle est rapportée par le sondage. On peut développer un certain nombre d'arguments pour différencier un "oui" socialiste du vote "oui" de l'UMP, dont en premier lieu, le fait que les partis socialistes européens se sont tous prononcés en faveur du traité. L'idée qu'il peut y avoir demain une Europe plus progressiste, pourquoi pas animée par les socialistes européens, est installée. Là réside d'ailleurs la difficulté du "non" de gauche ou à l'intérieur du parti socialiste : il ne peut pas dire avec quels alliés, quels partenaires nous pouvons construire une Europe différente d'aujourd'hui ou de celle que les partis socialistes européens peuvent proposer." François Hollande explique qu'en somme, la seule alternative à l'adoption du traité est le statu quo et l'inertie, qui au vu des directives en vigueur, restent favorables à la droite.
![]() |
![]() |
Autant la motivation de l'abstention est assez claire, autant la situation est plus compliquée lorsque l'on observe le faisceau de motivations des partisans du "oui". Contrairement aux Espagnols qui dans leur "oui" ont massivement transmis un "merci à l'Europe", on cherche en France, à gauche comme à droite, les éléments d'identification. A droite, les partisans du "oui" privilégient la dimension historique dans l'adoption d'une constitution, tandis qu'à gauche, on a d'abord besoin de montrer que la constitution européenne s'appuie sur une identité sociale. Mais l'éclatement des arguments freine la dynamique de campagne ; il en serait autrement si dans chaque camp, l'un de ces arguments prenait le poids sur tous les autres. La distribution des motivations montre que pour le moment, le "oui" manque de levier et de prise.
D'une certaine manière, les choses sont un peu plus nettes chez les partisans du "non". Les 30% de l'électorat de droite tentés par le non sont d'abord motivés par la question de l'entrée de la Turquie. A gauche, on juge la constitution trop libérale.Mais globalement, la difficulté des partisans du "non" est qu'ils n'ont pas trouvé d'argument positif, à même de mobiliser plus fortement. Et la dramatisation du discours ne semble pas non plus avoir de prise.
![]() |
![]() |
![]() |
![]() |
Au contraire, la dédramatisation de l'opinion répond à la dramatisation du discours des responsables politiques. L'argument selon lequel "si le non l'emportait, cela porterait un coup d'arrêt grave à la construction européenne" a perdu du terrain en six mois, dans pratiquement toutes les catégories d'électeurs testées. Et les baisses (graphiques de droite) sont encore plus nettes dans les catégories pour qui l'Europe n'a pas signifié de progrès significatif ces dernières années. On trouve un scepticisme analogue sur l'argument de "l'affaiblissement de la position de la France en Europe".
Cette tendance ne contrarie pas François Hollande. Selon lui, l'argument du chaos si le non l'emporte ne peut pas être reçu, simplement parce qu'il n'est pas vrai. "Si elle est excessive, la dramatisation ne porte pas. En revanche, il ne faut pas hésiter à dire qu'en cas de victoire du "non", une étape importante de la construction européenne ne serait pas franchie : si ce traité n'est pas adopté, il n'y en aura pas d'autre. Pour l'Europe, le risque est celui de la panne. Et pour la France, le risque est la perte d'un leadership par ailleurs largement entamé. Mais s'en remettre à la peur n'est pas une solution. Bien au contraire, la première stratégie du Parti Socialiste, qui vaut pour cette élection comme pour les suivantes, est d'appeler à l'intelligence et la lucidité des Français contre la peur. Ensuite, la gauche doit refuser le discours "réaliste", au sens ou nous ne serions mus que par l'acceptation de ce qui est. Il faut revenir à l'idéal européen et lutter contre le fatalisme. Le fatalisme et la peur sont les ennemis de la gauche : quand on pense qu'il n'y a plus d'autre avenir possible que celui du présent, quand on pense que tout est dangereux et que tout est menace, les changements souhaités ne peuvent pas venir de la gauche."
Eric Dupin conclue en s'interrogeant à son tour sur le rôle central que pourrait jouer la peur dans ce référendum. "L'élection se résumera-t-elle finalement en un affrontement entre deux peurs : peur de la crise - ou de la panne- de l'Europe d'une part, contre peur de la fuite en avant, vers un modèle toujours plus libéral, d'autre part ? La difficulté des uns et des autres à avancer des arguments positifs, et l'ambiguïté de l'enjeu, ne permet en tous cas pas d'exclure cette hypothèse ; et rappelle que le risque de détournement de l'enjeu référendaire reste également bien présent.
Au tour de François Hollande de conclure, sur ce que signifierait une victoire finale du "non" en France, dès lors que l'UMP, l'UDF, le Parti Socialiste, les Verts, le PS, les Verts appellent à voter oui.
"Cela voudrait dire que les partis hors du jeu gouvernemental auraient gagné. Nous serions alors dans une réplique du 21 avril, surtout si l'abstention est forte. Or je pense que nous sommes - au moins pour partie - sortis du 21 avril, avec les élections régionales et européennes. Dans tous les cas, on ne peut pas espérer la crise pour avoir le changement ; au contraire, cela affaiblirait considérablement la potentialité de rassemblement de la gauche sur une ligne crédible. Il faut maintenant convaincre les électeurs de se prononcer par rapport à leurs propres intérêts. Et le "oui" porte l'intérêt de l'Europe, l'intérêt de la France, et l'intérêt de la gauche."
Prochain forum d'Ipsos : le 27 avril, avec Valéry Giscard d'Estaing






















