Pourquoi les conflits sociaux sont-ils populaires en France ?

Eric Dupin, rédacteur en chef de " Canal Ipsos ", et Pierre Giacometti, directeur général d’Ipsos Opinion, débattent des raisons de la popularité des mouvements sociaux.

Auteur(s)

  • Jean-François Doridot Directeur Général Public Affairs
Get in touch

Eric Dupin : Beaucoup d’observateurs ont été frappés de l’ampleur du soutien ou de la sympathie de l’opinion à l’égard du mouvement de chômeurs. Mais on oublie souvent que depuis maintenant au moins deux ans, tous les mouvements sociaux, toutes les grèves font l’objet, comme le montrent les études d’opinion, notamment celles de l’institut CSA, d’un soutien populaire très largement majoritaire. Qu’il s’agisse du mouvement des routiers de novembre 1997 ou de la grève des internes d’avril 1997 - qui concernait pourtant à priori, une population pas forcément très populaire - de la fonction publique en octobre 1996 - alors que les grèves de fonctionnaires n’étaient naguère pas très soutenues - ou encore des enseignants en septembre 1996, à chaque fois, une majorité de Français a manifesté de la sympathie pour la contestation sociale. Surtout, l’hostilité à son endroit a été à chaque fois très réduite. Cela reflète une situation assez nouvelle par rapport à d’autres périodes où l’on considérait que les grèves, surtout celles qui pouvaient gêner les gens, étaient impopulaires.

Pierre Giacometti : La question fondamentale qui est posée est de savoir si finalement, c’est le mouvement des chômeurs qui a été populaire ou si c’est le phénomène de revendication collectif qui bénéficie d’un crédit particulier ces dernières années en France. De ce point vue, on pourrait considérer que les sondages du début de l’année 1997 sont révélateurs d’un climat social que certains qualifieraient d’effervescence sociale.

Par ailleurs, en ce qui concerne la mobilisation sociale, il y a des enquêtes internationales qui montrent la spécificité de l’attitude de l’opinion française ces derniers mois. Les choses ont pris une nouvelle tournure après la crise de l’hiver 1995. A la fin de cette année, dans l’enquête réalisée par IPSOS sur les tendances des opinions publiques européennes, 56% des salariés déclarent soutenir sans avoir l’intention d’y participer un hypothétique grand mouvement de contestation sociale, alors que dans les autres pays dans lesquels cette enquête a été réalisée, c’est-à-dire en Italie, en Allemagne, en Grande-Bretagne ou en Espagne, ce niveau est à peine supérieur à 40%. Il y a donc bien là la preuve d’une sensibilité spécifique de l’opinion française aux mouvements sociaux. C’est le signe qu’il y a en France une forme de pression revendicative même si elle ne s’exprime pas pour l’instant de manière active au point de faire descendre des gens dans la rue.

E.D. : Je ne crois pas qu’il faille prendre au pied de la lettre, ou au pied du chiffre si l’on préfère, les enquêtes qui montrent une opinion qui soutiendrait fortement tous les mouvements sociaux. Si tel était le cas, on aurait une conflictualité sociale en France supérieure à ce qu’elle est en réalité. Il me semble que c’est beaucoup plus le signe d’un état d’angoisse sociale et de mécontentement extrêmement profond, non seulement à l’égard de la façon dont le pays est géré, mais, plus encore par une situation économique et sociale désespérante pour beaucoup. Pour l’opinion, tous les mouvements deviennent des révélateurs d’un ras le bol, expriment plus ou moins confusément une protestation qui est partagée par le plus grand nombre, au moins symboliquement . Car il ne s’agit pas profondément d’un soutien conscient aux revendications posées. A propos du mouvement des chômeurs, il y avait à la fois une sympathie très forte et en même temps une hostilité majoritaire à la principale revendication de ce mouvement qui était l’augmentation des minima sociaux, dans la mesure où évidemment cette augmentation aurait supposé un financement et donc un alourdissement de la fiscalité ou des déficits publics.

