Pour ou contre la sélection à l’université ?

Alors que la ministre de l’enseignement supérieur Frédérique Vidal s’est engagée à mettre fin au tirage au sort pratiqué à l’entrée de certaines licences universitaires saturées, quel diagnostic les Français font-ils de la situation ? Sont-ils favorables ou opposés à l’introduction d’une forme de sélection des étudiants pour faire face à l’afflux des inscriptions ? Si oui, sur quels critères et à quelle échelle ?

Pour ou contre la sélection à l’université ?

Auteur(s)

  • Amandine Lama Directrice de Clientèle, Département Politique et Opinion, Ipsos Public Affairs
  • Etienne Mercier Directeur du département Politique et Opinion, Ipsos Public Affairs
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Près de deux Français sur trois considèrent que trop d’élèves s’inscrivent à l’université

Alors que la rentrée 2017 a vu l’inscription de 38100 étudiants supplémentaires dans l’enseignement supérieur par rapport à l’année précédente, le diagnostic des Français est sans appel : 63% considèrent qu’il y a actuellement trop d’élèves qui s’inscrivent dans les universités françaises.

Les plus critiques sont les parents d’étudiants, dont les enfants vivent les conséquences de cette pression démographique sur les premières années universitaires à travers des amphis surchargés : 70% d’entre eux pensent qu’il y a trop d’inscriptions (dont 28% « beaucoup trop »). Les parents de lycéens partagent également très majoritairement cette opinion (64% pensent qu’il y a trop d’inscrits (dont 31% « beaucoup trop »).

Enfin, parmi les plus critiques, on remarque les retraités (72% pensent qu’il y a trop d’inscriptions), témoins d’une massification de l’obtention du baccalauréat et de l’accès à l’enseignement supérieur (le taux de bacheliers dans une génération est passé d’un quart en 1980 à plus des trois quarts aujourd’hui).

Plus d’un tiers des Français (37%) ne peut néanmoins se résoudre à considérer que trop d’élèves s’inscrivent aujourd’hui dans les universités, l’augmentation observée du nombre de jeunes accédant à l’enseignement supérieur pouvant être saluée comme un progrès social, même s’il engendre des difficultés pratiques.

Les premiers concernés (les 16-24 ans) sont les plus enclins à refuser ce diagnostic : 45% des jeunes considèrent qu’ils ne sont pas trop nombreux à s’inscrire dans les universités. C’est également le cas des Français les plus modestes : 42% des ouvriers et 40% des personnes dont le niveau d’étude est inférieur au baccalauréat considèrent qu’il n’y a pas trop d’étudiants qui s’inscrivent dans les universités. Si les enfants des milieux sociaux les moins favorisés ont vu leur accès à l’enseignement supérieur fortement progresser, les enfants d’ouvriers ou d’employés restent deux fois moins nombreux à étudier ou avoir étudié dans le supérieur que les enfants de cadres ou de professions intermédiaires.[1]

Un afflux à l’université qui s’explique avant tout par un défaut d’orientation selon les Français

Pour les deux tiers des Français qui considèrent que trop d’étudiants s’inscrivent dans les universités françaises (63%), la principale explication à ce phénomène est un défaut d’orientation des jeunes.

Il s’agit selon eux d’un problème d’orientation avant le baccalauréat généraliste de jeunes vers des cursus qui ne correspondent pas à leur formation et à leurs capacités (64% avancent cette explication), mais aussi après bac, vers des filières de l’enseignement supérieur qui ne leur offrent pas de réelles perspectives d’emploi (60%).

L’obtention du baccalauréat qui serait devenue trop facile est cité en troisième position (47%), surtout par les séniors (55% des 55-75 ans), mais beaucoup moins par les plus jeunes (37% des moins de 25 ans).

Notons que le manque de prévision des effets du baby-boom des années 2000 sur l’augmentation du nombre de bacheliers est cité en dernière position (24% avancent cette explication), et son corolaire – le manque de moyens financiers accordés aux universités- en avant-dernier (26% de citations). Aux yeux des Français, il y a donc bien un problème qui dépasse la question des moyens alloués à l’enseignement supérieur.

