La Génération Z réinvente le bien-être émotionnel : entre repli sur soi et défi de la réalité

Face à un monde en crise, la Génération Z bouleverse les codes du bien-être mental. Entre "Flop Era" et "Delulu Life", ces jeunes adultes adoptent de nouvelles stratégies pour gérer leur santé émotionnelle, redéfinissant au passage notre rapport au bonheur et à la réussite. Les experts Ipsos Synthesio et Ipsos Strategy3 plongent au cœur de ce phénomène à la lumière des récentes études menées par Ipsos en France et à l'international et d'une analyse des conversations sur les réseaux sociaux.

Auteur(s)
  • Léa Scurti Social intelligence researcher, Ipsos Synthesio
  • Zoé Fouyer Consultante, Ipsos Strategy3
Get in touch

La santé mentale, préoccupation majeure dans un monde en crise

La santé mentale est devenue la préoccupation n°1 dans le monde, devant le cancer, comme l’a révélé l’enquête menée par Ipsos pour le World Mental Health Day en 2024. Cette préoccupation se dessine dans un contexte de polycrises : les individus sont confrontés à une succession de crises anxiogènes telles que l'inflation galopante, l'accroissement des inégalités sociales, les conflits armés et la violence croissante, la pandémie persistante, et bien sûr l'urgence climatique.  Prendre soin de soi, dans un monde hostile, est devenu une nécessité.

Mais l’urgence d’agir pour son bien-être émotionnel n’est pas la même pour tout le monde : c’est la génération Z qui est en première ligne. Frappée par le Covid alors qu’elle était au lycée ou dans les premières années de la vie adulte, en pleine construction de soi, c’est elle qui vit aujourd’hui le plus durement les souffrances émotionnelles : le sentiment de solitude, la pression au travail – 20% de cette génération se sent stressée au point de ne pas avoir pu travailler pendant une certaine période, alors qu’au sein de la génération de ses parents, cela ne concerne qu'une personne sur 10 (11%) – et les injonctions sociales liées à un idéal de perfection dans à peu près tous les domaines.  Aujourd’hui, 85% de Gen Z déclarent « vouloir en faire plus pour leur bien-être mental », contre 70% des baby-boomers, comme le montre l’étude Ipsos Global Trends 2024

L'héritage pesant des injonctions sociales

La crise du Covid n’est pas seule responsable de cette situation. La Gen Z porte le poids d’une société où les injonctions sociales ont fait leur loi pendant des décennies. 

L’injonction à la réussite, en premier lieu, qui concernait d’abord les hommes avant d’être aussi imposée aux femmes avec dans les années 90 avec la Girlboss Era et l’Empowerment, assimilant réussite professionnelle des femmes (cadres notamment) et bonheur. Pensez : Le Diable s’habille en Prada, qui martèle l’idée qu’on ne peut pas aspirer au bonheur sans avoir une carrière. 

Puis l’injonction au bien-être, avec dans les années 2000 l’explosion du développement personnel, du coaching et du yoga comme méthodes garantissant le bien-être dans tous les aspects de sa vie. Là c’est Mange, Prie, Aime, adapté du livre best-seller édité à 8 millions d’exemplaires avant d’être un film avec Julia Roberts qui est le plus représentatif de sa période, avec un personnage principal qui part dans une grande quête initiatique à travers le monde pour « se trouver ».  

Ajoutons à cela les multiples injonctions qui nous sont présentées comme autant de moyens de nous rendre heureux : jeunesse, beauté, minceur, richesse, et tant d’autres.

La rébellion de la Gen Z : bienvenue dans la "Flop Era"

Ecrasée par le poids de ces injonctions, démoralisée par une absence de soutien perçue de la part des générations précédentes, la GenZ se rebelle. A contre-courant, elle décide d’accepter les moments difficiles sans avoir peur de les montrer (sur les réseaux sociaux notamment), et de retrouver son bien-être mental en refusant de se laisser absorber par un idéal de perfection dont le seul résultat est de créer de la souffrance.  Bienvenue dans la Flop Era.

