Reconfinement : flottements, astuces et colère, au delà du pessimisme.

Bien vécu, toléré ou insupportable, le premier confinement avait été subi avec une perspective : se soumettre aux contraintes pour stopper les contaminations et pouvoir profiter de l’été. Il a créé des routines et des automatismes que les participants ont vite retrouvés début novembre (le télétravail notamment, le sport à domicile, etc.), mais avec une sorte de détachement à leur égard, comme si rien ne garantissait leur utilité pour en finir une fois pour toutes avec la contamination. Le nouveau confinement appelle donc des réactions très différentes dans la communauté #Home lancée par Ipsos il y a deux semaines.

Auteur(s)

  • Yves Bardon Directeur du programme Flair, Ipsos Knowledge Centre
  • Nathalie Eskenazi Directrice Community by Ipsos
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  • Alors que les sujets de la séquence avril / mai / juin étaient d’ordre personnel ou familial (comment les participants vivaient la situation au quotidien), les commentaires mettent en cause le gouvernement avec des critiques directes sur sa gestion de la covid-19. Ce phénomène d’auto-politisation spontanée est tout à fait nouveau et naît d’un doute croissant sur les mesures prises depuis des mois.
  • La contamination est devenue beaucoup plus réelle. Plusieurs participants ont été cas contact, contaminés eux-mêmes, ou ont vu leurs proches atteints par la covid ; ils en veulent d’autant plus aux pouvoirs publics que les balles se rapprochent et qu’ils se sentent vulnérables.

  • Contrairement à la période du premier confinement, certains notent que nous sommes à la fois mieux préparés et mieux équipés (masques et gel partout, aménagement des espaces de restauration – terrasses, tabes espacées…), ce qui peut expliquer pourquoi les restrictions gouvernementales sont plus souples. Cela relativise la nécessité du confinement actuel et participe

  • La tonalité générale de la communauté #Home pendant le premier confinement relevait plus de la résignation ; c’est l’incompréhension et la colère qui dominent maintenant.

La drôle de guerre ?

Succédant à un couvre-feu dont la rhétorique martiale a été inversement proportionnelle à ses résultats, le nouveau confinement est donc reçu autrement. Les nombreuses tolérances (ouverture des établissements scolaires, possibilité d’aller travailler au bureau, transports publics en circulation, etc.) créent un sentiment étrange, entre une flexibilité appréciée comme telle et une perplexité sur l’efficacité réelle des restrictions, parce qu’elles ne stoppent pas les contacts entre les gens, notamment dans les métros parisiens.

Cette tension semble encourager à la fois le relâchement (« Les gens ne sont pas conscients – ou ne veulent pas l'être – de ce qui ce passe. ») et la paranoïa (« Je suis très inquiète et scrupuleusement confinée, donc cela devient une habitude. »).

De nombreux participants craignent que ce système d’assignation à domicile plus ou moins souple se prolonge dans le temps, soit imposé sporadiquement en fonction du nombre de cas et de morts, avec de nombreuses conséquences psychologiques ou sociales négatives : isolement, distorsion des liens familiaux et amicaux, perte d’emploi (certains sont désormais au chômage ou craignent pour leurs projets professionnels).

Incompréhensions et attentisme

On peut noter aussi un certain sentiment d’abandon avec une question sous-jacente, comment peut-on se retrouver fin octobre dans la situation de fin février ? ; « ça devient très pesant moralement, du fait que la maladie se fait de plus en plus pressante et que l'Etat ne fait rien de son côté ou fait tout de travers ».

Certains doutent aussi de l’efficacité de cette riposte, le premier confinement n’ayant pas « porté ses fruits », d’où un état de désarroi qui va au-delà du pessimisme : le fonctionnement dit « par vague » crée en effet une étrange temporalité contraintes / espoirs qui fait que le pire n’est même pas sûr.

