Municipales 2020 : comprendre le vote des Français

Conduite vendredi 13 et samedi 14 mars auprès de 2000 personnes inscrites sur les listes électorales, l'enquête Ipsos/Sopra Steria réalisée pour France TV, Radio France et LCP / Public Sénat nous permet de mieux comprendre les particularités de ce scrutin hors norme : une abstention exceptionnelle, un contexte national tendu avec en toile de fond la réforme controversée des retraites, mais qui passe au second plan par rapport aux enjeux locaux et aux préoccupations environnementales.

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  • Brice Teinturier Directeur Général Délégué France, Ipsos (@BriceTeinturier)
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Une abstention exceptionnelle pour des Municipales

Si l'abstention aux Municipales progresse de scrutin en scrutin depuis 1983, le bond de 18 points par rapport à 2014 dépasse largement la tendance et renvoie évidemment à la crise sanitaire exceptionnelle que nous connaissons. Parmi les 54,5% d'abstentionnistes enregistrés aujourd'hui, quatre sur dix "n'ont pas souhaité se rendre dans un bureau de vote à cause du coronavirus".

L'abstention a frôlé les 60% chez les femmes, a été majoritaire dans toutes les catégories d'âge jusqu'à 60 ans, en Ile-de-France, dans l'ensemble des grandes métropoles et des banlieues. On est également au-delà des 55% d'abstention dans toutes les catégories socio-professionnelles, avec des différences moins marquées qu'habituellement entre les CSP+ et les CSP-. Le coronavirus a d'une certaine manière lissé les différences sociales en matière de mobilisation :  on constate des niveaux plus resserrés que d'habitude par rapport au revenu mensuel du foyer ou au niveau de scolarité des électeurs, même si l'on enregistre le record d'abstention, 71%, dans la tranche de revenus la plus basse.

Les retraités et plus largement les plus de 60 ans, pourtant les plus inquiets des conséquences du coronavirus, se démarquent en revanche par une mobilisation qui sort du lot : 60% d'entre eux se sont rendus aux urnes. On reste néanmoins près de quinze points en dessous de ce que nous mesurions en 2014 dans ces catégories.

Tout compte fait, il y a bien eu un différentiel de mobilisation nettement favorable à La République en Marche et à la droite au premier tour des Municipales. En terme de proximité partisane, plus de 55% des électeurs de gauche ou du Rassemblement National sont restés chez eux ce dimanche, quand plus de 60% des centristes (LREM-Modem) et 55% des sympathisants de droite (UDI - LR) sont allés voter.

Le contexte national : le coronavirus n'a pas éclipsé la question des retraites

Le coronavirus a fortement marqué le contexte électoral, sans toutefois occulter les autres sujets. Il n'arrivait dans notre enquête réalisée vendredi et samedi qu'à la quatrième place dans la hiérarchie des préoccupations des électeurs (36% de citations), derrière "les difficultés en terme de pouvoir d'achat" (42%), "la protection de l'environnement" (42%) et, en première position, "l'avenir du système social de santé et de retraites" (52%). L'avenir du système social reste la préoccupation n°1 dans toutes les classes d'âge (à égalité avec le coronavirus chez les plus de 70 ans), à l'exception des moins de 24 ans, qui s'inquiètent davantage pour l'environnement et le pouvoir d'achat.

De fait, la réforme des retraites telle qu'elle est proposée aujourd'hui par le gouvernement ne convainc pas : six Français sur dix s'y déclarent encore opposés (pour 39% de jugements favorables), avec une opposition majoritaire dans tous les électorats, sauf chez les sympathisants LREM. A titre de comparaison, on mesure à ce stade un rapport de force inverse quant à la gestion gouvernementale du dossier coronavirus (58% de personnes satisfaites pour 42% d'avis contraire).

Au-delà des sujets de préoccupations, ces élections se sont à nouveau déroulées dans un contexte de défiance à l'égard de la politique. Lorsqu'on demande aux Français ce qu'ils ressentent "à propos de la politique aujourd'hui en France", une personne sur trois évoque "la déception", près d'une sur cinq "le dégoût", 15% "la colère", 13% "l'indifférence", pour seulement 22% de sentiments positifs ("de l'intérêt" : 12%, "de l'espoir" :  9%, "de la passion" : 1%).

