L’Observatoire de l’Institut Manpower : le pouvoir d’achat est désormais la principale préoccupation des salariés tandis que les chefs d’entreprise se montrent pessimistes sur les possibilités d’augmentation

A moins d’un an de l’élection présidentielle, IPSOS et l’INSTITUT MANPOWER ont souhaité mettre en place L’Observatoire des Acteurs du Travail. L’enquête a été réalisée auprès d’un échantillon de 958 personnes représentatif de la population salariée et de 408 entrepreneurs représentatifs de la population des chefs d’entreprise. Les résultats de cette première vague de l’Observatoire des Acteurs du Travail montrent que les salariés français et les chefs d'entreprise sont pessimistes. Ils ressentent de l'inquiétude et leur pouvoir d'achat est devenu leur principale préoccupation, loin devant le temps de travail dans un contexte où selon leurs dires ils n'arrivent plus à épargner. Dans ces conditions et alors que les chefs d'entreprise se montrent très pessimistes quant aux possibilités d'augmentation dans les prochains mois, ils attendent de "l'après élection présidentielle", une rupture même si de nombreuses mesures ne sont pas acceptées. Les 35 heures font les frais de ce besoin de pouvoir d'achat : la réforme est très majoritairement souhaitée, par les chefs d'entreprise comme par les salariés.

Auteur(s)
  • Etienne Mercier Directeur Opinion et Santé - Public Affairs
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Les salariés français sont aujourd'hui gagnés par l'inquiétude et par le stress

L'état d'esprit des salariés à l'égard de leur travail est ambivalent. Du côté positif, la motivation (33%) et la satisfaction (27%) arrivent en tête devant l'espoir (20%), la confiance (18%) et la sérénité (17%). Ces sentiments sont d'autant plus forts que les perspectives de carrière, la position sociale et les revenus du salarié sont élevés. Ainsi, l'état d'esprit à l'égard du travail est particulièrement bon chez les jeunes salariés (74% de sentiments positifs chez les moins de 25 ans) mais il se détériore fortement avec l'âge (51% chez les 55 ans et plus).

A partir de 35 ans, les salariés expriment d'abord des craintes. Chez les 35-44 ans, on éprouve d'abord du stress (37%) et de l'inquiétude (34%). Ce ressenti se renforce chez les 45- 54 ans (43% de stress, 29% d'inquiétude). Ces derniers éprouvent aussi plus fréquemment que les autres de la colère (20%). Le malaise prend une proportion encore plus importante auprès des 55 ans et plus où l'inquiétude est plus prégnante (43%), avec un niveau de stress conséquent (24%) et là encore de la colère (18%). Aujourd'hui, le malaise touche aussi bien le secteur privé que public.

L'inquiétude est un sentiment ressenti de façon équivalente par l'ensemble des salariés, quelle que soit leur catégorie socioprofessionnelle. Même si le sentiment le plus souvent ressenti par les cadres supérieurs et les professions intermédiaires reste la motivation (respectivement 45% et 38%), l'inquiétude imprègne désormais fortement leur état d'esprit (34%), tout comme le stress (41% et 30%). Ces deux sentiments sont aujourd'hui plus souvent cités que la satisfaction et l'espoir pour chacune de ces catégories. Chez les employés, l'inquiétude devient même le sentiment le plus fréquemment éprouvé (32%, à égalité avec la motivation). C'est aussi le cas des ouvriers (39% pour l'inquiétude) chez lesquels le stress arrive juste derrière, en deuxième position (26%). Et si auprès de ces derniers, la motivation arrive en troisième position (25%), elle ne devance que de 3 points la colère (22%).

Chez les catégories de revenus les plus modestes, les évocations sont plus souvent négatives 74%) que positives (56%). Elles renvoient massivement à l'inquiétude (46%) mais aussi à la colère (28%) et au stress (26%). Dans ce contexte, les perspectives sont noires. Seulement 22% éprouvent de l'espoir et la satisfaction n'arrive qu'en cinquième position (22%). Mais la crainte n'est pas l'apanage des plus modestes, loin s'en faut. L'inquiétude étreint la plupart des tranches de revenus. Elle est aussi citée en premier par les revenus moyens inférieurs (36%), devant la motivation (29%). Elle est encore mentionnée le plus souvent par les tranches de revenus moyens supérieurs (35%). Seuls les revenus supérieurs échappent à cette vague de très forte morosité. Quoique. Si 72%des évocations relèvent chez eux du registre positif, 61% sont négatives.

