Fractures françaises - Opposition : la bataille France Insoumise / Rassemblement National

Depuis 10 ans, l'enquête annuelle d’Ipsos et Sopra Steria pour Le Monde, la Fondation Jean Jaurès et le CEVIPOF permet de comparer le climat d'opinion sur de très nombreux indicateurs. Quel est l'état de la société française et du paysage politique après une année 2022 marquée par des élections législatives qui ont redistribué les cartes du pouvoir de manière inédite ?

Auteur(s)

  • Brice Teinturier Directeur Général Délégué France, Ipsos (@BriceTeinturier)
  • Salomé Quétier-Parent Chargée d'études senior, Public Affairs
  • Mathieu Gallard Directeur d'Études, Public Affairs
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Nous sommes depuis les législatives de juin 2022 dans un système d’opposition tout à fait inédit en France. Non seulement le Président de la République ne dispose pas d’une majorité absolue à l’Assemblée nationale, ce qui ne s’était pas produit depuis 1988, mais les deux principales forces d’opposition sont des forces particulièrement radicales et qui n’ont jamais dans le passé exercé de responsabilités nationales : la France Insoumise (75 députés) a pris le pas sur le PS (31) ; le Rassemblement national (89 députés) sur les LR (62). Il s’agit bien d’une petite révolution.

Rappelons toutefois que tout ou presque oppose la France Insoumise et le Rassemblement national. En premier lieu, les attentes de leurs électeurs : le pouvoir d’achat arrive en tête dans les deux cas mais alors que les sympathisants de la FI citent ensuite l’environnement (41%) et l’avenir du système social (34%) et que l’immigration arrive très loin derrière avec seulement 4% de citations, ceux du RN font de celle-ci leur deuxième grande attente, avec 43% de citations. De même en ce qui concerne les étrangers (95% des sympathisants RN estiment qu’il y en a trop contre 38% des sympathisants FI), le rapport au travail et à la solidarité (30% seulement des FI pensent qu’on évolue vers trop d’assistanat en France contre 76% chez les sympathisants RN ; 39% que les chômeurs pourraient trouver du travail s’ils le voulaient vraiment contre 78% au RN), le sentiment de dépossession (35% des premiers affirment qu’on ne se sent plus chez soi en France contre 93% des seconds), la confiance dans la police (50% dans un cas, 79% dans l’autre), etc. Globalement, ce sont deux visions du monde qui s’opposent diamétralement. En d’autres temps, on parlait de « Front contre Front ». Les mots et les stratégies électorales ont changé, les électorats moins.

Ces deux formations ont toutefois adopté une posture d’opposition très différente : bruyante et particulièrement radicale à la France Insoumise, dans l’espoir de notamment reconquérir les milieux populaires ; prête à soutenir certains projets de lois du Gouvernement pour s’attirer les faveurs de l’opinion et davantage de crédibilité au RN.

Quelques mois après les législatives, quel bilan peut-on tirer de ces deux stratégies ? A l’évidence, que le RN l’emporte nettement.

D’abord, même si les niveaux sont faibles pour toutes les oppositions, c’est bien lui qui suscite le plus d’approbation sur la façon dont il se comporte à l’Assemblée nationale : 35% des Français l’approuvent, ce qui le place devant toutes les autres formations politiques. A l’inverse, la France Insoumise ne recueille que 24% d’approbation, derrière le RN mais aussi, les LR, le PS, EELV et le PC. Surtout, 42% des Français désapprouvent « tout à fait » la forme d’opposition de la FI contre 29% seulement pour le RN. De fait et très clairement, 53% des Français estiment que l’opposition de la FI est trop radicale, 17% au bon niveau et 8% pas assez radicale. Pour le RN, le reproche en trop grande radicalité n’est fait que par 34% des Français, 29% estimant au contraire qu’il est « au bon niveau » et 13% pas assez radical. A trop vouloir s’opposer, la France Insoumise se décrédibilise aux yeux des Français et ne répond pas à ce qu’ils attendent d’une bonne opposition. En effet, invités à choisir, 71% déclarent que « même si son projet est différent de celui du Gouvernement, une bonne opposition doit être capable de voter avec le Gouvernement si les lois que ce dernier propose se rapprochent au moins en partie de ce qu’elle veut » contre 29% seulement qui estiment que se faisant, « elle se trompe et fait le jeu du Gouvernement ». Pire encore pour la France Insoumise, même en son sein, une opposition radicale ne fait pas l’unanimité et partage en deux blocs quasi équivalent ses sympathisants, alors que les RN sont 64% à approuver une opposition de compromis. Le choix de la France Insoumise est donc inverse de celui d’une très large majorité de Français et divise son propre électorat.

