Covid-19 : la pandémie risque d’aggraver fortement les inégalités femmes-hommes

A l’occasion de son Global Meeting des 18 et 19 novembre 2020, Le Women’s Forum publie les résultats d’une enquête réalisée par Ipsos auprès des ressortissants des pays du G7, mettant en évidence une urgence dans l’urgence : la lutte contre les inégalités femmes-hommes à l’heure de la pandémie de Covid-19.

Auteur(s)

  • Amandine Lama Directrice de Clientèle, Département Politique et Opinion, Public Affairs
  • Etienne Mercier Directeur Opinion et Santé - Public Affairs
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La crise de la Covid-19 et ses conséquences frappent les femmes de manière particulièrement violente, plus que les hommes.

Une majorité de personnes au sein du G7 pense que les conséquences économiques et sociales de la COVID-19 seront les mêmes pour les hommes et les femmes (64%). Cependant, les femmes sont un peu plus conscientes qu’elles sont plus susceptibles d’être impactées (33% pensent que les femmes le seront plus) alors que seuls 21% des hommes pensent qu’elles le seront plus.

Pourtant, les écarts d’impacts entre hommes et femmes sont conséquents lorsqu’on les interroge sur ce qu’est leur vie depuis le début de la pandémie. Ces conséquences sont très diverses, elles sont toujours plus ressenties par les femmes et concernent des aspects très différents de leur vie : la crainte face à l’avenir, l’anxiété, la perte de confiance, le manque total d’aide, le laisser-aller dans le suivi de leur santé ou encore le temps passé à s’occuper des proches les plus fragiles, etc. Sur l’ensemble de ces problèmes, les femmes vivent plus fréquemment que les hommes des situations difficiles depuis le début de l’épidémie.  

  • 73% des femmes disent avoir peur de l’avenir contre 63% pour les hommes, 10 points de plus
  • 59% ont connu une situation de burn-out, d’anxiété ou de dépression contre 46% pour les hommes, 13 points de plus
  • 49% disent ne pas prendre assez de temps pour s’assurer d’être en bonne santé contre 43% des hommes, 6 points de plus
  • 46% ont le sentiment que personne ne les aide contre 39% pour les hommes, 7 points de plus, et les femmes en couple sont également 43% à le penser
  • 46% des femmes en font plus que les autres pour aider les personnes fragiles qui les entourent contre 40% des hommes, 6 points de plus
  • 43% disent perdre confiance en elles depuis le début de la pandémie contre 33% pour les hommes, 10 points de plus

Ces différences de vécus entre les hommes et les femmes - et qui ne doivent pas occulter les situations difficiles vécues également par de nombreux hommes - se cumulent. Ces impacts plus violemment ressentis, s’ajoutent les uns aux autres pour générer au global des inégalités forcément importantes entre les hommes et les femmes. Surtout, elles risquent de venir encore se renforcer avec la deuxième vague de l’épidémie qui touche actuellement la grande majorité des pays du G7.

Le risque que les femmes retournent à des rôles traditionnels avec la pandémie est d’autant plus fort que les stéréotypes de genre restent très répandus

Alors que les femmes vivent globalement des situations objectivement plus difficiles que les hommes depuis le début de la pandémie, dans le même temps, les stéréotypes sur les femmes sont encore très répandus au sein du G7. C’est notamment le cas des stéréotypes concernant les différences d’aptitudes « naturelles » différentes selon le sexe. Ils sont aujourd’hui encore présents à un niveau extrêmement préoccupant :

  • 73% des ressortissants du G7 considèrent « qu’en règle générale, les femmes sont plus intuitives que les hommes »
  • 60% « qu’elles sont plus à l’aise que les hommes pour faire face à des problèmes pratiques »
  • 38% que « le cerveau des hommes et celui des femmes sont différents, ce qui explique que les hommes ont plutôt plus d'aptitudes pour les sciences et les femmes pour la littérature »
  • 33% « qu’en matière de carrière, les hommes sont naturellement plus ambitieux que les femmes »

Mais les stéréotypes concernant les aptitudes naturelles des femmes et des hommes ne sont pas les seuls qui restent très répandus. Les croyances dans les rôles sociaux traditionnels des femmes sont toujours extrêmement fortes, une majorité ayant intériorisé que le rôle de mère prime toujours :

