Le travail aux âges de la vie : regards croisés sur le travail chez les salariés de 15-30 ans et de 50 ans et plus

L'âge est-il une variable discriminante de la valeur et du sens attribués au travail ? Les résultats de l'enquête Ipsos-Chronopost démontrent en tous cas que la représentation largement répandue d'un clivage générationnel irréductible entre jeunes et seniors est à ranger dans la catégorie des idées reçues… Ils partagent des aspirations de même nature, mais dont l'intensité est plus élevée chez les salariés récemment entrés dans le monde du travail que chez les plus anciens.

Auteur(s)
  • Jean-François Doridot Directeur Général Public Affairs
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La valeur travail

L'étude confirme l'attachement au travail des jeunes et des âgés. L'activité professionnelle s'affirme, notamment pour les 15-30 ans comme un lieu central de reconnaissance, auquel se rattache un fort niveau d'exigences. Ainsi neuf salariés sur dix considèrent toujours qu'ils peuvent, au travers de leur travail, se réaliser personnellement, s'insérer socialement et trouver les moyens économiques de cette insertion. Près de 60% des salariés (plutôt les jeunes) accordent ainsi à la vie professionnelle une place au moins aussi importante que les aspects familiaux, sociaux ou personnels de leur vie, contre 40% (plutôt les seniors) qui donnent priorité au personnel sur le professionnel dans leur échelle de valeurs.

Les deux classes d'âge se retrouvent sur l'importance du facteur humain dans les critères d'évaluations d'un poste. On trouve en haut de la hiérarchie la qualité des rapports avec les collègues (2nd chez les plus jeunes et 1er chez les plus âgés), la reconnaissance des compétences (1er chez les plus jeunes et 3ème chez les plus âgés) et l'intérêt du contenu du travail (4ème dans les deux cas). Amenés à se prononcer sur leur emploi actuel, les actifs se montrent globalement plutôt satisfaits : 80% de satisfaction en moyenne sur l'ensemble des items testés, aussi bien chez les plus jeunes que chez les plus de 50 ans. La qualité des rapports avec les collègues et l'intérêt pour le contenu du travail sont en tête (90% de satisfaction), le niveau de salaire s'inscrit en queue de peloton (55%). C'est la place accordée aux "perspectives d'évolution" qui distingue le plus nettement nos deux catégories. Cette dimension est un facteur de frustration pour les jeunes.

Tout en manifestant un niveau d'exigences supérieur à la génération précédente dans l'appréciation d'un poste, les plus jeunes s'en montrent globalement plus détachés, en relativisant sa place dans leur vie. Ils accordent plus d'importance à d'autres facteurs, comme les horaires. Ce phénomène est particulièrement perceptible chez les cadres supérieurs.

Temps de travail

Les salariés de 15-30 ans et de 50 ans et plus ne sont pas égaux devant le temps de travail : les seniors travaillent en moyenne 2 heures de plus que leurs cadets. Mais la composition de ces deux catégories - 20% de cadres supérieurs chez les plus âgés contre 10% chez les plus jeunes - explique au moins en partie ce différentiel. D'après leurs déclarations (heures contractuelles + éventuelles heures supplémentaires), la moyenne de travail hebdomadaire se situe à 38,1 heures chez les jeunes contre un peu moins de 40 heures hebdomadaires pour les 50 ans et plus. Les jeunes sont une majorité (68%) à travailler moins de 39 heures par semaine quand 41% de leurs aînés évaluent leur temps de travail réel à plus de 40 heures ("45 heures et plus", 22%). Malgré ces différences, la perception de l'impact du temps de travail sur la conciliation avec la vie personnelle est vécue de façon extrêmement proche entre les deux générations interviewées : jeunes et plus âgés considèrent à parts égales et toujours majoritaires que leur vie professionnelle leur laisse un temps suffisant pour gérer leur vie personnelle. Les trois quarts d'entre eux estiment par exemple que leur vie sociale est préservée ("du temps à consacrer à ses amis"). Même constat en ce qui concerne les occupations domestiques, les activités culturelles ou de loisirs.