Le niveau de salaire est désormais largement en tête des préoccupations des salariés, loin devant le temps de travail

 Un peu moins d'un salarié sur deux citent le niveau de leur salaire en tête de leurs préoccupations professionnelles (45%), devant le maintien de leur emploi (32%) et le temps qu'ils y consacrent (19%). Par rapport à l'enquête de décembre 2000 qui indiquait un équilibre complet entre ces trois préoccupations, la question des salaires a gagné en importance (+7 points entre 2000 et 2003 et + 14 points entre 2000 et 2006) aux dépens du temps de travail (- 12 points), la question de l'emploi restant au même niveau de préoccupation. Naturellement, l'intensité de ces préoccupations salariales est corrélée au niveau de revenu. Le clivage public / privé influe peu sur le niveau de préoccupation salariale à la différence du niveau de pression et de responsabilité : les cadres se distinguant dans autres salariés en étant les seuls à se soucier légèrement plus de leur temps de travail (37%) que du niveau de leur salaire (33%). Après la question salariale, la crainte de perdre son emploi (33% en moyenne) est particulièrement forte chez les ouvriers (44%), les non diplômés (46%) et les salariés dont l'âge tourne autour de la cinquantaine (40% chez les 45-54 ans). De manière assez logique, les salariés du privé se montrent beaucoup plus préoccupés par ce problème que ceux du public (36% contre 26%).

Des perspectives financières de plus en plus sombres

Ces préoccupations salariales grandissantes s'inscrivent dans un contexte global où le pouvoir d'achat des salariés leur apparaît de plus en plus menacé : 3 salariés sur 10 anticipent aujourd'hui une baisse de leur pouvoir d'achat, contre seulement 18% qui pensent qu'il va augmenter dans les mois à venir (- 7 points par rapport à 1999). En sept ans, la crainte de baisse du pouvoir d'achat a progressé de manière spectaculaire, en particulier chez les salariés du secteur public (33%, + 20 points). Cette crainte concerne toutes les classes d'âge, et est encore plus fortes chez les salariés aux revenus modestes (38% chez les foyers aux revenus inférieurs à 1 200 € par mois) et à l'âge avancé (36% chez les 55 ans et plus).

L'enquête montre aussi qu'une grande majorité des salariés se trouve dans l'impossibilité de mettre de l'argent de côté (71%). Et se problème touche tout autant les cadres supérieurs (52%) que les employés (73%) ou les ouvriers (78%).

Le tableau est d'autant plus sombre que les chefs d'entreprise sont pessimistes quant aux possibilités d'augmentation salariale…

Malgré l'optimisme dont ils font preuve au sujet de la santé économique de leur entreprise (69%) et de l'évolution de leur secteur d'activité (59%), les chefs d'entreprise ne semblent pas en mesure de répondre aux aspirations salariales de leurs collaborateurs. Seulement deux patrons sur cinq (41%) se disent optimistes quant aux possibilités d'augmenter les salaires de leurs salariés, la majorité étant plutôt pessimistes sur le sujet (52%) et ceci, quelque soit le nombre de leur salarié (même si les plus petites et les plus importantes structures se montrent plus optimistes : 43%). Cette incapacité des entrepreneurs à augmenter leur masse salariale d'une manière ou d'une autre est confirmée par le pessimisme dont ils font preuve quant à leurs possibilités d'embauche dans leur entreprise (72%).

Les seuls patrons à avoir des perspectives un peu meilleures que la moyenne sont  les responsables des entreprises de 200 salariés, qui font preuve d'optimisme quant aux possibilités d'embauche (62%). Le secteur de l'industrie se montre en revanche particulièrement pessimiste sur l'ensemble de ces sujets et particulièrement sur les possibilités d'embauche (92%).

