Etat d’esprit des Français à la veille des élections municipales 2014

Les élections municipales sont par nature un scrutin complexe, qui entrelace des dynamiques nationales et des réalités locales toujours puissantes. C’est donc aussi, selon la grille d’analyse mobilisée, un scrutin particulièrement propice à une bataille d’interprétation des résultats, quels que ce soient ces résultats. Que peut-on d’ores et déjà dire sur la base des enquêtes réalisées et comment lire rationnellement ce qui sortira des urnes dimanche soir, avant que les acteurs politiques ne s’en emparent ?

Le double visage de l’abstention

C’est une variable clé et elle a toutes les chances d’être historique. Elle pourrait s’établir entre 37% et 41%, peut-être un peu plus, peut-être un peu moins, l’instrument sondagier étant ici, on le sait, fragile. Par rapport au 33,5% de 2008, qui constituaient déjà un record, on franchirait donc un pas décisif si ce niveau était atteint. Cette abstention est de deux ordres.

D’une part, elle vient confirmer la gravité et l’amplification de la crise du politique. Rappelons que 8% seulement des Français font confiance aux partis politiques et que 88% estiment que les hommes et les femmes politiques ne se préoccupent pas de ce que pensent les Français. S’abstenir traduit donc une forme active de mécontentement. Un mécontentement qui vient de loin et que les récentes affaires n’ont pu qu’accroître.

D’autre part, elle montre la difficulté de ces municipales à « accrocher » les électeurs.  Ipsos a monté un dispositif inédit de suivi des discussions relatives aux municipales depuis février avec l’outil TrendyBuzz. Il donne accès aux forums, blog, réseaux sociaux et media en ligne pour collecter l’ensemble des conversations publiques des citoyens, des journalistes et des élus. Or, le flux de messages liés aux élections municipales est extraordinairement faible : 200.000 environ sur plus de 60 millions de messages échangés par les internautes. Par comparaison, « The Voice » sur TF1 a déclenché pendant la même période plus de 500.000 messages. Et quand il est question des élections, les conversations portent bien plus sur la personnalité des candidats que sur des contenus thématiques.

Potentiellement historique en termes de niveau, l’enquête Ipsos Steria montre également que l’abstention pourrait être différentielle, les sympathisants UMP étant de 6 points environ plus mobilisés que les sympathisants PS. Ce résultat national recoupe ce que nous mesurons localement, avec de grandes variations possibles, à partir des 30 dernières enquêtes réalisées par Ipsos Steria.

La puissance de l’ancrage local

La deuxième caractéristique de ce scrutin est son extrême localisme. Traditionnellement, les élections locales qui interviennent à ½ mandat sont l’occasion, lorsque le pouvoir est impopulaire, d’exprimer un vote de mécontentement à l’égard des gouvernants. Ce fut le cas en 1977 et en 1983, aux régionales de 2004 et, plus près de nous, en grande partie aussi lors des municipales de 2001 et de 2008. Ici, l’impopularité de François Hollande et du Gouvernement, pourtant historique, semble n’avoir qu’un rôle secondaire dans les motivations des électeurs. Certes, l’abstention différentielle traduit une certaine amertume des électeurs de gauche. Certes, en votant pour le Front de Gauche, on peut aussi, à gauche, critiquer le Gouvernement autrement qu’en s’abstenant. Certes, chez les sympathisants UMP, le désir de sanction nationale est logiquement plus élevé. Certes enfin, même là où elle résiste bien, la gauche est plus basse qu’en 2008. Il reste que seuls 17% des Français veulent utiliser ce scrutin pour manifester leur opposition au Président et au Gouvernement - et 3% leur soutien. C’est peu et c’est moins qu’en 2008. Les choses seront sans doute différentes lors des européennes mais les municipales sont a priori restées… des municipales.

Le FN, nouvel entrant dans des élections locales

La troisième caractéristique du scrutin est la forte présence du FN et sa stratégie d’enracinement local : présent dans 597 villes dont 409 de plus de 10.000 habitants, Marine Le Pen a réalisé en 2012 plus de 17% des suffrages dans plus de 200 de ces villes. On peut donc anticiper dimanche soir un nombre là encore historique de triangulaires. 41% des Français estiment par ailleurs que ce serait une bonne chose que le FN obtienne dans leur ville des sièges au conseil municipal et 30% qu’il l’emporte et dirige leur commune pendant les prochaines années. Le FN est totalement dans le jeu des municipales. Plus que cela, il complique la dynamique de l’UMP et sa stratégie de reconquête et sera l’arbitre des résultats dans bien des cas. Jusqu’à quel niveau ? Première réponse dimanche soir, avec une  question à la clé : que feront ensuite les électeurs frontistes du premier tour quand le FN sera présent au second tour ?

Quelles clés de lecture ?

La lisibilité et l’interprétation du résultat de dimanche soir peut s’avérer extrêmement compliquée, a fortiori si le localisme du scrutin est confirmé et donc, l’hétérogénéité des situations. Quel univers de référence retenir ? Comment raisonner ? Quelles variables à prendre prioritairement en compte, au 1er comme au second tour ?

Les villes de plus de 10.000 habitants représentent 50% de la population française. Celle de 30.000 et plus 30% seulement. Ne raisonner que sur ces villes de plus de 30.000 habitants reviendrait donc à ignorer des pans entiers de l’électorat. A minima l’univers de référence doit donc être celui des villes de plus de 10.000 habitants.

On doit également raisonner en solde de villes conquises et de villes perdues pour pouvoir comparer le résultat des forces politiques qui s’affrontent et se repérer dans le temps. En 2008, ce solde était, dans  les villes de 10.000 habitant et plus, de -90 pour la droite, alors au pouvoir. En 2001, de – 58 pour la gauche. C’est à partir de ce type de bornes qu’on pourra interpréter le reflux potentiel de la gauche.

Si Marseille, Toulouse et Strasbourg ne sont pas la France, les ignorer serait absurde. Le raisonnement en solde de villes conquises / perdues doit donc aussi prendre en compte ce qui se passe dans ces agglomérations emblématiques.

Enfin, l’effet du FN devra être considéré pour évaluer quand et où il a joué un rôle décisif dans la victoire finale de tel ou tel.

Dimanche soir se joue donc l’acte 1 et seulement l’acte 1 d’un scrutin particulièrement complexe, inédit, incertain…et passionnant !

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