Les élections municipales, test de la stratégie nationale de la France Insoumise — Brice Teinturier pour Le Monde
Tribune de Brice Teinturier publiée sur lemonde.fr le 9 mars 2026
Deux grands éléments caractérisent les élections municipales. Une forte stabilité : le taux de renouvèlement des Maires sortant est de 40% environ à chaque scrutin depuis une trentaine d’années. Cette prime au sortant potentielle est totalement confirmée par l’enquête électorale réalisée par Ipsos bva-CESI Ecole d’ingénieurs pour Le Monde, le CEVIPOF et la Fondation Jean Jaures : 61% des Français déclarent souhaiter la victoire de la majorité actuelle dans leur commune, 39% seulement un changement. De même, 72% estiment que le bilan de la majorité sortante est « excellent » ou « bon », 28% seulement « médiocre » ou « mauvais ». Enfin, les électeurs nous disent massivement qu’ils prendront avant tout en compte dans leur vote la situation politique au niveau local (76%) plutôt qu’au niveau national (24%). Nous nous acheminerions donc vers un scrutin très local mâtiné d’une forte prime aux sortants.
Les électeurs nous disent massivement qu'ils prendront avant tout en compte dans leur vote la situation politique au niveau local (76%) plutôt qu'au niveau national (24%). Nous nous acheminerions donc vers un scrutin très local mâtiné d'une forte prime aux sortants.
Dans les grandes villes, un scrutin plus politisé et plus ouvert
Toutefois, la seconde grande caractéristique des élections municipales est que ce panorama est trompeur et occulte la montée en puissance d’élections municipales aux caractéristiques et aux leviers différents, celles qui se jouent notamment dans les villes de plus de 30 000 habitants. Ces dernières pèsent 32% de la population totale et un peu plus de 21 millions d’habitants. Mais dans cette strate et notamment dans les villes de plus de 100 000 habitants se livrent des compétions particulièrement âpres, s’apparentant davantage à un « présidentialisme municipal », pour reprendre l'expression du politologue Martial Foucault, fortement personnalisé et beaucoup plus polarisé que dans le reste du pays. Le rôle de l’étiquette partisane des listes dans le choix final y est ainsi bien plus marqué (75% dans les + de 100 000 habitants contre 55% en moyenne), les bilans des maires en place plus critiqués (40% de jugements négatifs contre 28% en moyenne), l’utilisation de l’argent des impôts locaux jugée négativement par 50% des habitants (34% en moyenne), etc. Surtout, dans ces communes, le souhait de renouvèlement y est majoritaire (52% contre 39% en moyenne). Il y a donc non pas une, mais deux élections municipales. Et la seconde série constitue bien un petit laboratoire de validation de différentes stratégies en vue de la présidentielle et tout particulièrement, de la nouvelle stratégie communaliste de la France Insoumise.
L'enquête électorale française - Édition spéciale municipales
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La stratégie communaliste de la France Insoumise mise à l'épreuve
Celle-ci présente des listes dans la totalité des villes de plus de 100 000 habitants et 75% des plus de 30 000 alors qu’en 2020, il s’agissait d’enjamber un scrutin local suscitant peu d’intérêt. C’est un tournant majeur qui fait de l’échelon local un espace politique à part entière et pas seulement gestionnaire ou de « tambouilles locales », comme le disait Jean-Luc Mélenchon. Il vise à s’implanter durablement au plan local mais aussi, à s’affirmer face au PS dans la perspective de 2027. Enfin, c’est un test pour savoir si, véritablement, LFI parvient à mobiliser les populations très abstentionnistes des quartiers populaires issues de l’immigration maghrébine ainsi que la jeunesse étudiante et diplômée, dans une nouvelle coalition au service d’une « nouvelle France ». De ce point de vue, que nous apprend l’enquête électorale ?
Tout d’abord, que ce pari est extrêmement risqué. En effet, rarement une telle stratégie, qui a pris tout son essor au lendemain du massacre par le Hamas de plus de 1 200 civils israéliens le 7 octobre 2023, n’a autant affecté une formation politique et son leader. Aujourd’hui, 71% des Français considèrent que la France Insoumise est « dangereuse pour la démocratie ». C’est 7 points de plus qu’en octobre 2025 et 20 points de plus qu’en septembre 2020. Chez les sympathisants PS, ce chiffre est de 68%. Il est également important mais de moindre ampleur chez les sympathisants écologistes (44%) et PC (36%). Il frôle les 90% dans toutes les autres formations politiques, du bloc central jusqu’au RN. Or, ce n’est pas anodin dans la perspective d’un second tour où le centre et la droite n’auraient pas de possibilités crédibles de l’emporter - ce qui est souvent le cas dans ces villes populaires et de la ceinture rouge parisienne notamment – et dont les électeurs pourraient se reporter vers le candidat PS pour faire barrage à LFI. De même, 74% des Français estiment que cette formation « attise la violence » (+ 6 points par rapport à octobre 2025), 76% des sympathisants PS, 55% des écologistes et 49% des communistes. Cela explique en grande partie pourquoi 16% seulement des Français ont une bonne opinion de la France Insoumise et que 80% déclarent ne pas apprécier Jean-Luc Mélenchon. Un rejet massif rarement observé à un tel niveau…
La France Insoumise prend donc un gros risque dans ces élections municipales mais elle s'enracine dans certains segments de la population. Il suffirait d'une ou deux victoires pour donner une portée symbolique forte à ce qui reste aujourd'hui un pari
En revanche, cette stratégie fonctionne indéniablement auprès d’une partie de la population. Dans les villes de plus de 100 000 habitants, les éléments de rejets de LFI sont systématiquement un peu plus bas. Chez les jeunes, cette formation marque des points. Les 18-24 ans ne sont « que » 60% à ne pas apprécier Jean-Luc Mélenchon (67% chez les 25-34 ans) contre 80% en moyenne. 51% seulement estiment que ce parti est « un danger pour la démocratie » (57% chez les 25-34 ans) contre 71% dans la population générale. Même chose dans le rapport à la violence : 54% (et 61% des 25-34 ans) seulement jugent que la France Insoumise l’attise. Chez les diplômés, Bac + 3 et plus, on observe le même phénomène d’atténuation des critiques. Enfin, chez les Français musulmans, population qui, rappelons-le, vote beaucoup moins que la moyenne nationale et dont le vote est historiquement orienté à gauche pour des raisons avant tout sociales (précarité et pauvreté plus importantes, sentiment que la gauche est plus proche de leurs préoccupations), l’adhésion est aujourd’hui très forte : 50% apprécient Jean-Luc Mélenchon contre 9% en moyenne, 65% ont une bonne image de la France Insoumise (16% en moyenne), 75% estiment qu’elle n’est pas un danger pour la démocratie, à l’inverse donc de la moyenne nationale. Même constat en ce qui concerne le rapport à la violence.
La France Insoumise prend donc un gros risque dans ces élections municipales mais elle s’enracine dans certains segments de la population. Il suffirait d’une ou deux victoires pour donner une portée symbolique forte à ce qui reste aujourd’hui un pari. Une fois de plus, tout dépendra de la mobilisation, qui est à la fois l’objectif et le moyen de le réaliser.
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