Saga Flair : Nostalgie Forever – Part 2

Depuis 2006, Flair c’est le point de vue d’Ipsos sur la société, ses valeurs, ses attentes, ses mutations. Jusqu’à la rentrée, Ipsos vous propose 7 épisodes de Flair 2018 : marketing de la nostalgie, intelligences artificielles, millennials, nouvelles beautés, rôle social des marques… tous les sujets de l’actualité sous la loupe de nos experts. Cette semaine, le deuxième épisode de « Nostalgie Forever »…

Saga Flair : Nostalgie Forever – Part 2

Auteur(s)

  • Yves Bardon Directeur du programme Flair, Ipsos Knowledge Center
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Des mythologies aux nostalgies

En France, le poids du passé donne à l’avenir une inertie fantastique, conditionne tout développement, limite toute perspective. La nostalgie est devenue l’antidote absolu. Le bon vieux temps n’aura jamais été aussi tendance, fashion, actuel. 
Ailleurs, on crée, on imagine, on change. Russes, Chinois, Coréens, Indiens, Brésiliens, Indonésiens, Thaïlandais, Colombiens…, sont-ils nostalgiques ? Qu’ont-ils à regretter : la famine, la guerre, la misère ? Lentement mais sûrement, ils aspirent les talents et les envies. Là-bas, l’avenir apporte la solution ; ici, on le vit comme un problème.
En France, reproduire, transmettre, améliorer peut-être, mais oser, rarement. Remastériser le passé suffirait-il ? Un pays nostalgique a-t-il encore un avenir ? La rétraction dans le passé ne constitue pas l’antidote à la peur de demain. Qu’est-ce qu’une société en repli offre aux nouvelles générations ?
En 1957, avec Mythologies, Roland Barthes dressait le tableau d’une France découvrant la société de consommation, ses symboles et ses marques. En bon lecteur de Marx et de Sartre, Barthes critique l’idéologie bourgeoise sans pessimisme dans sa fidélité à la tradition humaniste, confiante dans l’avenir et le progrès, la science, la recherche, etc.
La DS, le Tour de France, la lessive, le plastique, le mariage, les jouets, le vin, le bifteck et les frites, etc., cinquante-quatre mythologies pour comprendre « l’image que la bourgeoisie se fait du monde et qu’elle impose au monde ». Il observe la montée en puissance des marques (lui-même a mis ses recherches au service de Panzani ou Renault), de la grande distribution, de tous les acteurs du marketing et de la communication publicitaire.
Désormais, les nostalgies remplacent les mythologies. Idéalisés, les objets du passé se transforment en antidotes contre un futur qui fait peur, une mondialisation qui angoisse, des demains qui dérangent. Érigée en système de valeurs, en religion du passé, en culte de la tradition, en idéalisation de l’antan, la nostalgie tue.

La nostalgie, une histoire de fous ?