  • 70% des personnes interrogées considèrent « qu’il est plus difficile pour une femme que pour un homme d'avoir une belle carrière car elle doit accepter de sacrifier en partie sa vie de famille »
  • 53% continuent de considérer que « vous ne pouvez pas tout avoir, si vous voulez être une bonne mère, vous devez accepter de sacrifier en partie votre carrière professionnelle »
  • 28% pensent « qu’une femme sera toujours plus heureuse dans son rôle de mère plutôt que dans sa vie professionnelle »

Des croyances si fortes qu’elles conduisent même à occulter les inégalités entre sexes et les mécanismes de reproduction de celles-ci chez bon nombre des personnes interrogées :

  • 48% pensent « que les inégalités entre les sexes sont exagérées »
  • 45% sont persuadés « que les femmes ne choisissent pas les mêmes carrières que les hommes de leur propre chef et de leur plein gré »

La force des stéréotypes est d’autant plus frappante qu’on les retrouve à des niveaux élevés dans tous les pays, partagés aussi bien par les hommes que par les femmes, par les jeunes que par les seniors.

C’est par exemple le cas de l’opinion selon laquelle « vous ne pouvez pas tout avoir, si vous voulez être une bonne mère, vous devez accepter de sacrifier en partie votre carrière professionnelle ». Cette idée est partagée par 53% des ressortissants du G7, aussi bien par les hommes que par les femmes (respectivement 55% et 52%). Cette opinion est répandue au sein de toutes les classes d’âge :  chez les moins de 35 ans (52%), les 35-54 ans (53%) et les 55 ans et plus (54%). Ce type de croyances ne semble donc pas vraiment reculer chez les nouvelles générations, ce qui indique que ce n’est pas simplement en attendant que les mentalités évoluent que les choses changeront.

La « fabrique des inégalités » tourne toujours à plein régime tout au long de la vie des femmes

Si les mentalités évoluent insuffisamment, c’est parce que les inégalités se reproduisent génération après génération, dès l’enfance, avec un impact direct sur la perception de soi et les « choix » d’études :

  • 32% des femmes se sont déjà vu dire au cours de leur parcours scolaire qu’elles n’avaient pas l'esprit scientifique contre 23% pour les hommes, +9 points
  • 29% se sont déjà entendu dire que les carrières scientifiques étaient pour les hommes
  • 25% se sont vu dire qu’elles ne devraient pas poursuivre une carrière scientifique contre 19% pour les hommes, +6 points
  • 23% qu’elles ne devraient pas choisir une école de science ou d’ingénierie contre 19% des hommes, +4 points
  • Plus d’une femme sur cinq (21%) s’est même vu dire que les femmes qui choisissent de poursuivre leur carrière en science regrettent souvent leur choix

Ainsi confrontées à ce discours, de nombreuses femmes se laissent écarter des professions les plus rémunératrices en s’auto persuadant qu’il s’agit d’un choix de leur part correspondant à leurs goûts et aptitudes.  

Ce même mécanisme implacable se poursuit durant la vie professionnelle, avec des différences de vécu avec les hommes qui sont encore plus marquées :   

  • 46% des femmes déclarent ne pas avoir cherché à avoir de nouvelles responsabilités professionnelles de peur de ne pas avoir assez de temps pour tout faire contre 32% pour les hommes, +14 points
  • 43% estiment qu’elles n’ont pas la capacité d'assumer un poste à responsabilité contre 35% pour les hommes, +8 points
  • 31% qui ont été confrontées à des personnes leur disant qu’il fallait choisir entre être un bon parent et avoir une belle carrière contre 24% pour les hommes ; + 7 points

Encore une fois, le sentiment qui est donné est celui d’un choix effectué par les femmes : réussir leur vie de famille plutôt que leur carrière professionnelle, en occultant le fait que les deux sont possibles, ou que les hommes sont aussi susceptibles que les femmes de consacrer du temps à leurs enfants.

Ces inégalités ont des conséquences lourdes en matière de santé tout au long de la vie des femmes, avec un nouvel effet pervers : les inciter à un désinvestissement en matière professionnelle pour alléger cette charge mentale, comme si aucune autre alternative n’était envisageable.

