"Les Gilets Jaunes se sont sentis ignorés" - interview de Brice Teinturier pour Le Monde

Alors que mouvement des Gilets Jaunes secoue la France depuis plusieurs semaines, Brice Teinturier, Directeur Général délégué d'Ipsos France, répond aux questions du Monde sur les origines de ce mouvement.

Propos recueillis par Gérard Courtois pour Le Monde

Comment expliquez-vous le mouvement des « gilets jaunes » et le soutien dont il bénéficie jusqu'à présent dans l'opinion ? 

Lors de crises similaires, comme celle provoquée, à l'automne 1995, par les réformes de la Sécurité sociale et des régimes spéciaux de retraite, on avait parlé de « grève par procuration ». L'argument employé à l'époque par les manifestants – « Aujourd'hui, c'est nous qui sommes touchés, demain, ce sera vous »– avait été très mobilisateur.
Le mouvement des « gilets jaunes » relève d'une autre logique qui n'est pas le soutien par procuration, mais par identification. C'est pourquoi, même s'il y a des dominantes, celles de La France insoumise ou du Rassemblement national - ex-Front national - , par exemple, il n'est totalement réductible à aucune catégorie politique ou sociale. Au contraire, de très nombreuses catégories, diverses et même a priori contradictoires, peuvent s'identifier aux « gilets jaunes ». C'est ce qui fait sa force, sa puissance de soutien dans l'opinion et son caractère inédit.
A cela s'ajoute une seconde singularité : si elles sont évidemment fédératrices et concrètes, la protestation contre la hausse du prix de l'essence ou les revendications sur le pouvoir d'achat ne sont que la partie superficielle de la révolte actuelle. Celle-ci met en branle une composante plus immatérielle, un imaginaire et des mythes mobilisateurs beaucoup plus profonds. C'est pourquoi la seule annulation des taxes sur les carburants ne suffira pas pour calmer ce mouvement, si on ne répond pas à la partie immergée de l'iceberg.

De très nombreuses catégories peuvent s’identifier au mouvement des “gilets jaunes”. C’est ce qui fait sa force, sa puissance de soutien dans l’opinion et son caractère inédit

Qu'entendez-vous par « mythes mobilisateurs » ? 

C'est ce qui fait bouger une société, ce sont des visions qui agrègent des millions de gens. Le premier ressort est une demande très forte de considération. Les « gilets jaunes » disent : « Regardez-nous, nous sommes là, nous existons. »Et cela marche. Tout à coup, des individus isolés se découvrent et se célèbrent en tant que collectif. D'où la joie, la jubilation presque. Mais ce « Regardez-nous » se double d'un « Ecoutez-nous, prenez-nous en compte, respectez-nous, respectez ce que nous sommes, ce que nous disons et ce que nous voulons. Et, plus exactement, ce que nous refusons ».
En effet, au-delà des questions matérielles et de la demande de considération, les refus des « gilets jaunes » sont très clairs. Ils refusent d'abord un monde qu'ils considèrent comme profondément injuste. Ce sentiment colossal d'injustice et de mépris, nous le mesurons dans nos enquêtes depuis des années. C'est le refus d'un monde façonné par les inégalités sociales, salariales ou statutaires, dans une société de plus en plus -divisée entre des « protégés » et des « exposés » – au risque en général, au chômage, à la précarité ou à la mondialisation. Mais ils -refusent également une vision du monde froidement rationnelle et désincarnée, où tout se joue autour de l'efficacité, du rendement, de la productivité, comme si un pays ou la vie pouvait se résumer dans un tableau Excel. Ils lui opposent une attente de fraternité, de convivialité et une exigence : l'humain d'abord. Et peu importe la rationalité jugée technocratique.
Enfin, les « gilets jaunes » refusent la bipolarisation du marché du travail entre des emplois à très forte valeur ajoutée et d'autres de plus en plus précaires et mal payés. Ils n'ont pas eu besoin de lire le dernier livre de Patrick Artus, Et si les salariés se révoltaient ? (Fayard, 176  pages, 15  euros), pour comprendre que le modèle de destruction créatrice d'emplois théorisé par l'économiste Joseph Schumpeter ne fonctionne plus, faute de gains de productivité puissants dans une économie de services à la personne, où les emplois intermédiaires se raréfient. Ils sont donc prisonniers de cette bipolarisation, sans espoir de pouvoir, eux-mêmes ou leurs enfants, échapper à ce déclassement social. Ce n'est pas un sentiment, mais une réalité profonde qu'ils éprouvent au quotidien.

Ils refusent d'abord un monde qu'ils considèrent comme profondément injuste. Ce sentiment colossal d'injustice et de mépris, nous le mesurons dans nos enquêtes depuis des années

Pourquoi ces mouvements de fond ont-ils déclenché, tout à coup, une telle révolte ? 

Parce que les « gilets jaunes » ne se sont pas seulement sentis ignorés dans une société injuste, mais cernés.« Il ne faut jamais encercler complètement le tigre, sinon vous le rendez furieux, et il charge », dit un proverbe chinois cité par Mao. Dans la crise actuelle, c'est ce qui a provoqué le point de rupture : la hausse des taxes sur l'essence a été la goutte d'eau pour une partie de la population, tant en matière de pouvoir d'achat que de mobilité. Cela les a fait passer du désengagement, du dégoût ou du repli, à la révolte.