P.G. : Stéphane Rozès, de l’institut CSA, a parlé au sujet de l’accumulation de sondages exprimant ce soutien aux mouvements sociaux de "grèves par procuration" de la part des français. Ce n’est pas, je trouve, une mauvaise expression parce qu’elle montre bien à quel point il y a une vive réaction des français à chaque fois qu’il y a mouvement social. Dans les enquêtes européennes, on voit aussi que c’est en France, que l’on est le plus sensible en termes de hiérarchie de préoccupations aux problèmes d’exclusion et de pauvreté, dont ce mouvement du mois de janvier était une illustration parlante. A cet égard, on ne peut qu’être frappé par le décalage qu’il y a entre la permanence de ces soutiens sociaux et les alternances politiques. D’une certaine façon, on aurait pu imaginer que l’arrivée de la gauche au mois de juin dernier ait eu pour conséquence de calmer un petit peu cette sensibilité sociale ou cette volonté de soutenir les mouvements sociaux, mais pas du tout. Au contraire, on a l’impression que la gauche au pouvoir ne fait que donner encore un petit peu plus de souffle à ce phénomène très français de soutien aux mouvements sociaux quels qu’ils soient.

E.D. : Contrairement à une idée reçue, un grand nombre des grèves qui ont eu lieu depuis 1945, et là je fais appelle aux archives de l’IFOP, ont été populaires, à ce détail près que la popularité des mouvements sociaux était souvent conditionnée par l’impopularité du pouvoir. Il y avait en quelque sorte deux phénomènes qui pouvaient se contrebalancer, la gêne causée aux usagers, notamment lorsqu’il s’agit de grèves du secteur public, et puis le rejet du pouvoir. Ce schéma pouvait être encore valable pendant les grèves de décembre 1995, lorsque le gouvernement d’Alain Juppé était fortement rejeté. La situation actuelle est très différente dans la mesure où le gouvernement socialiste n’est pas aux prises avec l’impopularité et, en même temps, il y a soutien aux mouvements sociaux. Comme s’il y avait une sorte une schizophrénie de l’opinion française qui est en attente impatiente d’un changement social et qui en même temps, n’en voit pas du tout les formes, le contenu du point de vue à la fois économique et politique. Si l’on pense qu’il n’y a qu’une seule politique économique possible, que la marche à l’euro est inéluctable, qu’il faut lutter contre les déficits publics, on peut difficilement répondre aux attentes sociales qui se font jour. Il y a un véritable divorce entre cette attente très forte qui fait espérer et vouloir des changements profonds et puis une relative impuissance économique et politique. Cette contradiction s’exprime dans les sondages où à la fois il y a soutien aux mouvements sociaux et résignation à la politique économique.

P.G. : Les deux pays, aujourd’hui en Europe, où la proportion de salariés désirant et prêts à soutenir un mouvement de grande ampleur est la plus élevée, c’est l’Allemagne et l’Espagne. Dans le premier cas, on aurait tendance à considérer que c’est plutôt lié à une situation économique et sociale extrêmement lourde aujourd’hui. Le second ressemblerait plus à ce que la France a connu au moment de la deuxième cohabitation sous le gouvernement Balladur : perspective de retour à la croissance, climat de revendications salariales et donc mobilisation sociale plus forte dans les entreprises. Ce qui est intéressant par rapport au cas de la France en 1998, dans l’hypothèse que décrivent certains experts économiques d’un retour à la croissance, c’est la question des conséquences sur le climat social ? Est-ce que cela va donner encore un peu plus de poids aux revendications dans le milieu salarié notamment du secteur privé ? Autre question, quid du premier conflit qui mettra en cause le sujet majeur des 35 heures ? Il n’y a pas eu aujourd’hui, en France, pour l’instant de conflits centrés autour de cette affaire des 35 heures. Or, c’est une affaire qui politiquement et socialement met en cause beaucoup de choses. Par rapport à l’avenir, le débat des 35 heures et celui sur les conséquences d’un retour à une situation de croissance économique en France sont des éléments décisifs .

Auteur(s)

  • Jean-François Doridot Directeur Général Public Affairs

Société