Motivations du vote : enjeux locaux et environnement

Le maire est l'élu préféré des Français, et suscite souvent une certaine bienveillance de la part de ses concitoyens. Plus de 70% des Français interrogés dans notre enquête jugent ainsi le bilan de l'équipe municipale sortante "excellent ou bon", et près des deux tiers souhaiteraient que leur maire soit réélu. Le "dégagisme" ne concerne pas vraiment l'échelon municipal, et la "prime au sortant" reste d'actualité. On ne s'étonnera donc pas que les trois quarts des Français, quelle que soit d'ailleurs la taille de leur commune, se soient intéressés au scrutin.

Pour ceux qui sont allés voter, les enjeux locaux (83%) ont largement pris le pas sur les enjeux nationaux (17%). C'était déjà le cas en 2014, mais cette année c'est encore plus net. Dans les éléments du choix de vote, "les enjeux locaux et les problèmes qui se posent dans ma commune" ont ainsi été jugés " déterminants" par une très large majorité d'électeurs (82%), au même titre que "le bilan du maire et son équipe municipale" (70%) et "les programmes des différentes listes" (62%). Ont joué aussi "la personnalité des candidats", déterminante pour un électeur sur deux, ou des logiques de vote utile ("la capacité d'une liste à être présente au second tour", 37%). En revanche l'étiquette nationale, "le parti politique qui soutient les listes", n'a été jugé "déterminante" que par un électeur sur quatre (un peu plus dans les grandes villes et chez les sympathisants de la France Insoumise).

Déclinée au niveau local, la thématique de l'environnement a aussi fortement pesé dans les motivations et les déterminants du vote. En témoignent les réponses à une question sur les résultats souhaités pour les différentes formations politiques : 60% des Français souhaitent qu'EELV sorte renforcé de ce scrutin municipal. On est évidemment bien au-delà du socle électoral traditionnel des écologistes, ce qui n'est pas le cas pour les autres partis. Un tel score, que l'on ne mesurait pas du tout en 2014 (la même question avait été posée) témoigne de l'irruption de la préoccupation environnementale dans l'opinion.

Les stratégies d'alliances pour le second tour

L'arrivée de La République En Marche et la percée d'EELV ont modifié le paysage et le rapport de force politique dans de nombreuses villes. Qu'en est-il des souhaits d'alliance pour le second tour ? La question a été posée à chaque électorat. Dans les villes où la liste EELV est qualifiée pour le second tour mais distancée par une liste de gauche, les deux tiers (65%) des sympathisants considèrent que leur liste doit se rallier à la liste de gauche pour espérer l'emporter (35% d'avis contraire). Le souhait de ralliement est encore plus important (74%) quand c'est la liste EELV qui est en tête, pour les sympathisants de la liste de gauche qui serait distancée (26% d'avis contraire).

Les alliances seront moins naturelles pour l'électorat LR. Dans l'hypothèse d'une liste de droite qualifiée pour le second tour mais distancée par la liste de gauche et la liste LREM, 38% des sympathisants souhaiteraient un accord avec LREM pour espérer l'emporter dans la ville, mais 62% s'y opposent. Quant aux sympathisants LREM qui verraient leur liste qualifiée mais distancée, 38% seraient favorables à un ralliement à la droite pour battre la liste de gauche, 17% à un ralliement à la gauche pour battre la liste de droite, et 45% ne souhaitent pas d'alliance, ni avec la droite, ni avec la gauche.

Les priorités de la future mandature ?

A choisir dans une liste les trois sujets dont la Municipalité devra s'occuper en priorité dans les années à venir, "la sécurité" (37% de citations), "le maintien des services publics de proximité" (36%) et "l'environnement et la lutte contre la pollution" (31%) sont les thèmes qui reviennent le plus souvent. La hiérarchie des attentes diffère sensiblement selon la taille de la commune. Le maintien des services publics est la priorité n°1 dans les communes de moins de 10 000 habitants, alors qu'au-delà c'est la sécurité qui passe en première position. La priorité donnée à l'environnement et à la lutte contre la pollution est en revanche mesurée à une intensité comparable des grandes villes aux petits villages.


Fiche technique : enquête Ipsos/Sopra Steria pour France Télévisions, Radio France, La Chaîne Parlementaire et Public Sénat, menée les 13 et 14 mars 2020 auprès de 2 000 personnes inscrites sur les listes électorales, représentatives de la population française âgée de 18 ans et plus.

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  • Brice Teinturier Directeur Général Délégué France, Ipsos (@BriceTeinturier)

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