L’expression « Flop Era » est née pour se moquer des échecs commerciaux d'artistes populaires, à l’image de Katy Perry et de son dernier album 143, dont aucun des titres ne figure dans le classement Hot 100 du magazine Billboard et à propos duquel les critiques parues dans les médias sont acerbes. Puis la « Flop Era » s’est étendue aux individus, exprimant un sentiment de découragement ou d'échec dans la vie de tout-un-chacun avec une touche d’humour noir et d’auto-dérision. Vu sur Tiktok : « Je suis dans ma flop era », soit « rien ne va pour moi en ce moment ».  C’est Flea Bag, série à succès diffusée pour la première fois en 2016, qui dépeint le mieux ce changement radical : son personnage principal navigue de grandes difficultés personnelles en prenant soin d’elle de manière très imparfaite, avec beaucoup d’auto-dérision et une confiance limitée dans l’avenir.

Les nouvelles tendances du bien-être selon la Gen Z

La Flop Era influence en profondeur les comportements. On observe d’abord un fort repli sur soi, avec 57% des Gen Z français qui affirment ressentir de plus en plus le besoin de passer du temps seul (contre 53% pour l’ensemble) et 63% des 16-34 ans en France souhaiteraient que leur logement devienne le lieu central de tous les domaines de leur vie en 2035 : travail, sport et loisirs, vie sociale, vie familiale... Sur les réseaux, ils mettent en scène leur vie domestique à travers des tendances comme la #SoupSeason, le #GirlDinner ou le #SundayReset, valorisant les moments solo dans son chez-soi réconfortant. 

Plutôt que d’être dans l’action, on préfère l’inertie et le laisser-aller : 69% des Gen Z dans le monde aimeraient aussi pouvoir ralentir leur rythme de vie (+3 pts vs la moyenne mondiale) et n’expriment pas de complexe à l’idée d’arrêter de faire du sport « pour vivre avec moins de prise de tête et plus de fun au quotidien, profiter chaque jour de chaque instant tout en s’infligeant beaucoup moins de pression». Sur TikTok, la trend #PassengerPrincess montre des gens qui se laissent conduire et font du trajet en voiture un véritable moment de selfcare : plaid, pantoufles, masque relaxant… On notera qu’en France, les Millennials commencent à partager cette aspiration à ralentir et dépassent même les Gen Z, 69% contre 66% et très loin devant les Baby-Boomers (51%).

Enfin, d’autres indices montrent un autre rapport à la réalité. La nier, c’est aussi en défier les limites et (s’)ouvrir de nouvelles perspectives dans une Delulu Life, de l’anglais delusional (délirant), et un adage « Delulu is the solulu » qui suggère qu’une vision optimiste, même fantasque, peut être une voie vers le bonheur et la réussite, avec comme ligne directrice « Fais semblant jusqu'à ce que tu y arrives ». Pour mémoire, The New York Times lui avait dédié un article précisant que les publications avec le mot “delulu” avaient été vues plus de 5 milliards de fois sur TikTok il y a moins de deux ans.

Les paradoxes du bien-être version Gen Z


Attention cependant à ne pas tomber dans la dérive et la déresponsabilisation égoïste. C’est ce qu’on observe quand la quête du repli sur soi mène à l’isolement, lorsque le ghosting est prôné comme manière de prendre soin de soi et incite à se couper de sa famille et de ses soutiens les plus proches comme le montre la tendance #GhostingIsSelfcare. 

Lorsque l’auto-dérision se transforme en fuite de la réalité, avec 71% des Gen Z français qui déclarent « vivre au jour le jour car le futur est incertain » et 50% « ne pas s’intéresser à l’éthique et la responsabilité sociale des entreprises et vouloir juste de bons produits », loin de l’idée que les jeunes sont des activistes pro-écologie. Sur les réseaux sociaux, les jeunes générations s’auto-encouragent à abandonner l’idée de préparer le futur et dépenser toutes leurs économies dans des expériences pour vivre leur vie plus intensément (voyages, concerts, soirées,…). « Money will come back, but I’ll never be 25 in the Maldives again », une version du YOLO poussée à l’extrême.

Repenser nos approches face à l'évolution des aspirations au bonheur

Les marques, les employeurs et les pouvoirs publics doivent désormais tenir compte de cette nouvelle donne imposée par la Gen Z. La position idéale n’est pas facile à trouver : être à la fois attentifs aux conséquences multiples de ce changement sur tous les domaines de nos vies (consommation, habitudes de vie, citoyenneté…), tout en trouvant le juste ton pour s’adresser à cette génération qui casse les codes mais peut se retrouver piégée par ses propres règles.

Auteur(s)
  • Léa Scurti Social intelligence researcher, Ipsos Synthesio
  • Zoé Fouyer Consultante, Ipsos Strategy3

Société