Enfin, en termes d’image, les conséquences de ce choix sont catastrophiques pour la France insoumise et bénéfiques pour le RN. 39% des Français créditent aujourd’hui le parti de Marine Le Pen d’être capable de gouverner, 26% s’agissant de la France Insoumise, soit 13 points de moins. 32% déclarent que le RN prône une société dans laquelle ils souhaiteraient vivre, 24% seulement pour la France Insoumise, ce qui situe sa désirabilité derrière toutes les autres forces politiques. 37% que le RN est proche de leurs préoccupations, 28% pour la France Insoumise, là encore en bas de tableau. Enfin, 57% des Français jugent qu’elle est un parti dangereux et 59% qu’elle attise la violence, soit un peu plus que le RN (54% et 57%).

Le pari est-il pour autant gagné dans les milieux populaires ? Point du tout. Chez les ouvriers et les employés, l’approbation reste massivement en faveur du RN.

Des LR et des PS difficilement audibles dans leur rôle d’opposants, un combat laissé au RN et à la FI et qui tourne clairement à l’avantage du premier, tel est l’un des enseignements majeurs de la 10ème édition des Fractures françaises.


10 ans de Fractures françaises

Il y a 10 ans tout juste, Ipsos initiait avec Le Monde, la Fondation Jean-Jaures et le CEVIPOF une grande enquête nationale, chaque année reconduite, nommée « Fractures françaises ».

Cette étude était née de l’intuition, hélas confirmée, qu’au tournant des années 2010 / 2011, quelque chose était en train de craquer dans notre pays : une polarisation croissante des opinions, une mise en tension toujours plus grande de la société, un rejet de l’autre de plus en plus manifeste, une critique de la démocratie de plus en plus forte et inquiétante. Il fallait le vérifier et se doter d’un outil permettant de balayer les perceptions, attentes, peurs et espoirs de la société française dans son ensemble.

Très vite, « Fractures Françaises » s’est imposé comme un outil de référence en matière d’analyse de la société, en raison notamment de la richesse et de l’étendue de son questionnaire, qui balaye de multiples sujets et pas seulement celui de la confiance. Les indicateurs sont par ailleurs suivis dans le temps et chaque année, de nouveaux volets d’études, prenant en compte l’actualité et les mutations de la société, sont ajoutés. Sur l’environnement, la violence, la justice sociale, les partis politiques, l’économie, etc.  

Pour sa 10ème édition, Fractures françaises change de dimension puisque l’échantillon interrogé passe de 1000 personnes à plus de 10 000 ! Ce qui permet une analyse exceptionnelle de tous les segments de la société. Merci au Monde et à nos partenaires d’avoir initiés et maintenus avec acharnement un tel outil de connaissance

Brice Teinturier
Directeur général délégué
Ipsos en France


A propos de cette enquête

Sondage mené du 16 au 20 septembre 2022 par Ipsos avec son partenaire Sopra Steria pour Le Monde, la Fondation Jean Jaurès et le CEVIPOF auprès de 12044 personnes, constituant un échantillon national représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus.

Ipsos et son partenaire Sopra Steria

 

Le Monde

 

Fondation Jean Jaurès

 

CEVIPOF

 

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  • Brice Teinturier Directeur Général Délégué France, Ipsos (@BriceTeinturier)
  • Salomé Quétier-Parent Chargée d'études senior, Public Affairs
  • Mathieu Gallard Directeur d'Études, Public Affairs

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