  • 79% disent être trop fatiguées et stressées par tout ce qu’elles font (travail, tâches domestiques et soins aux enfants) contre 61% pour les hommes, +18 points
  • 69% disent se soucier beaucoup de la santé des autres mais pas beaucoup de leur propre santé contre 54% pour les hommes, +15 points
  • 57% se sont senties physiquement et mentalement épuisées de s'occuper d'une personne malade (un enfant, une personne âgée, etc.) contre 41% pour les hommes, +16 points
  • 41% ont dû abandonner ou reporter les soins de santé pour des raisons financières contre 35% pour les hommes, +6 points

Or ces écarts considérables entre hommes et femmes sont une conséquence directe des inégalités économiques et de la pression liée à la conciliation des différents rôles attribués aux femmes. Si la pandémie et ses conséquences contraignent ou incitent les femmes à un repli sur la sphère privée, le risque est extrêmement fort de voir ces inégalités progresser de manière significative.

Les ressortissants des pays du G7 sont conscients que les inégalités de genre persistent, en particulier dans le domaine du travail

Dans le domaine du travail en particulier, les ressortissants des pays du G7 sont conscients que les inégalités femmes-hommes sont toujours bien présentes. Logiquement, c’est plus particulièrement le cas chez les femmes, mais la prise de conscience est aussi très forte chez les hommes :

  • 69% des personnes interrogées sont convaincues que les femmes n’ont pas accès aux mêmes niveaux de salaire que les hommes pour des niveaux d'expérience et de compétences équivalents (77% des femmes et 61% des hommes)
  • 67% jugent qu’elles ont moins accès aux conseils d'administration et aux postes de direction des grandes entreprises (73% des femmes et 61% des hommes)
  • 53% qu’elles bénéficient moins de formations professionnelles, de promotions et d’avancement professionnel (61% des femmes contre 44% des hommes)

Ces inégalités d’accès sont aussi bien identifiées dans le domaine de l’Intelligence Artificielle et des STEM (science, technologie, ingénierie et mathématiques), en particulier de l’avis des femmes :

  • 65% des femmes considèrent qu’elles ont moins accès à des postes de leadership dans le domaine des technologies de l’information et de l’intelligence artificielle (51% des hommes le pensent également)
  • 55% considèrent qu’elles ont moins accès à des opportunités de développer de nouvelles compétences tout au long de leur vie dans les STEM et l’IA (42% des hommes)

Mais si les inégalités sont jugées persistantes particulièrement dans le domaine du travail, la majorité des hommes pense que la situation s’est améliorée dans leur pays au cours des 5 dernières années. Dire que la situation s’est améliorée, ce n’est pas non plus considérer que la situation est désormais satisfaisante. Mais les femmes ont une analyse beaucoup plus critique de leur situation :

  • Seulement 36% des femmes du G7 pensent que les choses se sont améliorées en matière d’écarts de rémunération pour les hommes et femmes effectuant les mêmes tâches, alors que 54% des hommes le pensent (18 points d’écart)
  • Tout juste 50% des femmes considèrent que l’accès des femmes aux postes de direction s’est amélioré, contre 62% des hommes (soit 12 points d’écart)

Les ressortissants des pays du G7 souhaitent à une écrasante majorité voir prendre des mesures pour mettre fin aux inégalités entre les sexes

Face à ces inégalités persistantes, les ressortissants des pays du G7 sont convaincus qu’il faut agir. C’est l’un des enseignements forts de cette enquête. Même si les stéréotypes restent répandus et parce que la « fabrique des inégalités » marche toujours à plein régime, il y a une volonté massive de voir la situation évoluer. Les hommes comme les femmes, les jeunes comme les seniors, tous souhaitent que la lutte contre les inégalités entre les genres fasse désormais l’objet de mesures pour y mettre fin. Rien ni personne ne s’oppose plus à ce que les pouvoirs publics, les entreprises et les organismes mettent en place des mesures fortes pour neutraliser l’ensemble de ces inégalités, c’est désormais une attente forte :

  • 91% des personnes interrogées considèrent aujourd’hui que la réduction des inégalités femmes-hommes est quelque chose d’important, 34% estiment même que c’est une priorité absolue (38% chez les femmes). C’est une attente que l’on retrouve au sein de tous les pays, plus forte encore en Europe (96% en France et en Italie) qu’en Amérique du Nord (88%) et au Japon (88%).

