A quelques jours du premier tour des législatives : le neuvième forum de Canal Ipsos
Décrypter l'état de la société française et les attentes des Français, mesurer l'impact de l'actualité politique, économique et sociale, comprendre l'évolution des comportements et des attitudes... La neuvième édition des forums de Canal Ipsos, consacrée aux élections législatives, a eu lieu le 5 juin 2002. Pierre Giacometti, directeur général d'Ipsos, et Éric Dupin, journaliste, ont invité Bertrand Delanoë, maire de Paris, à débattre du rapport de force électoral à quelques jours du premier tour.
L'insécurité au cœur du scrutin
Depuis 1999, l'insécurité s'est progressivement installée en tête des préoccupations des Français. Aujourd'hui, sept personnes sur dix citent l'insécurité comme l'un des trois sujets "les plus préoccupants pour le pays", soit la plus forte proportion relevée en Europe (61% de citations en Grande-Bretagne, autour de 40% en Allemagne, en Italie ou en Espagne). Cette montée en puissance des thématiques sécuritaires dans la hiérarchie des préoccupations de l'opinion publique française rejoint une tendance au repli sur soi, ou plus globalement un sentiment de plus en plus présent que "la société évolue trop vite"
Depuis plus de deux ans, l'inquiétude face à l'insécurité a pris le pas sur les craintes liés au chômage, et ce quelle que soit la catégorie d'âge, de revenu, ou socioprofessionnelle des répondants. Il n'y a qu'en Grande-Bretagne où l'on note une situation analogue. Là-bas, les craintes concernant l'insécurité se doublent depuis quelques temps de préoccupations croissantes face à l'immigration clandestine. Ce constat incite Pierre Giacometti à penser que l'immigration pourrait bien devenir, en France et à court terme, un sujet prégnant.
Intérêt pour le scrutin et mobilisation électorale
Le choc du premier tour de la présidentielle a laissé des traces chez les électeurs. Interrogés quelques jours avant le 21 avril, seulement 30% des interviewés se déclaraient "très intéressés" par l'élection, contre 65% dans l'entre-deux tours. Si aujourd'hui, comme le souligne Pierre Giacometti, le soufflé est quelque peu retombé et que l'on relève lors de nos différentes enquêtes des niveaux d'intérêt décroissants, ces derniers restent assez largement supérieurs à ceux mesurés juste avant le scrutin de 1997. Il rappelle toutefois que la pente est dangereuse, les choses semblant, comme avant le premier tour de la présidentielle, d'ores et déjà acquises. Or on constate à chaque scrutin que ces niveaux d'intérêt sont fortement corrélés avec les taux de participation.
La part des interviewés se déclarant "certains d'aller voter" semble confirmer que la participation sera dimanche plus élevée qu'en 1997. On devrait tout de même s'approcher d'une abstention autour de 30%, source d'incertitude quant au résultats des urnes. Il est en effet difficile de prévoir par exemple les différentiels de mobilisation entre sympathisants de gauche et proches de la droite parlementaire. Par ailleurs, si la participation au deuxième tour de la présidentielle était relativement homogène dans toutes les catégories de population, le naturel aurait, trois semaines plus tard, repris le dessus : on enregistre en particulier près de 20 points d'écart entre jeunes et moins jeunes pour les taux de "certains d'aller voter".
Eric Dupin souligne qu'une abstention approchant les 30% serait le fruit d'une campagne "sans débat", dont les médias mais aussi les thèmes de campagne, plutôt "défensifs", portent la responsabilité. Il souligne encore la "minceur" des programmes de la droite et de la gauche ("en dehors de l'augmentation du smic souhaitée par la gauche"), et regrette également l'absence de "plateforme unique" pour la gauche unie, pourtant à un moment annoncée.
La droite en tête dans les intentions de vote
La dernière enquête Ipsos/Vizzavi-Le Point-France 2-Europe 1 confirme le statut de favori de la droite parlementaire. Selon cette enquête, la gauche parlementaire ne conserverait que de 174 à 216 sièges au Palais-Bourbon, la droite en obtiendrait entre 339 et 381, le FN n'en ayant qu'entre 0 et 4, et l'UMP pouvant se prévaloir d'une majorité absolue. Un tel résultat serait le fruit de la multiplication des candidatures, et de la stratégie de la droite parlementaire qui se présente unie dans 525 circonscriptions (contre moins de 50 candidats "gauche unie").
