La crainte de la précarité reste forte chez les Français

Chaque année depuis plus de 10 ans, le baromètre Ipsos / Secours Populaire de la pauvreté permet de faire le point sur la question de la précarité en France : la manière dont elle est définie et crainte par les Français, mais aussi vécue au quotidien par une partie de la population française. Si le droit à l’alimentation est reconnu depuis la Déclaration universelle des droits de l’Homme adoptée en 1948, le Secours Populaire constate tous les jours dans ces permanences que dans les faits, ce droit est loin d’être satisfait. L’association, qui se mobilise depuis 1945 pour offrir aux plus démunis des produits alimentaires pour répondre à ce besoin vital, a souhaité se pencher cette année sur la précarité alimentaire en France.

La crainte de la précarité reste forte chez les Français

Auteur(s)

  • Amandine Lama Directrice de Clientèle, Département Politique et Opinion, Ipsos Public Affairs
  • Etienne Mercier Directeur du département Politique et Opinion, Ipsos Public Affairs
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VOLET BAROMÉTRIQUE

Le seuil de pauvreté aux yeux des Français est désormais de 1118 €, un montant supérieur au seuil de pauvreté officiel

Cette année, les Français considèrent qu’une personne seule est pauvre dans un pays comme la France quand elle dispose d’un revenu mensuel net de moins de 1118 € en moyenne. Ce montant, en très légère hausse par rapport à l’année dernière (+5 € qui font suite à une hausse beaucoup plus conséquente de 45 € entre 2016 et 2017), reste légèrement inférieur au SMIC mensuel net qui fait figure de valeur de référence (1173 € environ).

Ce montant est par ailleurs toujours bien supérieur (de 103 € exactement) au seuil de pauvreté officiel calculé sur la base de 60% du revenu médian national (1015 € en 2015 selon l’INSEE). En 2015, plus de 8,8 millions de Français se situaient en dessous de ce seuil de pauvreté officiel. Leur nombre est donc encore plus important si l’on retient le seuil de 1118 € avancé par les Français.

Chaque individu se prononçant en fonction de son environnement et de ses propres conditions de vie, le seuil de pauvreté moyen varie de manière relativement importante selon le profil des répondants. Le seuil moyen cité reste plus élevé pour les hommes (1165 € contre 1075 € pour les femmes), et les personnes les plus favorisées (1164 € pour ceux dont le revenu mensuel net du foyer est supérieur ou égal à 3000 € contre 947 € pour ceux qui perçoivent moins de 1200 €), les écarts ayant tendance à se renforcer par rapport à l’année dernière.

Si la situation d’une partie des Français s’améliore, d’autres ont basculé dans la pauvreté

Par rapport à l’année dernière, la situation financière d’une partie des Français s’améliore : ils sont désormais 52% à dire qu’ils parviennent à mettre de l’argent de côté à la fin du mois (+9 points par rapport à 2017), moins nombreux à avoir des revenus qui leur permettent tout juste de boucler leur budget (32% ; -4) et à vivre à découvert (14% ; -5 points).

Malgré ces évolutions encourageantes, il reste un socle de 7% de personnes qui déclarent s’en sortir de plus en plus difficilement, et craindre de basculer dans la précarité. Il s’agit un peu plus souvent de femmes (8% d’entre elles sont dans cette situation) que d’hommes (6%), de personnes âgées (11% des 70 ans et plus) que de jeunes (5% des moins de 35 ans). Dans les foyers dont les revenus ne dépassent pas 1200€, 27% sont ainsi dans la crainte de basculer dans la pauvreté, s’ils n’y sont pas déjà.

Autre chiffre inquiétant qui doit également faire relativiser cette amélioration observée pour une partie de la population nationale, la part de Français qui ont déjà connu à un moment de leur vie une situation de pauvreté progresse : ils étaient 37% en 2017, ils sont désormais 39% (+2 points en un an). Les interviewés dont les revenus actuels sont les plus faibles sont désormais 65% à en avoir déjà fait l’expérience (+4 points par rapport à l’année dernière pour les personnes dont le revenu mensuel net du foyer est inférieur à 1200 €).

La crainte de la précarité, même si elle ne se transforme pas toujours en réalité, est toujours extrêmement forte, pour soi comme pour ses enfants

Au total, 59% des Français ce sont déjà dit, à un moment de leur vie, qu’ils étaient sur le point de basculer dans la précarité, un chiffre qui continue à augmenter (+2 points par rapport à 2016 et +14 points par rapport à 2007).

Si les Français sont nombreux à craindre pour eux-mêmes, ils sont encore plus inquiets pour leurs enfants : 81% considèrent que les risques que leurs enfants connaissent un jour la pauvreté sont plus élevés que pour leur génération (-3 points par rapport à 2017 cependant). Parmi eux, 44% considèrent même que ces risques sont « beaucoup plus élevés ». La génération des baby-boomers en est encore plus persuadée : 51% des sexagénaires considèrent que les risques pour leurs enfants sont beaucoup plus élevés.

Des difficultés financières qui touchent tous les aspects du quotidien et en progression au sein des catégories de la population les plus modestes

Si les difficultés tendent à reculer pour les Français dans leur ensemble, elles restent néanmoins bien réelles pour une partie significative de la population qui voit son quotidien affecté de multiples manières.

