Bonjour, Tristesse ? Les Français et la fin de l’insouciance

Alors que l’inflation est la préoccupation n°1 dans le monde aujourd’hui, qu’elle fait partie des sujets qui inquiète le plus les Français pour les six prochains mois (86%), avant la guerre en Ukraine (64%) et le changement climatique (58%), ConnectLive, la communauté on line d’Ipsos, permet d’aller plus loins dans la compréhension de l’état d’esprit du moment.

Auteur(s)

  • Yves Bardon Directeur du programme Flair, Ipsos Knowledge Centre
Get in touch

Trois phénomènes se potentialisent – la guerre en Ukraine, les problèmes climatiques, les hausses de salaires en Asie – avec des conséquences simultanées :

  • L’augmentation des prix de l’énergie (embargo par l’Union européenne sur la quasi-totalité du pétrole et du charbon russes exportés vers ses pays membres, en représailles, restriction par la Russie des exportations de gaz vers l'Europe), d’où la hausse de tous les produits utilisant des hydrocarbures et de tous les types de transports.
  • La pénurie des ressources et des matières premières (arbitrages géopolitiques, mauvaises récoltes, priorité donnée aux populations locales vs exportations…)
  • La hausse du coût de la production (le salaire des ouvriers du secteur manufacturier en Chine a été multiplié par dix en dix ans ; si les disparités restent grandes selon les villes, le salaire mensuel médian à Shanghai est supérieur à celui de pays européens comme la Croatie, la Lettonie ou la Lituanie).

En bout de chaîne, les consommateurs sont évidemment impactés puisque c’est eux qui doivent supporter la conjonction des hausses, qui se traduit par une inflation à deux chiffres dans la plupart des pays du monde, 6,2% en octobre en France.

A cette situation économique compliquée s’ajoutent les problèmes associés au changement climatique et aux mesures prises pour le contrer ou le ralentir, par exemple l’interdiction d’accès aux zones à faibles émissions (ZFE) dans plus d’une quarantaine de villes des véhicules dits crit’Air 5, 4, 3 sous peine de sanction. Déjà en place dans onze agglomérations françaises (Paris, Montpellier, Toulouse, Rouen…), cette interdiction concernera – d’ici au second semestre 2024 – 40% des automobilistes du parc actuel, les 17,5 millions de véhicules classés Crit’Air3 ou plus.

En réaction, ConnectLive dessine quatre profils : les Volontaristes, les Suiveurs, les Tristes, les Révoltés

Les volontaristes

Pour les Volontaristes, hausses des prix et restrictions écologiques représentent une opportunité pour changer notre regard sur la société de consommation et nos pratiques ; ils partagent l’idée que « la société d’abondance est terminée » pour des raisons économiques, et peut-être surtout idéologiques. Elle a montré ses limites (exploitation démesurée des ressources, mondialisation et recherche du profit maximum, gaspillage, fuite en avant consumériste, etc.). La situation actuelle permet d’accélérer la transition vers un modèle vertueux qui mérite de sacrifier un certain nombre des caractéristiques du style de vie des pays riches (agroalimentaire industriel, tout-voiture, voyages internationaux, frénésie d’achats, Black Friday, etc.) pour privilégier local, agriculture raisonnée, etc. On ne sera pas surpris de voir que les Volontaristes sont surtout présents chez les milieux aisés urbains et chez ceux qui peuvent disposer de tous les services et infrastructures des grandes agglomérations. Ce sont aussi des gens qui n’avaient pas attendu pour affirmer l’importance de transformer ses pratiques pour préserver la planète (ne pas céder aux sirènes de la consommation, recycler, locavorisme, etc.).

Les révoltés

A l’opposé, les Révoltés considèrent que « c’est toujours les mêmes qui doivent faire des efforts » et sont saturés par les contraintes : taxes-Gilets Jaunes (2018/2019), restrictions anti-Covid 19 (2020/2021), hausses des prix (2022). Ce ne sont pas nécessairement des climatosceptiques, mais des gens qui sont fatigués de vivre dans un environnement négatif où ils doivent naviguer entre éviter les punitions (amendes, malus…) et obtenir des récompenses (bonus, accès aux ZFE…). On y retrouve les CSP-, les habitants des moyennes et petites agglomérations, et les jeunes. Ce public est à suivre de près, notamment quand les interdictions d’accès à de plus en plus de villes se concrétiseront et si les hausses des prix s’installent dans la durée, ces deux limites (écologiques et économiques) créant des frustrations.

Les suiveurs

Comme leur nom l’indique, les Suiveurs adaptent leurs comportements et leur consommation parce que le poids de l’inflation est de plus en plus pressant et parce qu’ils « n’ont pas le choix » en ce qui concerne les réglementations écologiques. Ils se disent aussi plus sensibles et plus prêts à changer leurs habitudes, eu égard à la gravité des phénomènes climatiques.

Les tristes

Les Tristes constituent une famille très intéressante parce qu’elle apparaît pour la première fois de manière explicite : « Le progrès nous permet d'avoir de plus en plus de loisirs, de divertissements, de choix dans les nourritures, mais on n’a pas les moyens d'en profiter, c’est dommage ». Leur tristesse naît de la tension entre ce qui est possible et ce qui est permis.

Ce qui est possible, c’est la vie « insouciante », se faire plaisir sans penser automatiquement aux conséquences environnementales ou éthiques d’un voyage ou d’un achat, ne pas être puni ou mal vu parce qu’on veut acheter une grosse cylindrée ou des bottes non-végan, n’avoir de limites que financières, en un mot « profiter » dans la logique de tout ce que permet la société de consommation telle qu’elle n’a cessé de se développer.

Ce qui est permis, c’est ce qu’on peut se permettre d’un point de vue économique dans un contexte où les hausses de prix impliquent des arbitrages ou des renoncements (les achats dans la grande distribution commencent à baisser en volume) et ce qui est autorisé alors que les injonctions anti-changement climatique vont se multiplier.

Ils ont le sentiment d’entrer dans un monde de « plaisirs minuscules[1] » alors que les générations précédentes auront connu des plaisirs majuscules, auxquels eux-mêmes auraient pu accéder si la pression économique d’un côté et les contraintes environnementales de l’autre ne les prenaient pas (définitivement ?) en étau.

 

Notes  

[1] La Première Gorgée de bière, et autres plaisirs minuscules, Philippe Delerm, 1997

 

Auteur(s)

  • Yves Bardon Directeur du programme Flair, Ipsos Knowledge Centre

Société