Fractures françaises - 2016 – 2021 : un climat pré-présidentielle différent ?

L’enquête annuelle d’Ipsos-Sopra Steria pour Le Monde, initiée en 2013, permet de comparer sur de très nombreux indicateurs quel était le climat d’opinion en 2016, à moins d’un an de la présidentielle, et la situation actuelle, à 7 mois du scrutin. Une occasion unique d’identifier les permanences et les évolutions et de tenter de caractériser l’état de la société en ce début de précampagne présidentielle.

Tribune de Brice Teinturier initialement publiée sur lemonde.fr

 

Premier constat important car il va à l’encontre de la doxa ambiante, la crise du politique et la défiance se sont atténuées. Certes, et il ne faut ni le minorer, ni l’oublier, les niveaux restent souvent mauvais voire très mauvais mais le climax de la défiance et du rejet du système politique traditionnel est atteint en 2015 et 2016 et s’améliore ensuite. En 2021 et par rapport à 2016, la confiance à l’égard du personnel politique progresse pour tous les acteurs considérés : + 6 pts pour les maires et les députés, + 7 pts pour les députés, + 8 pts pour les partis politiques, + 10 et + 11 pts pour les conseillers départementaux et régionaux et + 16 pts pour l’Union européenne. De même, l‘idée que la plupart des hommes et des femmes politiques sont corrompus reste forte, partagée par 62% des Français, mais en baisse de 10 points. Et sur un enjeu central, le sentiment que « le système démocratique fonctionne mal, j’ai l’impression que mes idées ne sont pas bien représentées », le niveau passe de 83% à 69%. Il y a donc encore du chemin à faire, mais le pays n’est pas aujourd’hui aussi critique dans sa relation au politique qu’il y a 5 ans.
En revanche, il est sur ces indicateurs davantage polarisé : par rapport à 2016, la défiance s’est atténuée chez les sympathisant PS, EELV ou LR ; elle est peu marquée chez ceux qui se classent maintenant en sympathisants LREM mais elle est très forte et a plutôt augmenté chez les sympathisants de la France Insoumise tout en restant également très élevée chez ceux du RN. La distance entre ces groupes et les autres s’est donc accrue.

 

Deuxième constat, les inquiétudes identitaires sont toujours très importantes mais globalement stables. Le sentiment que la France est en déclin a ainsi baissé de 2016 à 2021, passant de 86% à 75%. Mais chez les déclinistes, la part de ceux qui pensent qu’il est irréversible a augmenté, de 24 à 30%.
De même, tous les indicateurs sur le rapport à l’autre (confiance spontanée en autrui, sentiment de ne plus être chez soi en France, idée qu’il y a trop d’étrangers et qu’ils ne feraient pas assez d’efforts pour s’intégrer) restent stables et marqués par la défiance ou le rejet à un haut niveau. Cela est également vrai en ce qui concerne la demande d’autorité, toujours importante, ou le rapport au passé, marqué par la nostalgie.
Enfin, l’idée que la religion musulmane chercherait en France à imposer son mode de fonctionnement aux autres a certes légèrement décru, passant de 75% à 69%, mais le sentiment que « même s’il ne s’agit pas de son message principal, l’Islam porte malgré tout en lui des germes de violence et d’intolérance » a lui progressé (50%, + 9).

Troisième constat, en matière économique et sociale, les indicateurs sont soit stables, soit en faveur d’une demande de protection accrue. La mondialisation est ainsi toujours perçue par 58% des Français comme une menace pour la France mais l’idée que le pays doit davantage se protéger du monde d’aujourd’hui plutôt que s’ouvrir a progressé de 7 points pour atteindre un niveau record à 64%.
De même, il y a aujourd’hui 62% de Français qui pensent que « les chômeurs pourraient trouver du travail s’ils le voulaient vraiment » (+5 points par rapport à 2016) mais à l’inverse, le sentiment qu’on évolue vers trop d’assistanat a fortement baissé (58%, - 12 points) au profit de l’idée « qu’il n’y a pas assez de solidarité envers les gens qui en ont besoin » (42%, + 12).
Enfin, alors qu’ils étaient 51% en 2016 à prôner un renforcement de la flexibilité du marché du travail, ils ne sont plus que 43% aujourd’hui, et 47% à réclamer un renforcement de la protection des salariés.