L’accès aux vacances reste le plus problématique, et le plus souvent par conséquent sacrifié, malgré son rôle essentiel, notamment lorsqu’on vit un quotidien difficile : 41% des Français déclarent ainsi qu’ils rencontrent des difficultés financières pour partir en vacances au moins une fois par an, dont 19% « beaucoup ». Si ces difficultés reculent au global (-4 points pour l’ensemble des Français), elles sont en augmentation chez les plus modestes (67% soit +2 points pour les foyers dont le revenu mensuel net est inférieur à 1200 €).

La santé vient immédiatement ensuite, 38% des Français déclarant avoir des difficultés pour payer certains actes médicaux mal remboursés par la sécurité sociale. Si les difficultés sont en recul là encore pour les Français dans leur ensemble (-1 point), elles progressent chez les plus modestes (56% ; +6 pour ceux dont le revenu mensuel net du foyer est inférieur à 1200€).

Disposer d’une mutuelle santé reste également une source de difficultés financières pour une proportion importante de foyers modestes (40% ; -5 points néanmoins).

Les dépenses de logement et d’énergie sont également source de difficultés pour de nombreux foyers modestes : 57% éprouvent des difficultés financières pour payer leurs dépenses d’énergie (électricité, chauffage…) et 45% pour payer leur loyer, leur emprunt immobilier ou les charges de leur logement.
 

FOCUS SUR LA PRÉCARITÉ ALIMENTAIRE

L’alimentation, poste de dépense qui n’est pas épargné par les difficultés financières, loin de là

Les difficultés pour s’alimenter font figure d’indicateur majeur de pauvreté selon les Français (86% d’entre eux pensent qu’on est en situation de pauvreté quand on éprouve régulièrement d’importantes difficultés pour se procurer une alimentation saine et équilibrée, dont 57% « tout à fait »).

Pourtant, l’alimentation est loin d’être un poste de dépense sanctuarisé, auquel on ne toucherait qu’en dernier recours. Au contraire, face aux dépenses contraintes comme le logement et l’énergie, il est souvent la seule variable d’ajustement. Et cet ajustement peut être quantitatif (on mange moins, ou on saute même des repas) et/ou qualitatif (on mange moins équilibré, moins de produits frais, on privilégie l’apport calorique élevé pour un budget limité).

Pour un Français sur cinq, se procurer une alimentation saine permettant de faire 3 repas par jour est source de difficultés financières (21% et même de « beaucoup » de difficultés pour 7%). Plus précisément, plus d’un Français sur quatre (27%) déclare qu’il lui est difficile pour des raisons financières de consommer des fruits et légumes frais tous les jours, 22% de consommer du poisson au moins une fois par semaine, et 17% de la viande au moins une fois par semaine.

Ces difficultés sont logiquement encore plus importantes pour les catégories de Français les plus modestes : près d’une personne sur deux (48%) dont le revenu mensuel net du foyer est inférieur à 1200€ éprouve des difficultés financières pour se procurer une alimentation saine lui permettant de faire 3 repas par jour, pour consommer des fruits et légumes frais tous les jours (53%), pour consommer du poisson (46%) ou dans une moindre mesure de la viande au moins une fois par semaine (36%).

Quant à la cantine, 19% des parents d’enfants de moins de 18 ans déclarent rencontrer des difficultés financières pour la payer. C’est même le cas d’une majorité de parents issus de foyers très modestes.

Les Français convaincus de l’importance de la préservation de l’aide alimentaire aux plus démunis

Face à ce qu’ils constatent des situations de pauvreté en Europe, les Français jugent durement l’action de l’Union Européenne : 3 Français sur 4 considèrent qu’elle ne s’investit pas beaucoup dans la lutte contre la précarité et la pauvreté.

Parmi eux, 39% estiment même que ce n’est « pas du tout » le cas, soit 21 points de plus qu’il y a 9 ans. Depuis, la crise économique, puis la crise des migrants ont touché l’Europe.

Or le Secours Populaire comme d’autres associations s’alarment de la fin programmée du Fonds européen d’aide aux plus démunis (FEAD), programmée pour 2020. En France, il fournit à ces dernières quarante denrées différentes (céréales, produits laitiers et conserves). Une aide certes insuffisante au regard des besoins, mais néanmoins indispensable.

Or les Français ont bien compris toute l’importance de l’aide alimentaire. Elle permet certes de répondre à des situations d’urgence, mais elle est souvent ce qui incite des personnes en grande précarité à demande de l’aide.

84% des Français sont ainsi convaincus que la distribution de l’aide alimentaire permet de repérer d’autres problèmes et de répondre à ces besoins (problèmes de logement, de santé, de décrochage scolaire des enfants…). L’idée étant, au-delà de l’aide d’urgence, de trouver des solutions durables pour sortir de la spirale de la pauvreté.

L’aide alimentaire, les Français en sont également majoritairement convaincus (89%), permet de recréer du lien social avec des personnes souvent isolées, à travers des échanges lors de la distribution, des ateliers cuisine, jardinage etc., qui sont autant d’initiatives pour briser l’isolement et le cercle vicieux de l’exclusion sociale.

EN SAVOIR +

Fiche technique : enquête réalisée par téléphone du 22 au 26 juin 2018 auprès d'un échantillon représentatif de 1016 personnes âgées de 15 ans et plus.

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  • Amandine Lama Directrice de Clientèle, Département Politique et Opinion, Ipsos Public Affairs
  • Etienne Mercier Directeur du département Politique et Opinion, Ipsos Public Affairs

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