Bienvenue dans la société du « CO »
Rémy Oudghiri, Directeur du département Tendances & Prospective d’Ipsos, était invité au dernier Salon Maison & Objet de Paris pour évoquer la société du « CO ». Portées par la conjoncture économique et la généralisation des réseaux sociaux, motivées par un besoin de liberté, de simplicité et d'authenticité, les pratiques « collaboratives » se généralisent (covoiturage, échange et location d’appartements entre particuliers, crowdfunding…). Cette tendance émergente oblige à redéfinir les frontières de l'économie traditionnelle.
Pourquoi parlez-vous de « société du Co » ?
Rémy Oudghiri : Le « Co » désigne l’ensemble des pratiques entre particuliers, de la location d’un bien au partage d’une voiture. Nous préférons le terme de « Co » à celui de « collaboratif », car nos études montrent que la plupart des gens ne s’adonnent pas à ces pratiques pour des raisons idéologiques ou parce qu'ils revendiquent un modèle de société alternatif. Ils le font pour des raisons pragmatiques. De même nous préférons parler de « Co » plutôt que de « partage » car une majorité de ces pratiques donnent lieu à des transactions financières. Grâce à des plateformes telles que BlaBlaCar, AirBnB ou Le Bon Coin, les particuliers peuvent avoir accès à moindres frais à certains biens, ou se procurer un revenu d’appoint.
« CO » serait donc davantage assimilable à « commerce » plutôt que « collaboration » ou « coopération » ?
R. O. : Oui, car même s'il y a une mise en commun, dans la réalité ce qui fonctionne le mieux passe le plus souvent par une transaction financière. La pratique la plus répandue et, de très loin, consiste à acheter ou vendre entre particuliers. Leboncoin.fr, un des sites les plus visités en France aujourd'hui, est représentatif de cette tendance. Un chiffre révélé par l’Observatoire des modes de vie et de consommation des Français m'a particulièrement frappé : 56 % des Français que nous interrogeons ont vendu des biens à des particuliers au cours des 12 derniers mois. C'est un chiffre supérieur aux chiffres allemands, britanniques ou américains. Notre pays se démarque également dans le domaine du covoiturage. 21 % des Français y ont eu recours au moins une fois au cours des 12 derniers mois(1). Ce sont des pratiques qui s'organisent de façon de plus en plus massive. Les individus qui se tournaient vers des acteurs traditionnels comme les marques, les institutions, etc., dans l'économie classique, s'adressent de plus en plus à d'autres particuliers.
Pourquoi le « CO » se développe-t-il à ce point ?
R. O. : Les raisons sont à la fois économiques et culturelles. Les réseaux sociaux utilisés désormais par une majorité de gens dans notre pays, ont créé une culture de la mise en relation. Il est devenu normal lorsque l'on a une demande ou une question à poser, de faire appel à son réseau. C'est une nouvelle valeur parfaitement visible aujourd'hui. La technologie a engendré une seconde nature chez les consommateurs, un réflexe qui va encore se développer. Prenez l'échange de compétences. Chacun a un savoir ou un savoir-faire à monnayer ou à partager en matière de cuisine, de maquillage, de mécanique, etc... C'est une des pratiques du « CO » qui démontre que l'on n'est plus dans une société où le savoir vient exclusivement d'en haut.
Comment ces tendances vont-elles évoluer dans le futur ? De quelle manière les acteurs traditionnels doivent-ils se positionner face à ces évolutions ?
R. O. : Tous les secteurs sont potentiellement concernés. Il y a des formes nouvelles de commercialisation et de services en train d'apparaître qui peuvent échapper aux acteurs traditionnels. Cela nécessite de leur part d'opérer un changement de culture et de mentalité. On me demande souvent : Est-ce que cela risque de se substituer à l'économie traditionnelle ? Ma réponse est non. Certains prospectivistes comme Jeremy Rifkin évoquent le passage d'une société de la propriété à une société de l'accès. Je n'y crois pas, ou en tout cas : pas dans un futur proche. Ce qui se passe aujourd'hui, c'est que le consommateur a plus de cartes dans son jeu. Sa panoplie d'usages et de consommation s'élargit. Il a davantage de pouvoir. En revanche le consommateur reste extrêmement attaché la propriété. On veut bien expérimenter le covoiturage mais on aime toujours posséder sa voiture. Cela oblige les acteurs traditionnels à intégrer ce phénomène. C'est le cas lorsque la SNCF s'apprête à lancer son offre de covoiturage (Idvroom), axée sur les déplacements domicile-travail. Voilà une manière intelligente de réagir, de proposer un service en surfant sur une tendance montante. Les acteurs traditionnels doivent réfléchir à comment se positionner là-dessus. Ce n'est pas forcément une offre pertinente pour eux mais s'y opposer d'emblée, c'est aller à l'encontre d'une tendance de fond.
Quelles sont les motivations de ceux qui participent à la société du « CO » ?
R. O. : Au-delà des aspects économiques et techniques, il y a des bénéfices psychologiques. J'en distingue trois essentiels. Il y a d'abord le sentiment de liberté que cela procure. Celui d'une alternative aux acteurs, aux institutions ou aux marques traditionnelles. Je peux aller où je veux. J'ai le sentiment de ne pas me faire avoir. Deuxième besoin qui s’exprime : la simplicité. J'ai le sentiment que c'est moins compliqué, plus facile et direct comme ça. Troisième motivation : l'authenticité. Je me mets en contact avec des particuliers, de « vrais gens ». Il y a de la proximité, de la convivialité, une consommation à visage humain.
(1) Etude « Partager sa voiture : une tendance mondiale ? »
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