Que s’est-il finalement passé entre 2016 et 2021 ? Une expérience accrue de la vulnérabilité, tout simplement. La séquence a été marquée par l’irruption d’un terrorisme islamique particulièrement sanglant et abominable, des affrontements violents au moments de la crise des Gilets Jaunes et l’irruption d’un virus, la Covid 19, porteur d’une menace de mort aussi bien réelle qu’économique. Le pays a ainsi encaissé des chocs majeurs. Face à cela, la demande principale est une demande de protection et les Français ont redécouvert l’utilité d’avoir des responsables politiques qui prennent des décisions en ce sens. Ils sont donc massivement mécontents (30% déclarent appartenir à une France « en colère et très contestataire », 60% à une France « mécontente mais pas en colère ») et le pays reste dans une situation très instable mais le mécontentement l’emporte sur la colère. C’est un climat différent de celui de 2016, sans doute moins propice aux poussées populistes, au moins provisoirement.

 

Retrouvez l'enquête
sur lemonde.fr

 

Ipsos-Sopra Steria

 

Le Monde

 

Fondation Jean Jaurès

 

Institut Montaigne

 

CEVIPOF

 


Fiche technique : enquête Ipsos-Sopra Steria pour Le Monde, la Fondation Jean Jaurès, l'Institut Montaigne et le CEVIPOF, menée du 25 au 27 août 2021 auprès de 983 personnes constituant un échantillon représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus.

Auteur(s)

  • Brice Teinturier
    Brice Teinturier
    Directeur Général Délégué, Ipsos bva (@BriceTeinturier)

Articles liés

  • 90 ans des congés payés | Enquête Ipsos bva-Secours Populaire
    Vacances Enquête

    90 ans des congés payés : un besoin essentiel pour 61% des Français

    À l'occasion des 90 ans de la première loi instaurant les congés payés, Ipsos bva et le Secours Populaire dévoilent une enquête sur la perception des congés payés et leur importance au sein de la société française.
  • Football | Coupe du Monde | Champions League | Paris Saint Germain
    Sport Enquête

    50% des Français comptent suivre la Coupe du Monde de Football 2026

    À l’approche du Mondial 2026 organisé en Amérique du Nord, l'étude Ipsos bva "Les Français et la coupe du Monde 2026" révèle que 50 % des Français prévoient de suivre la compétition. Si l’impatience peine encore à s’installer massivement (66 % de non-impatients contre 34 % d'impatients), l'optimisme est de mise pour l’équipe de France : parmi les Français ayant exprimé un avis, 38 % pronostiquent une troisième étoile pour les hommes de Didier Deschamps, plaçant la France loin devant l'Espagne (11 %) et le Brésil (6 %) au rang des favoris.
  • Domicile | Sécurité | Les Français et leur logement
    Logement Enquête

    Le domicile, un refuge pour les Français face à un quotidien anxiogène

    Selon une nouvelle étude Ipsos bva pour IMA Protect, le logement s'impose plus que jamais comme un refuge émotionnel pour les Français. Aujourd’hui encore, bien plus qu’un simple lieu de vie, il s’impose comme un repère intime et personnel : 88 % des Français déclarent pouvoir y être pleinement eux-mêmes et 80 % affirment s’y sentir mieux que partout ailleurs. Alors que 84 % d'entre eux associent directement la sécurité de leur domicile à leur sérénité quotidienne, la peur du cambriolage reste la principale préoccupation en cas d'absence.