Les éléments déterminants pour s’inscrire à l’université dans la filière de son choix aujourd’hui : mérite, mais aussi chance et origine sociale

Aujourd’hui, pour parvenir à s’inscrire à l’université dans la filière de son choix, le mérite est certes considéré comme essentiel : 55% des Français citent le goût du travail et 50% une mention au Baccalauréat comme l’un des éléments déterminants pour y parvenir.

Mais à l’heure où certaines places sont tirées au sort face à l’afflux de candidatures, avoir de la chance est cité en troisième position, par 28% des Français (et même 34% des parents d’étudiants).

Quant au milieu social d’origine, il joue également un rôle aux yeux des Français : 25% citent le fait d’être né dans un milieu favorisé comme un critère déterminant et plus d’un sur cinq mettent également en avant des éléments qui sont en lien avec l’origine sociale : « avoir des relations » (21%) ou encore « habiter dans certains quartiers ou dans certaines villes » (21%).

Le tirage au sort : une méthode profondément injuste à laquelle deux tiers des Français sont prêts à substituer d’autres formes de sélection

Depuis plusieurs années, faute de place pour accueillir l’ensemble des candidats, dans certaines filières universités particulièrement demandées, les places sont tirées au sort. Une solution profondément injuste selon 80% des Français, et notamment selon les parents concernés (81% des parents de lycéens et 87% des parents d’étudiants).

Seul un Français sur cinq considère qu’il s’agit de la moins injuste des méthodes de sélection possibles au vu de la situation actuelle (20% ; 24% des 16-24 ans).

Jugeant à la fois que le principal problème actuel n’est pas un manque de moyens et que le tirage au sort est une solution profondément injuste, les deux tiers des Français se disent favorables à une forme de sélection des étudiants pour l’inscription à l’université (66%).

Les critères de sélection jugés les plus acceptables sont la prise en compte de la motivation des étudiants -à travers un entretien préalable, une lettre de motivation etc.- (92% y sont favorables dont 50% « tout à fait », la prise en compte des notes obtenues au lycée dans certaines matières (92% dont 47% « tout à fait ») et des matières suivies au lycée (84% dont 28% « tout à fait »), ce qui revient à instaurer des prérequis pour l’inscription.

Les Français sont plus partagés en ce qui concerne la prise en compte des expériences extra-scolaires comme le BAFA, l’engagement associatif etc. (55% y sont favorables contre 45% défavorables) ou la prise en compte de la proximité géographique du domicile de l’étudiant (47% contre 53% qui sont contre).

Ils sont enfin majoritairement opposés à la prise en compte de critères sociaux (61% ; et même 66% des parents de lycéens), y compris quand ils appartiennent à des catégories socioprofessionnelles modestes (56% sont contre), même si les plus fervents opposants à cette mesure sont les cadres supérieurs (71%) et les Bac+5 et plus (71%).

Si une forme de sélection devait être mise en place pour l’accès à certaines filières universitaires, une majorité de Français souhaiterait qu’elle soit opérée au niveau national (61%), les critères de sélection devant être les mêmes dans toutes les universités. Les parents de lycéens et d’étudiants, premiers concernés, partagent eux aussi majoritairement cette opinion.

Seuls 22% des Français considèrent que la sélection devrait être réalisée au niveau de chaque université, chacune d’entre elles devant être libre de mettre en place les critères qui lui semble les plus adéquats. Les Bac+5 et plus sont un peu plus nombreux à partager cette opinion (30%).

Enfin, seuls 17% déclarent qu’ils ne peuvent choisir, étant opposés à toute forme de sélection, ce qui laisse donc 83% qui sont prêts à l’envisager. Sélectionner pour l’entrée à l’université n’est définitivement plus un tabou.

[1]  Source 

Fiche technique :
Enquête réalisée par l’Institut Ipsos du 29 septembre au 3 octobre 2017, par internet via le panel d’Ipsos, auprès de 2180 personnes constituant un échantillon représentatif de la population français âgée de 16 à 75 ans (méthode des quotas). Parmi eux, on comptait 212 parents de lycéens et 185 parents d’étudiants.

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  • Etienne Mercier Directeur du département Politique et Opinion, Ipsos Public Affairs

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