Une telle répartition des sièges à l'Assemblée Nationale confirmerait en tout cas le rapport de force électoral en France, presque toujours favorable aux "droites".
Pierre Giacometti incite toutefois à la prudence quant à l'interprétation de ces résultats. Ipsos a en effet distingué 126 circonscriptions "sensibles", où le candidat arrivé en tête devance de moins de 5 points le candidat suivant. Dans ces circonscriptions, la campagne de l'entre-deux tours sera décisive.
Eric Dupin insiste par ailleurs sur les interrogations liées aux configurations des seconds tours. Il souligne qu'avec la multiplicité des candidatures, la seuil de suffrages pour pouvoir se maintenir est plus difficile à atteindre (12,5% des inscrits). On peut donc s'attendre à beaucoup de duels. Il s'interroge aussi sur les stratégies qu'adopteront gauche et droite en cas de triangulaires. Si le FN se maintient sans être en position de gagner, les candidats de droite ou de gauche doivent-ils se retirer systématiquement ? Il est en tout cas aujourd'hui difficile d'anticiper les résultats dans ces circonscriptions "sensibles", tant ils dépendront des options choisies de part et d'autre.
Plus globalement, la clé du second tour réside dans les reports de voix. Très favorables à la droite en début de campagne, on enregistre aujourd'hui des reports de voix plus "classiques". Toutefois, il convient là-encore de rester prudent, tant ces reports se décident surtout dans l'entre-deux tours.
Moins d'indécision et des intentions de vote plus stables
Si 41% des électeurs se déclaraient indécis à la veille du premier tour de la présidentielle, ils ne sont que 22% dans ce cas à moins d'une semaine du premier tour du scrutin législatif.
Cette moindre indécision des électeurs se traduit dans la stabilité des intentions de vote déclarées d'une semaine sur l'autre. Ainsi, entre le pointage réalisé entre le 24 et le 27 mai et celui mené le 5 juin, l'équilibre des forces dans la perspective du premier tour reste quasi inchangé.
L'UMP obtient aujourd'hui entre 29 et 33,5% des intentions de vote (moyenne à 32%), l'UDF comme les divers droite recueilleraient environ 4% chacun, soit un total de 40% pour la droite parlementaire. Le FN est crédité de 12% des intentions de vote exprimées, le MNR 1%.
Consulter l'ensemble des résultats de la dernière enquête d'intentions de vote
Pour le moment, pas de dynamique de fin de campagne pour le Front National
Si dans la dernière semaine précédent le premier tour de la présidentielle on avait observé une poussée des intentions de vote en faveur de Jean-marie Le Pen, ce phénomène ne semble pas se reproduire à quelque jour du scrutin législatif. Le Front National est aujourd'hui crédité en moyenne de 12% d'intentions de vote, comme lors de la précédente vague de l'enquête. On relève par ailleurs que 30% des électeurs de Jean-Marie Le Pen à la présidentielle sont plutôt tentés par le candidat de la droite parlementaire, en particulier dans les circonscriptions où le candidat du FN a peu de chances d'être élu. Eric Dupin interprète cette dynamique "contenue" comme le signe d'un souhait d'alternance d'une grande part de l'électorat frontiste.
L'évolution des intentions de vote dans les circonscriptions "sensibles" montre même une dynamique de fin de campagne plutôt défavorable au Front National.
Toutefois, l'incertitude demeure quand à l'impact de la campagne présidentielle second tour menée par Jacques Chirac. Les dernières mesures de popularité ont en effet montré que, déjà sur l'ensemble des Français, le chef de l'Etat ne bénéficiait pas d'état de grâce suite à sa réélection. Sa popularité s'est même très nettement dégradée chez les sympathisants du FN, ce qui pourrait au final jouer en faveur des candidats d'extrême droite.
Cohabitation et concentration des pouvoirs
La mise en concurrence des arguments de campagne nous renvoie au rapport de force politique global. Si 51% des Français, à droite en particulier, pensent "qu'il faut à tout prix éviter une nouvelle cohabitation", 40% pensent en premier lieu "qu'il faut à tout prix éviter que la droite concentre tous les pouvoirs". Les 20% de proches de la gauche plurielle pour qui le rejet de la cohabitation prime sur la concentration des pouvoirs à droite pourraient bien faire basculer certaines des 126 circonscriptions "sensibles".