Durée de vie des Centrales Nucléaires : ce qu’en pensent les Français

Ipsos a réalisé pour la SFEN (Société Française d'Énergie Nucléaire) une étude pour comprendre la perception du grand public sur l’allongement de la durée de vie des centrales. On découvre que si les opinions des Français sur le nucléaire s’avèrent assez clivées, ils se déclarent plutôt favorables – sous conditions – à l’allongement de la durée de vie des centrales.

Le sujet même de la prolongation des centrales nucléaire est très peu connu du grand public, qui ne s’intéresse guère de lui-même au thème de l’énergie et de ses enjeux – au point que les acteurs de la filière se révèlent connus de nom, mais les rôles respectifs des principaux que sont EDF, AREVA et l’Etat, restent dans le flou. EDF étant notamment perçu comme participant « sans doute » à la production via les centrales nucléaires, au même titre que l’Etat, voire qu’AREVA.

Il s’avère que l’accord s’établit assez aisément et avec peu de polémique pour une acceptation de la prolongation des centrales de 10 ans (dans leur ensemble ou au cas par cas, cf. infra). A tel point que l’on peut affirmer de façon claire que cette problématique peut se résumer en une phrase : la prolongation des centrales nucléaires n’est pas un débat pour le grand public, mais une modalité au sein du seul débat qui compte vraiment, celui sur le nucléaire en France.

Les participants au comité citoyen (tenu 3 semaines après les groupes quali, en présence de 3 experts du nucléaire) se déclarent globalement favorables à la prolongation des centrales, en l’absence d’alternatives capables d’assurer une telle production à un tel prix. Mais cette acceptation n’est valable que dans l’optique de préparer une transition énergétique vers un mix plus équilibré, incorporant des énergies renouvelables, dont du nucléaire pour les plus favorables à cette source énergétique, hors nucléaire pour les plus défavorables.

Des divergences apparaissent également sur la rapidité souhaitée de la mise en place de cette transition et sur les conditions de la prolongation :

  • Les plus favorables acceptent une prolongation de 10 ans du parc nucléaire.
  • Les moins favorables acceptent à la réflexion une prolongation différenciée, centrale par centrale.

Pour tous les citoyens du comité cependant, un certain nombre de points posent question et peuvent faire basculer les avis négativement :

  • Le devenir des déchets radioactifs et des installations démantelées, notamment s’il est insuffisamment écologique et sécurisé.
  • La qualité et la traçabilité des pièces des sous-traitants, mises en doute par le Président de l’ONG, qui font craindre pour la sécurité.
  • Dans une moindre mesure, la provenance de la matière première si elle est issue de pays peu développés par exemple.
  • Et un point reste en attente de réponse : les alternatives crédibles au nucléaire et leur échéancier.

L’étude a été l’occasion de se pencher à nouveau sur le rapport des Français au nucléaire, où l’on confirme qu’il est fonction du rapport personnel aux risques et qu’il partage la population. On identifie une masse de « résignés-fatalistes » volontiers pragmatiques, ayant pesé avantages et inconvénients, des profils plus foncièrement anxieux et d’autres, enfin, aux positions plus idéalistes / idéologiques, résignés nettement plus réfractaires à franchement opposés. Clivages que l’on retrouve évidemment dans l’opinion sur la prolongation, même si les oppositions résolues à cette prolongation s’avèrent rares car celle-ci peut être envisagée pour eux comme un instrument de remise à plat.

  • Ces clivages entre pragmatiques et idéalistes conditionnent la réception des arguments testés en faveur de la prolongation : ceux qui s’avèrent les plus porteurs ne sont en mesure de toucher que les déjà convaincus, ce qui n’est cependant pas négligeable, d’autant que ces profils fonctionnent en mode calcul coût / bénéfices et que toute eau apportée au moulin est bonne à prendre pour renforcer des convictions qui sur le nucléaire n’en sont jamais vraiment.
  • Au final, l’« acceptation passive » du nucléaire tient pour grande part à la confiance envers les acteurs de la filière, et emblématiquement, à EDF, le plus identifié d’entre eux, et celui sur lequel la confiance peut se nourrir de preuves. Confiance dont on rappelle combien les marques et institutions sont actuellement en déficit auprès des Français. Relevons à ce titre que la situation de l’ASN s’avère plus ambigüe, car si l’excellente réception au discours technique de l’ASN a montré comment elle a su convaincre de son sérieux et laisser envisager le capital confiance dont elle pourrait jouir, son mode de nomination jette le doute parmi les participants sur sa réelle indépendance.