À l’origine, la nostalgie désigne une pathologie morbide et une aliénation mentale. Surprise… À force d’utiliser des mots sans les comprendre, de les déformer, on oublie leurs dommages directs ou collatéraux. Le médecin suisse Jean Hoffer a créé « Nostalgie » dans une étude à Bâle en 1685. Il avait remarqué dans les armées un phénomène étrange qui poussait les soldats à la désertion ou au suicide ; examen fait, il concernait les militaires éloignés de leur pays natal et auxquels cet exil était insupportable. 
Amené à suivre les mouvements des militaires suisses dans les armées, il fut surpris de constater un certain nombre de cas où des soldats mouraient d’une sorte de désespoir à l’idée de ne jamais revoir les lieux de leur enfance ni leur famille. 
Si loin du village, enfant devenu adulte, l’air pur des montagnes n’irriguera plus jamais les poumons. Solitude, repli, tout devient inutile. Une pathologie qui touche aussi les pauvres soumis aux exodes ou les vagabonds.
L’état des malades se caractérise par une tristesse dévorante, des fièvres qui rongent leur organisme, le refus de toute alimentation, bref, un comportement autodestructeur. Les étudiant de plus près, Hoffer tira de leurs symptômes et du processus de leur mort un certain nombre d’observations qu’il réunit dans un livre.
Pour qualifier ce mal sournois qui ronge les patients, il a donc associé nostos et algos, retour et souffrance. Voilà de quoi la nostalgie est le nom : des personnes indifférentes à leur entourage qui, faute de raison de vivre, se privent de nourriture, dépérissent et meurent. Jusqu’au Supplément de l’Encyclopédie en 1777, il n’y a d’article consacré à la Nostalgie dans aucun dictionnaire. Seule l’expression « Maladie du pays » apparaît comme intitulé dans le Dictionnaire de l’Académie Française, dans la livraison de 1740. La définition ne changera d’ailleurs pas jusqu’en 1839 : « mélancolie profonde et dangereuse causée par le regret d’être éloigné de son pays ». 
On peut se faire une idée de ce que la nostalgie représente à partir des Rapports des médecins militaires du XVIIIème siècle confrontés à cette maladie et qui dressent une liste plus ou moins homogène de ses symptômes. Ce mal, d’abord évoqué comme le plus répandu et le plus dangereux, semble lié à un changement dans la structure des corps d’armée. Tant que les bataillons étaient constitués sous un titre générique (le nom d’une province ou d’une région) qui rassemblait les habitants d’une même contrée, les médecins relevaient seulement quelques cas isolés ; mais quand le Ministre de la Guerre décide vers 1790 que chaque régiment portera un numéro, avec l’abandon du principe de rassemblement régional, la réunification des soldats se fait non d’après leur origine, mais selon le moment de leur incorporation.
Ce bouleversement répand le sentiment de mal du pays dans un certain nombre de troupes, et le mal se manifeste surtout dans une catégorie distincte de la population, en retrait et isolée par rapport aux formes classiques de vie sociale tout en étant soumise à un ordre particulier.
L’engagement commun et simultané des soldats favorisait l’occasion de se retrouver entre gens du même village pour former un petit noyau homogène, où se condensent habitudes et souvenirs. Avec la réforme, il devient la juxtaposition d’individus isolés, loin du pays natal et perdus dans un système qui les a arrachés à leurs traditions. 
Le sergent-recruteur (dont la littérature donne une image peu agréable) a la mission de l’enrôlement : délégué par le haut commandement pour remplacer les blessés ou les morts, former ou reconstituer les compagnies, on le trouve dans les villages proches des lieux de cantonnement. Les rapports médicaux insistent sur la recrudescence des cas de nostalgie des Ans II à VIII de la République : même les soldats qui avaient pu jusque-là, en formant de petits groupes de compatriotes, s’accommoder de la vie nouvelle dans les périodes favorables, échangent des souvenirs qui avivent les regrets du pays natal, et les conversations favorisent la mise en place d’un sentiment de mal à l’aise, de peur triste et désespérée qui se généralise. Les blessés, dont l’inaction favorise le ressassement, se torturent l’esprit en comparant leur situation et leurs mésaventures à la vie antérieure, à ce qu’elle assurait naturellement de repos et de bonheur.
Si quelqu’un doute encore que la nostalgie soit dangereuse et mortelle, il sera convaincu par ceci : au moment le plus désastreux des guerres républicaines, en 1793, l’Adjoint au Ministre de la Guerre prend toute une série de mesures. Il supprime toutes les permissions de convalescence à une exception : « le congé accordé uniquement pour le malade atteint de nostalgie ou de mal du pays ». Il interdit d’autre part aux rares troupes suisses de jouer leur air national sous peine de mort, le simple fait de l’écouter multipliant les désertions.
Le risque de véritables épidémies de nostalgie court dans ces années 1790-1795 ; il faut d’autant plus réagir qu’elles peuvent être déclenchées par la cause la plus insoupçonnable, comme l’audition accidentelle d’une musique qui rappelle les airs du pays natal, un simple son, une odeur ou un parfum.
Le risque : une réminiscence susceptible de révéler le souvenir enfoui d’une déchirure.
Quelques mots encore sur le phénomène culturel que représente la nostalgie à la fin du XVIIIème siècle, pour bien comprendre à quel point son usage, même galvaudé, a des implications idéologiques, sociales et politiques réelles. Son essor accompagne la révolution politique et la révolution industrielle qui se présentent ensemble à partir de 1789. Profondément réactionnaire, elle postule que nous avons perdu l’Âge d’or, que le fer et la violence constituent le présent et l’avenir ; autrement dit, no future.
À la fin du XVIIIème siècle, la nostalgie est belle, séduisante, ravissante : ruines lunaires, paysages sombres, lieux dévastés et foudroyés, châteaux mystérieux et vaguement criminels. On comprend son lien avec le romantisme le plus noir avec la mort du Roi. Nous avons perdu l’ancien monde. Le nouveau monde fait peur, la République nous appelle, mais pour aller où ? 
Il faut s’en protéger, ce qui explique des mythes littéraires comme la recherche de lieux solitaires, les retraites dans un Alpage, un Hermitage en Suisse ou un asile en Italie, (exceptionnellement en France, bien sûr) pour se retrouver et s’abandonner à la contemplation des abîmes, des étoiles et de la nuit.
Maladie populaire naïve qui frappe des mercenaires ou des exilés, la nostalgie se transforme en une affection aristocratique, esthétique et littéraire qui ouvrira sur le spleen et le dandysme. Tant que le monde créé par les révolutions technologiques sera perçu comme une menace, la nostalgie restera une tendance porteuse. Elle va bien avec une société narcissique, sans idéal, dégoûtée d’avance, qui se désintéresse de tout. Tout sauf progressiste, elle n’a ni confiance ni envie d’avenir. Au mieux, elle choisit par défaut, au pire, elle s’abstient et se réfugie dans la réalité déformée qui la flatte.

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Auteur(s)

  • Yves Bardon Directeur du programme Flair, Ipsos Knowledge Center

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