Les hommes et les femmes font massivement le constat que mettre fin aux inégalités hommes/femmes aurait des conséquences positives pour tous. Une grande majorité estime en effet que si les femmes avaient les mêmes opportunités que les hommes, cela aurait des conséquences positives sur :

  • L’ensemble de la société : 81% (dont 86% des femmes et 77% des hommes)
  • L’emploi : 76% (dont 82% des femmes et 70% des hommes)
  • La croissance économique : 76% (dont 81% des femmes et 71% des hommes)
  • L’ensemble des salaires : 76% (dont 81% des femmes et 70% des hommes)

Ce constat est partagé par la grande majorité des femmes et des hommes, des jeunes comme des seniors, au sein de toutes les catégories de populations et des pays du G7.

Il existe désormais un large consensus sur le fait qu’intégrer les femmes à tous les niveaux de décision est bénéfique :

  • 90% des ressortissants du G7 estiment que les résultats des décisions sont positifs lorsque femmes et hommes participent à l’élaboration des décisions
  • Une large majorité est convaincue qu’un meilleur accès des femmes aux postes d’encadrement supérieur aurait des résultats positifs : 77% sur la capacité à innover et à penser différemment, 68% sur la croissance de l’entreprise
  • Ils sont très majoritairement persuadés que si les femmes avaient un meilleur accès à l’emploi dans les entreprises technologiques (STEM et IA), l’impact serait également positif : 78% sur la société et sur la croissance économique ou encore 71% sur l’efficacité des applications technologiques et les outils d’IA

Pour la très grande majorité des ressortissants des pays du G7 : il est temps de passer à l’action !

Face à la persistance des inégalités, les populations du G7 attendent certes des mesures centrées sur l’éducation :

  • 84% en faveur de l’investissement dans l’éducation des femmes et des filles
  • 86% en faveur d’opportunités à vie pour tous d’accès à la formation professionnelle dans le domaine des sciences et technologies

Ils expriment aussi de réelles attentes dans la mise en place de mesures destinées à permettre une véritable prise de conscience des inégalités auxquelles font face les femmes dans leur accès à la santé, ou encore le lien entre les inégalités de genre et de grands problèmes tels que le changement climatique (ils perçoivent peu aujourd’hui comment les femmes peuvent être davantage affectées).

  • 85% développer une meilleure compréhension des problèmes spécifiques de santé des femmes ou encore 85% une meilleure compréhension des questions de santé mentale
  • 69% communiquer sur les liens entre les inégalités entre les sexes et les effets du changement climatique

Mais beaucoup ont aussi le sentiment que ces mesures consensuelles ne suffiront pas, qu’il faut des mesures contraignantes pour enclencher un changement des mentalités et forcer les choses qui autrement risquent d’évoluer trop lentement :

  • Des quotas dans les universités : 69% en faveur d’un objectif d’au moins 40% de filles dans les filières scientifiques et technologiques
  • Des engagements fermes de la part des entreprises : 80% sont pour qu’elles s’engagent à parvenir à une égalité à tous les niveaux dans leurs équipes en charge de l’IA
  • De la part des gouvernants : 83% en faveur de l’introduction d’une législation assurant un accès égal des femmes au capital social et économique et 76% pour la nomination de femmes à des postes de responsabilité pour agir sur le climat

Pour les interviewés, il faut faire évoluer les choses et prendre des mesures fortes, de véritables engagements car force est de constater qu’autrement les stéréotypes persisteront. Parce que sans mesure de la part des pouvoirs publics notamment en matière de développement des modes de garde il est vrai qu’il est difficile d’être une mère et de poursuivre une carrière. Parce que sans mesure de la part des entreprises, quand il y a peu de femmes à des postes de responsabilité il est difficile pour une femme de se projeter dans une carrière.

Parce que quand l’accès des filles aux filières les plus rémunératrices ou les plus porteuses en matière d’emploi n’est pas encouragé, il est difficile de ne pas voir se reproduire les inégalités économiques de genre.

Avec à chaque fois une mécanique insidieuse et implacable qui se met en place : donner aux femmes le sentiment que leur situation est le fruit de leurs propres choix.


Fiche technique : enquête Ipsos pour le Women's Forum menée du 17 au 31 août 2020 auprès de 3500 ressortissants des pays du G7, soit un échantillon représentatif de la population nationale âgée de 18 ans et plus dans chacun des 7 pays du G7 (méthode des quotas).

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  • Amandine Lama Directrice de Clientèle, Département Politique et Opinion, Public Affairs
  • Etienne Mercier Directeur Opinion et Santé - Public Affairs

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