Une majorité d’électeurs de droite rejette l’entente avec le FN

Une enquête Ipsos-France 2-Libération montre qu’une forte minorité de sympathisants UDF-RPR comprend les alliances régionales avec l’extrême-droite. Un nouveau clivage commence à se dessiner dans l’électorat de droite.

Auteur(s)
  • Jean-François Doridot Directeur Général Public Affairs
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Une forte minorité d’électeurs UDF-RPR comprend les alliances régionales entre la droite et le FN mais les événements du 20 mars 1998 n’ont pas accru le pourcentage des partisans d’un accord stratégique entre l’opposition républicaine et l’extrême-droite. Tel est l’enseignement équilibré de l’enquête Ipsos-France 2-Libération. Si une fraction non négligeable de proches des partis conservateurs ne s’indigne nullement des accords noués avec le parti de Bruno Mégret, les transgressions de vendredi dernier n’ont pas conduit le " peuple de droite " à abandonner ses préventions à l’égard de l’extrême-droite.

Sur cette question, une nette différence de sensibilité sépare les sympathisants du RPR de ceux de l’UDF, les premiers étant nettement plus indulgents à l’égard de la stratégie d’union de toutes les droites que les seconds. A cet égard, le clivage n’a plus grand chose à voir avec celui qui séparerait naguère gaullistes et libéraux. Il oppose une droite affirmée à une droite plus modérée. L’approbation de l’attitude des responsables nationaux de l’opposition républicaine ne recueille une majorité absolue que parmi les proches de l’UDF. De même, observe-t-on que les sympathisants du RPR pensent majoritairement que les présidents de région qui ont été élus grâce aux voix du FN ne doivent pas être exclus, contrairement à la position affichée par Philippe Séguin.

Au total, 52% des électeurs UDF-RPR approuvent les états-majors et 35% des présidents de région dissidents. Soulignons cependant que la proportion d’électeurs de droite en accord avec les apprentis sorciers d’une entente avec le FN ont de bonnes chances d’être quelque peu sous-estimés. Toute enquête d’opinion, sur un sujet aussi brûlant que celui-ci, tend à minimiser les réponses les moins légitimes au regard du discours dominant.

Le malaise provoqué, à droite comme à gauche, par cette affaire est lisible dans les réactions aux positions prises, ce fameux vendredi 20 mars, par Jacques Chirac et Lionel Jospin. Le moins qu’on puisse dire est que les deux plus hautes autorités de l’Etat n’ont pas convaincu de façon éclatantes leurs compatriotes. Si l’intervention présidentielle est majoritairement approuvée, on remarque surtout qu’elle a moins plu à droite qu’à gauche. Quant au Premier ministre, son propos de perron a visiblement énervé le " peuple de droite ". La question des responsabilités de chacun dans la capacité du FN à jouer désormais un rôle stratégique décisif est également révélatrice d’une certain désarroi de l’opinion. A gauche, on n’est pas véritablement convaincu de la culpabilité exclusive de la droite. Et l’inverse est également vrai. L’électorat d’extrême-droite lui-même ne sait trop que penser sur les raisons de son propre gonflement. Comme si une sorte de culpabilité collective pesait sur la classe politique et l’électorat français.

Quel avenir pour la droite ? Comme d’habitude, une majorité de sympathisants UDF et RPR souhaiterait théoriquement la réunification en " un seul parti ". Mais si le clivage historique entre les formations créées par Valéry Giscard d’Estaing et Jacques Chirac est plus que jamais dépassé, l’opposition est désormais menacée par une autre fracture, de nature stratégique. Un tiers de ses sympathisants souhaite une future entente avec le FN, contre une majorité qui refuse cette perspective. Soulignons que le camp des partisans d’un rapprochement de la droite avec son extrême ne se gonfle pas en dépit d’une conjoncture très favorable. Dans l’opinion, les digues n’ont pas autant sauté que dans certains commentaires catastrophistes. Une nette majorité d’électeurs UDF et RPR est d’ailleurs convaincue que la droite " pourra gagner des élections importantes " sans le soutien de l’extrême-droite.

Une autre réponse est cependant plus inquiétante. Elle montre qu’une moitié des Français, mais aussi des proches de l’opposition, pensent qu’il y aura " un jour " des ministres FN. Cette réaction est sans doute à mettre en relation avec le fait que ce sondage a été réalisé à chaud, au lendemain même d’un événement fort. Elle n’en témoigne pas moins d’un évolution possible des mentalités. On ne peut exclure que la crise actuelle déclenche, à moyen terme, un processus de banalisation de l’image du FN encore mal lisible aujourd’hui.

Toujours est-il que commence à se dessiner le profil de deux droites aux visions stratégiques opposées. Les sympathisants UDF-RPR qui rejettent l’entente avec le FN sont plus jeunes, plus souvent salariés et aux revenus plus modestes que ceux qui l’envisagent favorablement. Une minorité du coeur de l’électorat de droite (personnes âgées, travailleurs indépendants, revenus élevés) se montrent particulièrement sensibles aux sirènes de " l’union des droites ".

L’analyse des popularités d’avenir respectives d’Alain Madelin, principal leader favorable à des soutiens en provenance du FN, et Nicolas Sarkozy, très en pointe sur la ligne contraire, est assez cohérente avec ce phénomène. Le souhait de voir Madelin jouer " dans les mois qui viennent " un rôle important pour renouveler la droite est particulièrement élevé chez les travailleurs indépendants, les personnes de niveau d’études et de revenus élevés. Dans toutes ces catégories, le partisan d’un libéralisme économique musclé domine le maire de Neuilly, alors même que leur cote d’avenir globale se situe au même niveau.

La fraction de l’électorat conservateur qui lorgne vers un mariage sur sa droite semble enfin avoir perçu le rôle particulier que pourrait jouer Bruno Mégret. En comparaison avec son délégué national, Jean-Marie Le Pen fait désormais figure d’homme du passé. Son charisme ne lui permet de dominer son rival qu’au sein même des proches du FN. Mais l’électorat UDF-RPR le plus marqué à droite souhaite bien plus voir Mégret jouer un rôle important à l’avenir. C’est le cas pour 40% ce ceux qui sont favorables aux accords régionaux avec le FN contre seulement 12% pour Le Pen. Le " maire consort " de Vitrolles est décidément le grand vainqueur des événements de ces derniers jours.

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  • Jean-François Doridot Directeur Général Public Affairs

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