Trend Observer : l'Âge du Faire, l'interview de Rémy Oudghiri et Lise Brunet

« Fais et tu comprendras ! » Une maxime qui pourrait illustrer les motivations d'une part grandissante d'individus. Nous entrons en effet dans l'Âge du Faire, comme le dessine Trend Observer, l’Observatoire international Ipsos des Tendances Émergentes dont la cuvée 2015 est attendue en début d'année (1). Rémy Oudghiri, Directeur du département Tendances & Prospective et Lise Brunet, Directrice de clientèle d’Ipsos, reviennent sur ce phénomène qui risque de « faire » parler...

Auteur(s)
  • Thibaut Nguyen Directeur Trends & Prospective
Get in touch

Vous partez du constat que la figure de l'« Homo Faber » comme vous l'appelez, est en train d'émerger. Qui est-il et d'où lui vient cette soudaine faim de faire ?

Rémy Oudghiri : L'humanité a longtemps été tenue de « faire » pour subvenir à ses besoins. Jusque grosso modo au siècle dernier où, grâce à une suite de progrès déterminants dans les sociétés avancées, l'homme a pu se sentir affranchi de cette exigence. On se rend compte aujourd'hui que ce n'est pas si simple. Ce n’est pas parce que nous avons les moyens de déléguer le « faire soi-même » grâce à de nombreux outils que nous sommes satisfaits pour autant. En réalité, il existe une vraie frustration dans notre société parce que de plus en plus d'individus prennent conscience qu’ils sont dépossédés de ce qui structure fondamentalement leur identité. « Faire » donne du sens à leur vie. Le mouvement de fond que nous voyons émerger nous dit que les individus ont envie de reprendre le contrôle sur ce qu’ils font. 60 % ressentent le besoin de (se) réaliser. Dans un monde où tout semble se défaire, nous n'avons paradoxalement jamais eu autant envie de faire par nous-mêmes : créer, recycler, produire, communiquer, apprendre, bricoler, entreprendre… La notion d’« Homo Faber », c'est l’homme qui crée.

« ʽFaireʼ donne du sens à la vie »

Lise Brunet : Nous voyons émerger une nouvelle génération d'individus demandeurs de technologie mais qui désirent faire des choses par eux-mêmes. L’émergence de techniques prometteuses comme les imprimantes 3D est révélatrice de ce phénomène. 2% des gens seulement en ont déjà utilisées tandis que 41% disent s’y intéresser pour une utilisation future. L’émergence de technologies fortes comme celle-ci ou même l’essor des pratiques collaboratives, ouvrent de nouvelles perspectives aux consommateurs-citoyens. Ce qui semblait l’apanage d’institutions inaccessibles semble désormais être à la portée d’un nombre croissant d’anonymes entrés dans l'âge du faire (par eux-mêmes).

Cela n'impose-t-il pas un certain nombre de défis aux acteurs institutionnels, aux marques en particulier ?

R. O. : Les marques détiennent un savoir-faire désirable parce qu’elles sont en principe seules à (le) faire si bien. Elles doivent cependant s’adresser à des individus qui sont de plus en plus capables de faire ou de proposer eux-mêmes des choses, à des clients de plus en plus exigeants. Jusqu'où les consommateurs-citoyens peuvent-ils aller ? Ne plus (vouloir) passer par les marques pour agir, pour produire eux-mêmes une partie des choses, pour créer des marchés parallèles... Les marques doivent réagir en participant à cette évolution. C'est un vrai défi. Il n’est pas complètement nouveau mais ne se résume pas à l'avènement d’Internet. C’est un phénomène beaucoup plus général. Les gens ont de plus en plus envie de prendre le contrôle de leur vie et non pas qu'on contrôle la leur. Il ne faut pas imaginer que tout le monde va devenir acteur ou producteur de biens. Le constat que nous faisons est que dans certains domaines, les gens ont envie de passer un cran supplémentaire. C'est une évolution naturelle. Nous avions la société de consommation première version dans laquelle les individus avaient accès à des biens sans participer. Aujourd‘hui, ils veulent en être, faire, connaître. Ils ont une exigence supérieure.

L. B. : Cette ouverture d’esprit à faire soi-même, cette façon de se réapproprier des savoir-faire, donne aux gens  le sentiment de maîtriser des choses qu‘ils ne maîtrisaient plus. Il ne faut pas y voir qu'une menace. Dans un contexte où bon nombre d'indicateurs économique, sociaux, politique, sont mauvais, c'est peut-être une bonne raison au contraire d'espérer. Car ce sentiment d’avoir prise sur les choses apporte un surplus de confiance individuelle et peut amorcer les conditions d'un nouvel optimisme. C'est l'hypothèse que nous faisons.

« Les conditions d'un nouvel optimisme ? »

Quelles sont les limites cet Âge du Faire tel que vous le dessinez dans Trend Observer ?

R. O. : Nous sommes dans une société assez paradoxale. D’un côté, les gens veulent faire parce que ça leur donne un sentiment de maîtrise et d'accomplissement. De plus en plus d'individus aimeraient en même temps ne rien faire parce qu’ils sont pris dans des logiques quotidiennes qui exercent une véritable pression sur eux, parce qu'ils ont peu de temps disponible pour s’occuper d'eux et de leurs proches... Il y a donc d’un côté « le faire » qui leur permet de reprendre le contrôle de leur vie et de l'autre, l’envie de ne rien faire pour souffler. Il y a d'autres limites, comme l'attrait pour le divertissement comme échappatoire, l'application du principe de précaution, l'espace croissant pris par les technologies d'assistance personnelle et les robots, etc. Mais il est probable que tout cela génère au contraire davantage d’envie encore de faire soi-même. On pourra pour certaines tâches s'appuyer sur l'efficacité d'un ordinateur ou d'un robot. Pour d’autres, on préférera agir soi-même, conserver la main, une volonté de « faire ».

Découvrez l'étude et les moments clés de l'événement

(1) Depuis 1997, Trend Observer synthétise les changements de modes de vie et de consommation observés dans les grands pays développés (France, Grande Bretagne, Suède, Italie, Japon, USA). L’originalité de Trend Observer réside dans son dispositif mêlant interviews de trend setters et d'experts à travers le monde, à une veille internationale et une synthèse des enquêtes publiées d’Ipsos en France et à l’international. Fort de cet historique, Trend Observer vous aide à déterminer les axes de développement et les pistes d’innovation pour le futur.

Auteur(s)
  • Thibaut Nguyen Directeur Trends & Prospective

Société