Ce sentiment d'être dans une situation et une société bloquées explique-t-il la violence qui accompagne le mouvement ? 

On en revient à la parabole du tigre encerclé. Mais il faut faire la différence entre -conflit et violence. Dans la vie d'un individu comme dans celle d'une société, les conflits existent parce qu'il y a des intérêts divergents. Ils sont légitimes, nécessaires et structurants, mais à condition de les reconnaître et de les traiter. Quand ce n'est pas le cas, vous basculez dans la violence. Or le mouvement actuel oscille entre le conflit structurant et la violence, qui en est le contraire. Tout l'enjeu est de savoir si l'on arrivera à repasser de cette violence à une situation de conflit, c'est-à-dire de -confrontation, mais aussi de négociation entre des revendications et des solutions. Cela suppose de reconnaître en préalable la réalité d'intérêts éventuellement divergents – mais pas forcément irréductibles.
Mais encore faudrait-il aussi, pour négocier, que ce mouvement ait des représentants. Or c'est à la fois sa singularité et sa -contradiction centrale de refuser le principe même de la représentation. Ce qui participe aussi de la violence : il n'y a pas de cadre pour une négociation. Ajoutons que, jusqu'à présent, cette violence, celle que l'on a constatée le 1er  décembre notamment, n'a pas significativement dissuadé l'opinion de soutenir les « gilets jaunes ». Et pour une raison claire : une majorité de Français considèrent que c'est le pouvoir qui est responsable de la situation en ayant été trop longtemps sourd à la colère d'une partie du peuple.

Tout l'enjeu est de savoir si l'on arrivera à repasser de cette violence à une situation de conflit, c'est-à-dire de -confrontation, mais aussi de négociation entre des revendications et des solutions

Pourquoi Emmanuel Macron cristallise-t-il une telle hargne, voire une telle haine ? 

Il est le point d'arrivée d'un processus qui le dépasse : l'injustice ressentie, la bipolarisation du marché du travail, ce n'est pas -Macron qui en est à l'origine. Mais il en est aussi le déclencheur. Par certaines mesures tout d'abord, qui ont activé l'injustice ressentie – réforme du code du travail, suppression de l'ISF, baisse des APL, « flat tax », etc. Mais aussi par une méthode de prise de décision jugée très technocratique, rationnelle, froide et issue d'un diagnostic se voulant objectif et qui ne se discuterait pas. Enfin, par une forme d'intellectualisme, dans les concepts et les mots utilisés, qui a accentué la distance et nourri le procès en arrogance.
A cela s'ajoute une erreur initiale : l'idée que, depuis la Révolution, une figure monarchique manquerait aux Français. Cela l'a conduit à incarner sa fonction et à conduire son action avec une autorité et une verticalité dites jupitériennes, en contradiction avec la promesse fondamentale de sa campagne qui, elle, était totalement juste : débloquer la société française en s'appuyant sur la société civile. Sur ce point essentiel, les Français se sont sentis floués. Tout en découle. Quand le président donne le sentiment de faire la leçon aux Français, c'est parce qu'il est convaincu d'avoir fait le bon diagnostic sur la situation du pays et qu'il cherche à les convaincre. Mais du coup, les Français se disent que c'est lui qui ne les comprend pas. Tout cela, le président et le gouvernement l'ont compris. Mais les choses se sont tellement cristallisées qu'ils sont maintenant difficilement audibles.

Quand le président donne le sentiment de faire la leçon aux Français, c'est parce qu'il est convaincu d'avoir fait le bon diagnostic sur la situation du pays et qu'il cherche à les convaincre

Qui peut, demain, tirer bénéfice du mouvement des « gilets jaunes » ? 

À court ou moyen terme, personne. Le gouvernement et le président sont évidemment les grands perdants. Mais les autres responsables politiques, y compris le Rassemblement national et La France insoumise, prennent un sérieux coup de vieux et apparaissent comme les défenseurs d'un système de représentation récusé par les « gilets jaunes ».

Emmanuel Macron peut-il se remettre de cette crise ? 

Son image initiale, qui était positive, est extrêmement abîmée et en grande partie cassée. Mais il peut tenter et parvenir, comme il s'y efforce depuis deux mois, d'atténuer certains traits, notamment cette posture jugée arrogante ou technocratique. L'autre chose pour substantiellement modifier la donne est une inflexion non seulement de méthode, mais de stratégie : des décisions qui apporteraient aux Français la preuve qu'il entend réellement s'attaquer au sentiment d'injustice qui est le moteur de la révolte actuelle. En un mot, il faut qu'il aille au-delà du volet « libérer » et active puissamment les volets « protéger » et « unir » de son triptyque initial.


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Auteur(s)

  • Brice Teinturier
    Brice Teinturier
    Directeur Général Délégué, Ipsos bva (@BriceTeinturier)

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