Résultat, un climat d’incertitude complète sur le futur et des jugements défavorables sur l’action des pouvoirs publics, suspectés d’incurie, d’être dépassés et enfermés dans les contradictions : « Je suis surtout inquiète parce qu'on nous dit noir puis blanc, puis gris... Rien ne semble cohérent. »

Compte-tenu du calendrier actuel, Noël est au nouveau confinement ce que l’été était au premier : une échappée belle, des retrouvailles, une liberté retrouvée, sa raison d’être. S’y ajoutent ses dimensions symboliques, religieuses, familiale, festives, en un mot « l’esprit » si particulier de ce moment de l’année. Être privés de Noel, vivre un Noël sous cloche, le partager en format réduit est une perspective triste, frustrante, profondément décevante pour les participants. Une telle situation signerait l’échec absolu du confinement actuel, « l’amateurisme du gouvernement », le manque de ressources allouées à la santé publique : « J’ai de gros doutes également sur le moral des soignants qui commencent à être découragés, que ce soit à l’hôpital ou alors encore pire en centres de santé et en ville, devant le manque de reconnaissance, de moyens, de personnel et de revenus. Surtout qu’on a un système de santé très centralisé et dirigé par des technocrates bien loin de la réalité du terrain et qui prennent des mesures que beaucoup jugent coûteuses et sans effet ».

En réaction, trois logiques et une émotion palpable.

  • Les Anxieux : Se préserver le plus possible. « J'essaie de ne pas trop me connecter aux réseaux sociaux ni aux sites d'information car la progression de l'épidémie m'inquiète. Du coup, j'essaie de me faire des petits plaisirs et de positiver pour éviter d'être trop perturbée par la situation ».

  • Les Astucieux (les ex-Stratèges) : Jongler avec les contrainte en surfant sur les possibilités de sortir données par la dérogation. « Cette fois je vais plus "profiter" de mes droits, sortir pour m'aérer le corps et l'esprit en respectant les règles des 1km, etc. ».

  • Les Sages : Vivre au jour le jour .« La certitude c'est qu'il va falloir être patient, s'adapter, ne plus prévoir ».

Colères

Colère et indignation de ceux qui jouent le jeu face aux « Relâchés » : « Je suis en colère car lors de ma balade d'une heure, je croise en permanence des personnes de tous âges qui ne se comportent pas de façon juste face à cette menace et je dois avouer que, comme mon Père supérieur chez les Jésuites, j’ai envie de leur dire "attention je vous claquerais bien". Cette minorité de Français n’est pas respectueuse ni consciente des nombreux dangers qui nous guettent ». OU « C'est un faux confinement, il y a beaucoup de monde dehors, les gestes barrières ne sont pas respectés, c’est du grand n'importe quoi. J’ai le sentiment que les leçons du premier confinement n'ont pas été retenues, c’est une catastrophe qui s'annonce. »

Colère et rage de tous ceux qui se sentent frustrés, dans leur vie personnelle, familiale, amicale, professionnelle, sportive, culturelle ou autre par des mesures dont l’efficacité n’est pas encore prouvée alors que d’autres pays ont appliqué des règles claires, parfois extrêmement contraignantes, mais avec un résultat avéré.

Colère et « ras-le-bol » de ceux qui expérimentent des situations concrètes en contradiction avec les discours officiels : « Je suis sûre qu'on se fiche de nous sur le nombre de personnes atteintes... Mon papa fait partie des personnes très à risque et il a été testé positif la semaine dernière ! Rien, pas de symptôme ! Ma maman qui vit avec lui h24 a été testée ensuite, négatif ! Je ne comprends plus rien. A vrai dire je ne cherche même plus à comprendre. Dans mon entourage, décès d'une maladie mais classé en covid ! Ça commence à m'énerver sérieusement car j'ai l'impression qu'on nous cache quelque chose. Après ce n'est qu'un ressenti mais franchement je sature. Désolée, mais il fallait que je me lâche ».

Le vaccin, la panacée ? Non.

L’annonce d’un vaccin n’est pas passée inaperçue mais génère – déjà – un certain scepticisme : les doutes classiques sur l’efficacité, les résistances aux vaccins en général (on se souvient que les Français sont parmi les plus réticents du monde à ce sujet), la peur des effets secondaires, auxquels s’ajoutent la complexité du transport et du stockage à -80°, les conditions pour la vaccination de milliards de personne et la logistique dans un contexte où les infrastructures françaises montrent leurs carences.

 Autant de raisons de se dire que le retour à la normale n’est pas pour demain.

 

Auteur(s)

  • Yves Bardon Directeur du programme Flair, Ipsos Knowledge Centre
  • Nathalie Eskenazi Directrice Community by Ipsos

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