Européennes 2024 : le Rassemblement National creuse l'écart

Avec 31% des intentions de vote et un écart de 13 points avec la liste macroniste contre 1 point en 2019, la dynamique du Rassemblement National est incontestable et d’une puissance rarement observée. Certes, à 3 mois du scrutin, les niveaux peuvent encore considérablement évoluer et se resserrer mais quels en sont les aspects les plus remarquables ?

Pour mieux comprendre les logiques de la décision électorale et dans la perspective des élections européennes de juin 2024, Ipsos, le Cevipof, La Fondation Jean Jaurès, l'Institut Montaigne et le Monde ont mis en place un dispositif d'enquête exceptionnel basé sur un panel de plus de 10 000 personnes : l'Enquête électorale Européennes.

Les intentions de vote en mars 2024

La dynamique Rassemblement National à 3 mois du scrutin

Analyse de Brice Teinturier pour Le Monde

Le vote en faveur de la liste Rassemblement National menée par Jordan Bardella se caractérise d’abord par un renforcement de sa base sociologique traditionnelle et son élargissement. C’est cette simultanéité qui, pour l’instant, en fait la force. En effet, un élargissement électoral peut à tout moment déstabiliser le socle initial notamment quand il faut, pour conquérir de nouveaux électeurs, atténuer une part de sa radicalité ou revenir sur certains thèmes.  Ce n’est pas le cas aujourd’hui.

Sociologie du vote RN

Ainsi, les bastions populaires sont spectaculairement et plus que jamais au rendez-vous – 57% des ouvriers et 44% des employés décidés à aller voter optent pour la liste RN ; ils étaient 36% pour ces deux catégories en 2022 -, tout comme les indépendants (31%) et les professions intermédiaires (27% contre 24% en 2022), même si, chez ces dernières, la performance est inférieure à la moyenne générale. Les cadres supérieurs restent également en retrait mais ils sont maintenant 19% à opter pour le RN contre 12% en 2022, moment où ils votaient massivement pour E. Macron (35%).

Le diplôme est toujours extrêmement structurant dans le vote RN – 43% de ceux qui ont un diplôme en dessous du Bac votent RN, 15% chez ceux qui sont à Bac + 5 et plus – mais le RN se renforce malgré tout partout et perce, par exemple, à 30% chez les Bac + 2, contre 23% précédemment. Enfin, la corrélation entre le vote RN et le niveau de revenu se lisse, avec notamment peu de variations entre les foyers qui gagnent moins de 1250 € par mois et ceux qui gagnent jusqu’à 3500 €, tous votant à plus de 30% pour la liste Bardella. 

Le RN s’enracine donc de plus en plus dans les milieux populaires, dont il a dépossédé la gauche depuis longtemps mais il s’étend maintenant à une partie des classes moyennes, objet de toutes les attentions du Gouvernement et chez lesquelles il performe davantage. On le comprend à partir d’un indicateur central du vote RN : le malaise. 58% de ceux qui ne sont absolument pas satisfaits de la vie qu’ils mènent votent pour la liste RN, 20% de ceux qui sont absolument satisfaits. Se contenter de dire que le RN surfe sur les peurs et la souffrance non seulement ne suffit pas mais peut donner le sentiment que lui seul les prend en compte. Il faut donc lutter concrètement contre ces peurs et ces souffrances ou dénoncer l’absence de véritables solutions alternatives plutôt que pointer un tel positionnement, qui ne convainc que les déjà convaincus.  

Le plus spectaculaire enfin est l’évolution de la variable âge. Pendant longtemps, les plus de 60 ans constituaient une poche de résistance au FN ; aujourd’hui, le RN est à 31% d’intentions de vote chez les 60-69 ans et ce n’est que chez les plus de 70% qu’il retombe à 23%. La mémoire du passé s’atténue et la dés-extrêmisassion produit ses effets.

Vote anti-Macron et questions nationales au cœur de la dynamique Bardella

Le deuxième moteur du vote est strictement politique. 65% des électeurs de la liste Bardella déclarent prendre en compte avant tout les propositions des partis sur les questions nationales – 12 points de plus que la moyenne des Français -, 35% sur les questions européennes. Dans aucun autre électorat, la dimension nationale n’est aussi présente. Et 72% indiquent qu’ils voteront avant tout pour manifester leur opposition au président de la République et au Gouvernement contre 39% en moyenne. Le vote anti-Macron, c’est donc clairement le vote Bardella. C’est ce qui est également perceptible à travers le très haut taux de fidélisation de ce vote : 89% des électeurs de Marine Le Pen à la présidentielle votent pour la liste Bardella en 2024. Chez Macron, ce chiffre est de 62% ! La liste Bardella capte également 44% des électeurs de Zemmour, 25% de ceux de Nicolas Dupont-Aignan et 16% de ceux de Valérie Pécresse.  Comme dans sa sociologie, il est donc fort chez lui et s’étend chez les autres. Ces électeurs semblent également bien mobilisés – nous verrons le 9 juin s’ils le sont autant dans les urnes que dans les sondages -. En un mot, ils veulent en découdre.

Un sentiment anti-européen prépondérant au sein de l'électorat RN

Le troisième moteur est l’attitude à l’égard de l’Europe. Ce moteur est moins puissant que le précédent mais les électeurs de la liste Bardella sont, avec ceux de Reconquête!, les plus défavorables au projet européen - 54% contre 27% en moyenne. 48% ressentiraient même « un vif soulagement » si demain, l’UE était abandonnée contre 23% en moyenne, 34% se disant indifférents tandis que 18% seulement éprouveraient « de grands regrets ». Ces électeurs sont également les plus critiques sur les effets de politiques menées au niveau européen…et ceux qui se disent les plus mal informés sur cette même UE en y ayant le moins voyagé.

Les planètes sont donc bien alignées pour un vote puissant en faveur de la liste RN, emmenée de surcroit par une personnalité dont la forte popularité est attestée par toutes les enquêtes d’opinion, ce qui n’est le cas d’aucune autre tête de liste.Présidentielle 2022 - séparateur

A propos de ce sondage

Enquête Ipsos pour le Cevipof, la Fondation Jean Jaurès, l'Institut Montaigne et Le Monde menée du 1er au 6 mars 2024 auprès de 11 770 personnes, constituant un échantillon national représentatif de la population française, inscrite sur les listes électorales, âgée de 18 ans et plus.

Auteur(s)

  • Brice Teinturier
    Brice Teinturier
    Directeur Général Délégué, Ipsos bva (@BriceTeinturier)
  • Federico Vacas
    Federico Vacas
    Directeur de département - Public Affairs
  • Pierre Latrille
    Directeur d'études, Public Affairs

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