.. mais des risques de conflits sociaux assez limités

Malgré des perspectives financières de plus en plus sombres et le poids pris par les questions salariales dans leur préoccupation, les salariés ne se montrent pas plus disposés à la grève qu'il y a six ans. Certes, un peu plus d'un sur deux (54%) déclarent avoir envie de participer à un mouvement de grève si celui-ci se développait sur leur lieu de travail. Mais cet indice est à relativiser, d'abord parce que les réponses « probablement » (28% des 54%) sont à interpréter avec précaution sur ce type de question. Et puis, au vu de la progression d'une préoccupation pourtant facilement transposable en revendication – comme toutes les aspirations de nature quantitative –, cette stagnation indique qu'elle n'a pas eu un grand impact sur l'intensité du climat social. Enfin, les perspectives d'un conflit social au sein de leur lieu de travail leur paraissent encore plus faibles qu'en décembre 2000 (- 3 points, à 38%), une large majorité jugeant une telle hypothèse improbable voir impossible (60%). Ce constat apparaît d'autant plus juste qu'il est partagé par les chefs d'entreprise : 81% considèrent qu'un conflit social est improbable voir impossible dans les mois qui viennent au sein de leur entreprise.

Des salariés ouverts à l'idée de « rupture » mais très partagés sur les réformes

Plus d'un salarié sur deux (52%) et près de trois chefs d'entreprise sur cinq (58%) estiment que le prochain Président de la République devra « créer une rupture avec la situation actuelle en faisant des réformes sociales et économiques majeures ». Or, cet écart est très faible au regard de ce que sous-entend le mot de rupture en terme de réforme des acquis sociaux.

La rupture  est plus particulièrement souhaitée par les CSP + (63% chez les cadres supérieurs, 58% chez les professions intermédiaires), les salariés du secteur privé (54%), les revenus aisés (56% dans les foyers aux revenus nets mensuels supérieurs à 2 000 €) et ceux qui aspirent à une réforme en profondeur de la loi sur les 35 heures (59%). En face, les salariés les moins favorables à cette rupture sont plus souvent des employés ou des ouvriers, des salariés du secteur public, et les revenus modestes.

Si les salariés ne sont pas prêts à accepter toutes les réformes, ils se montrent toutefois très pragmatiques en considérant que certaines mesures, tout en n'étant pas forcément souhaitables pour eux personnellement, sont toutefois nécessaires. C'est le cas de l'augmentation du nombre d'années de travail pour financer les retraites (56%) et de celle du temps de travail (51%) qui sont majoritairement jugées "nécessaires". Les autres réformes ne sont majoritairement pas souhaitées et perçues comme n'étant pas nécessaires. C'est le cas pour l'assouplissement des règles du droit du travail (nécessaire pour 47% et non souhaitées par 68%), de la diminutions des allocations chômage (44% et 74%), de la baisse du niveau des retraites (25% et 88%) ou encore de la possibilité d'embaucher en dessous du SMIC (11% et 93%).

Les 35 heures, des jugements contrastés

D'une manière générale, le jugement des chefs d'entreprise sur les 35 heures est sans appel. A leurs yeux, leur instauration a eu un impact négatif aussi bien sur les entreprises (89%) et la croissance économique (84%) que sur l'emploi (83%) et les salariés (55%). Seuls les patrons des grandes entreprises (200 salariés et plus) et ceux du secteur des services admettent, à la rigueur, qu'elles ont pu être une bonne chose pour les salariés.

Le regard des salariés sur les 35 heures est un peu plus nuancé. Certes, une large majorité d'entre eux considèrent que leur instauration a été nuisible aux entreprises (59%), à la croissance économique (58%) et à l'emploi (56%). Mais 61% des salariés estiment que la mise en place des 35 heures a été une bonne chose pour eux. Le constat sévère à propos de l'impact macro-économique des 35 heures est ainsi contre-balancé par la satisfaction à titre personnel. Parmi les salariés qui estiment y avoir gagné, sont surreprésentés les jeunes (49% chez les moins de 35 ans), les salariés aisés (+ de 2 000 € nets mensuels par foyer), les cadres supérieurs (49%) et les résidents en agglomération parisienne (50%). A l'inverse, le sentiment d'y perdre est particulièrement fort chez les salariés aux revenus inférieurs à la moyenne (2 000 € nets mensuels par foyers), chez les ouvriers (51%), les salariés du privé (50%), les plus de 35 ans (49%) et les habitants en milieu rural (50%). Il l'est aussi chez les sympathisants de droite (54%) et, globalement, chez tous ceux qui ont du mal à mettre de l'argent de côté et qui souhaiteraient travailler plus pour gagner plus (54%).