Pour préciser le rapport des Français au nucléaire et leurs positions sur la prolongation des centrales, l’étude a identifié 5 profils :

  • Les « Confiants », qui sont favorables au nucléaire, et favorables à la prolongation des centrales.
  • Les « Résignés », qui ne sont pas défavorables au nucléaire et acceptent la prolongation des centrales en l’absence perçue d’autres solutions.
  • Les « Réalistes raisonnables », qui ne sont pas défavorables au nucléaire mais en perçoivent les limites d’exploitation. Ils sont favorables à la prolongation des centrales pour préparer la transition vers un mix énergétique qui peut inclure du nucléaire nouvelle génération.
  • Les « Réalistes anxieux », qui ne sont pas favorables au nucléaire du fait d’une relation au risque exacerbée, et amplifiée par Fukushima ; ils acceptent la prolongation des centrales pour préparer la transition énergétique vers des énergies renouvelables uniquement
  • Les « Opposés », qui sont défavorables au nucléaire et défavorables à la prolongation des centrales car elle constitue une fuite en avant plus qu’une réelle prise en compte du problème.

Par ailleurs, la problématique de la prolongation offre un atout essentiel aux yeux des Français rencontrés : celui de vouloir et pouvoir reprendre en partie la main sur un sujet, dont on a le sentiment qu’il n’a justement jamais fait l’objet de débat public. D’où l’intérêt exprimé par les participants à l’issue du comité, alors même qu’à leur propre aveu, le thème de la prolongation ne suscitait guère d’attrait, mais que la connaissance et la compréhension des enjeux les investit d’un statut valorisant de citoyen. D’où les attentes également exprimées d’une démarche participative sur le thème plus général du nucléaire.

Enfin, on soulignera le consensus dans le grand public, pour un futur mix énergétique français moins déséquilibré, consensus ancré sur un simple bon sens populaire (« ne pas mettre tous les œufs dans le même panier »), et dans lequel, sous conditions, le nucléaire aura sa part.

Méthodologie

Ipsos a mené pour ce faire une étude en 3 phases :

20 entretiens en face à face, d’une durée d’1h30 chacun, ont été réalisés auprès de citoyens français diversifiés en termes d’âge, d’opinion politique, d’origine géographique (régions parisiennes, lyonnaises et nantaises, en excluant les riverains de centrale), de CSP, de profession et de sexe, mais aussi d’opinion sur le nucléaire (favorables, opposés et hésitants, en excluant les citoyens militants au sein d’associations environnementales ou de partis politiques et de personnes travaillant dans la filière nucléaire).

Ces entretiens avaient pour objectif de recueillir les perceptions « à froid » sur le thème de la prolongation, afin d’évaluer ce que ces personnes comprenaient du sujet et quelles étaient leurs opinons en spontané, sans connaissances préalables.
A l’issue de ces entretiens étaient laissé à disposition des participants un dossier de presse présentant des arguments en faveur et en défaveur de la prolongation.
Ces 20 personnes (19 effectives au final, lors du comité) ont été réunies 3 semaines après à Paris au sein d’un comité citoyen d’une journée, pendant lequel 3 experts sont venus présenter leurs arguments et répondre aux questions des citoyens. Ces 3 experts étaient un représentant d’une ONG, un membre de l’ASN et un responsable d’EDF. A l’issue de ce comité, les citoyens ont été invités à rédiger une (en l’occurrence, deux) déclarations et recommandations, exposant quelles étaient leur opinion sur la prolongation et à quelles conditions, le cas échéant, celle-ci était-elle envisageable pour eux.

Auteur(s)

  • Régis Suteau
    Directeur des études Qualitatives, Ipsos Public Affairs

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