Chez les jeunes, la volonté de moduler son temps de travail pour gagner en rémunération apparaît clairement majoritaire. Les perceptions sont plus éclatées chez leurs aînés, qui se divisent presque en trois tiers entre l'augmentation (38%), la diminution horaire (33%) ou le statu quo (25%). Cette dispersion est corrélé à l'âge des interviewés, au niveau de salaire (et surtout à la contribution de ce salaire dans le niveau de revenu du foyer) et à la présence d'enfants à charge.
A l'heure de la réforme du système des retraites et de questions sur la Loi Aubry, l'augmentation de la durée du temps de travail est d'actualité : à quel titre les salariés français accepteraient-ils de travailler plus sans augmentation de leur rémunération ? Parmi l'ensemble des scénarii proposés, c'est la préservation de leur emploi qui pourrait les faire capituler (respectivement 74% des plus jeunes et 71% des 50 ans et plus). Ils sont encore deux tiers à imaginer travailler plus sans contrepartie salariale pour éviter une délocalisation ou la fermeture du site de leur entreprise (64% des 15-30 ans et 61% des 50 ans et plus).

Entrer et sortir de la vie active

En une génération, la date d'entrée dans la vie active s'est retardée d'un an et demi. Les jeunes cumulent plus de postes et d'entreprises que leurs aînés. En moyenne, ils ont fréquenté autant d'entreprises différentes depuis leur début de carrière (3) qu'ils ont connu de postes différents (3,4). Cette instabilité tranche avec la part de salariés de plus de 50 ans à n'avoir connu qu'un poste au cours des 10 dernières années de carrière (56%). Mais la mobilité interne des seniors est plus marquée. Globalement selon les statistiques de l'Insee, 24% des jeunes salariés français sont en contrats précaires, contre 4% chez les plus de 50 ans.

Les 15-30 ans portent les stigmates de cette précarité, y compris au moment d'accepter un emploi. Dans 90% des cas, la nécessité d'échapper au chômage est citée comme le premier facteur ayant conditionné le choix du poste actuel. Ensuite, la moitié des jeunes ne sait pas ce qu'elle fera dans cinq ans. S'il faut noter que la projection dans le futur constitue une question toujours difficile dans ces catégories d'âge, on constate pourtant que le déroulement de carrière est tout de même envisagé. Tout en pensant plutôt rester dans le même secteur d'activité, les trois quarts des jeunes salariés anticipent un changement de poste (77%) dans les 5 ans à venir, et la moitié un changement d'entreprise (54%). Presque tous imaginent également moduler leur temps de travail au cours de leur carrière, en fonction de leur vie personnelle. En particulier les trois quarts des salariés, hommes comme femmes, pensent à profiter du congé parental. Si l'entrée dans la vie active est délicate, la sortie ne l'est pas moins. Mais que l'on regarde dans le rétroviseur ou qu'on envisage la retraite, les avis des seniors divergent. La pénibilité de l'emploi semble être un facteur déterminant de l'évaluation rétrospective de leur carrière. En particulier, les ouvriers sont les seuls à déplorer majoritairement la place prépondérante que leur travail a occupé dans leur vie (49% versus 41% pour l'ensemble). Ceux là attendent certainement avec plus d'impatience que les autres la retraite. Globalement, nombreux sont les actifs de 50 ans et plus qui devront attendre le taux plein pour partir. Dans un cas sur trois, la date projetée du départ à la retraite ne coïncide donc pas avec la volonté profonde.
Les différences de perceptions observées creusent là encore un écart relativement important entre les individus considérant qu'ils ont eu pleinement le temps de profiter de leur vie privée et ceux qui considèrent ne pas avoir eu assez de temps libre. Le fait d'avoir commencé à travailler jeune est aussi une des raisons souvent évoquées de partir plus tôt à la retraite (27%), avec "l'usure", soulignée par près du tiers des répondants. Le manque de valorisation ou de perspectives offertes par l'entreprise, et des facteurs plus exogènes tels que l'incapacité à travailler (raisons de santé), les charges financières ou le souhait de coordonner sa prise de retraite avec le conjoint encouragent également au départ.


Fiche technique :

Le travail aux différents âges de la vie
1 - Sens et satisfaction vis-à-vis du travail actuel
2 - Organisation du temps de travail
3 - Impact de l'organisation du temps de travail sur le rapport au temps
4 - Le travail au long de la vie
5 - La perception de 15-30 ans
Partie Signalétique

Auteur(s)
  • Jean-François Doridot Directeur Général Public Affairs

Société