Un élément à part est toutefois à signaler parmi les facteurs de mécontentement personnel : les salariés qui ne bénéficient pas d'accord RTT sont parmi ceux qui s'en plaignent le plus (54%) alors même qu'ils n'y sont pas contraints. Dans le détail de l'enquête, il apparaît que les principales sources de mécontentement personnel à l'égard des RTT sont leur effet sur le niveau de salaire – 58% des salariés qui en bénéficie estiment qu'elles y ont perdu niveau salaire – et de charge de travail (60% de sentiments d'y avoir perdu chez les salariés qui en bénéficie).

La réforme des 35 heures est aujourd'hui majoritairement perçue comme nécessaire par les salariés et les chefs d'entreprise

La réforme, plutôt que le maintien ou la généralisation : principaux enseignements de l'étude, cette profonde aspiration des salariés à gagner plus et leur jugement plutôt sévère sur l'impact économique des 35 heures créent, chez eux, un climat favorable à une remise en cause des lois Aubry. L'ampleur de cette remise en cause est cependant difficile à saisir tant est importante la part de salariés qui souhaitent « l'assouplir un peu » (40%).

La volonté de remise en cause des 35 heures apparaît plus clairement lorsque l'on compare la part de salariés favorables à leur suppression ou à une réforme "profonde" de leur législation avec la part de ceux qui optent pour le statut quo ou leur généralisation : le rapport est presque du simple au double (37% pour la réforme en profondeur ou la suppression et 20% pour le maintien ou la généralisation).

Dans le détail, la suppression, voulue par 14% des salariés, apparaît plus fréquemment chez les salariés les moins favorisés – ouvriers (20%), sans diplôme (27%), bas revenus (- de 2 000 € nets mensuels par foyer) – et les petits chefs d'entreprise : autour de 40% chez les patrons de moins de 50 salariés, à seulement 13% chez ceux de 200 salariés et plus.

Défendue par un salarié sur quatre (23%), l'idée d'une réforme en profondeur est quant à elle portée par des salariés souvent plus aisés : les cadres supérieurs (28%) et les professions intermédiaires (29%) et les foyers aux revenus situés entre 2 à 3 000 € nets par mois.

Côté entreprises, elle constitue la solution souhaitée par de plus en plus d'entrepreneurs (+ 12 points en deux ans, à 32%) et l'est plus dans les grandes (plus de 50 salariés) que dans les petites sociétés (moins de 50 salariés).

A noter qu'en l'espace de deux ans, la part des entrepreneurs qui se contenteraient d'un statut quo ou d'un simple assouplissement des 35 heures a été divisée par deux (de 59% à 27%). La laisser en l'état n'est plus acceptable que pour 1% d'entre eux (contre 16% en 2004) et le léger assouplissement une solution acceptée surtout dans les entreprises de 200 salariés et plus (41% contre 26% en moyenne).


Fiche technique :

Enquête effectuée pour : L'Institut MANPOWER en partenariat avec LCI et Les Echos

Dates du terrain :

Les 17, 18, 24 et 25 novembre 2006 (salariés)
Du 16 au 28 novembre 2006 (chefs d'entreprise)

LES SALARIES :

968 salariés issus du secteur privé et public.
L'échantillon est représentatif de la population salariée française âgée de 15 ans et plus.
Echantillon interrogé par téléphone.

LES CHEFS D'ENTREPRISE :

408 dirigeants d'entreprise.
L'échantillon a été raisonné pour disposer non seulement de dirigeants de petites structures (1 à 9 Salariés), de structures moyennes (10 à 49 salariés et 50 à 199) ou importantes (200 salariés et plus).
Lors du traitement des résultats, chaque catégorie a été remise à son poids réel afin d'assurer la représentativité des résultats.
Echantillon interrogé par téléphone.

Auteur(s)
  • Etienne Mercier Directeur Opinion et Santé - Public Affairs

Société