Recherche, sciences et stéréotypes

Comme chaque année, le forum Science, Recherche et Société, organisé les 29 et 30 septembre, a permis aux Français d’aller à la rencontre de chercheurs, de philosophes et d’acteurs de la société civile et d’échanger avec eux sur l’actualité scientifique, ses enjeux et sa contribution aux changements qui affectent nos vies. À cette occasion, La Recherche et Ipsos ont souhaité réaliser une enquête sur le thème des stéréotypes sexistes dans la science et la recherche.

Auteur(s)

  • Etienne Mercier Directeur Politique et Opinion - Public Affairs
  • Amandine Lama Directrice de Clientèle, Département Politique et Opinion, Ipsos Public Affairs
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Les Français estiment-ils toujours que les hommes sont avant tout des scientifiques, là où les femmes seraient davantage littéraires ? Comment ces préjugés affectent-ils les études et la carrière professionnelle des femmes ? Quelles mesures pour apporter plus de diversité dans les métiers scientifiques ?

Premier constat : les filles sont jugées plus douées que les garçons dans les matières scientifiques à l’école et leur réussite est jugée équivalente à celle des hommes dans le domaine des carrières scientifiques

Une majorité des personnes interrogées va à l’encontre des idées reçues sur la plus faible réussite des femmes dans les matières et les études scientifiques. Ainsi, 47% pensent que les filles réussissent mieux « dans les matières scientifiques en général au collège et au lycée », contre 19% qui estiment que les hommes réussissent mieux (34% ne voient pas de différence). De même, 40% pensent que les filles réussissent mieux dans les écoles d’ingénieur, contre 23% qui jugent que les garçons rencontrent davantage de succès.

Toutefois, une fois les études terminées, la réussite des femmes et des hommes est jugée équivalente : 31% pensent que les femmes réussissent mieux dans les carrières d’ingénieur, ce chiffre étant identique en ce qui concerne les hommes. Ce sont donc davantage les contraintes du monde professionnel qu’un goût ou des aptitudes inférieures pour les sciences qui semblent désavantager les femmes. En effet, une nette majorité des Français pense qu’« il est plus difficile pour une femme que pour un homme de devenir une scientifique de très haut niveau, car elle doit accepter de sacrifier en partie sa vie de couple et sa vie de famille » (73%).

De fait, chez bon nombre de Français, cette moindre capacité qu’auraient les femmes à sacrifier leur vie personnelle à leur vie scientifique n’est probablement qu’un argument qui cache des stéréotypes encore plus préoccupants : une moindre aptitude « naturelle » des femmes à réussir dans les sciences. Une situation d’autant plus préoccupante que beaucoup de femmes les partagent.

Deuxième constat : les préjugés sont très tenaces en ce qui concerne le rapport des femmes aux sciences

De fait, on note d’abord que l’intériorisation par une partie des femmes des préjugés sexistes relatifs à une moindre compétence en matière scientifique semble aussi peser.

Ce sont d’abord avec des stéréotypes culturels : les femmes seraient moins intéressées par les technologies, les carrières scientifiques exigeraient des sacrifices que les femmes ne seraient pas prêts à faire.

Près de la moitié des répondants (44%) pensent ainsi que les hommes font plus souvent carrière dans les sciences que les femmes car « ils sont naturellement plus intéressés par tout ce qui touche aux techniques et aux technologiques », une opinion d’ailleurs aussi bien partagée par les hommes (45%) que par les femmes (43%). De même, plus du tiers des Français (36%) affirme qu’il est « plus difficile pour une femme que pour un homme de s’épanouir en travaillant dans la recherche scientifique », là encore sans différences notables entre les réponses des hommes et des femmes.

Mais c’est aussi sur les prédispositions « naturelles » que les préjugés restent les plus forts : pour une majorité de Français, les femmes seraient plus « intuitives » que les hommes (69%), elles pâtissent une fois encore de la fameuse « intuition féminine » dont on peut toujours se demander ce qu’elle signifie, mis à part le fait qu’elle ne fait appel à aucune forme de logique. Elles sont aussi perçues comme plus à l’aise pour faire face à des problèmes concrets. Pour presqu’1 Français sur 2, les hommes seraient plus cartésiens (46% considèrent que c’est vrai contre 54% que c’est faux), donc plus aptes au raisonnement. Un tiers des interviewés considèrent aussi que les hommes sont plus à l’aise que les femmes face à des problèmes abstraits (33%). Aux femmes donc, l’intuition et le concret. Aux hommes, l’abstraction et le raisonnement. Autant dire qu’elles ont peu de qualités pour s’orienter vers la recherche fondamentale. Un tiers des Français considèrent aussi que le cerveau féminin serait différent de celui des hommes, leur offrant plus d’aptitudes pour les matières littéraires contrairement aux hommes qui s’épanouiraient plus dans les matières scientifiques (32%).

Et il faut noter que pour un Français sur deux (49%), juger que les hommes ont plus d’aptitudes que les femmes dans le domaine de la science et des technologies ne relève pas de la misogynie, un autre aspect où l’opinion des femmes et des hommes ne diffère pas nettement.

Malgré ces préjugés, des carrières scientifiques jugées prometteuses pour les filles…

Des préjugés qui n’empêcheraient pas une majorité des Français de conseiller à leur fille d’embrasser une carrière scientifique si tel était son souhait. Face à leur fille qui souhaiterait devenir ingénieure, une très nette majorité des Français (82%) lui conseillerait d’exercer cette profession. Les autres métiers scientifiques testés rencontreraient aussi l’approbation des parents : 81% pour celles qui voudraient devenir médecin ou chirurgienne, 75% pour celles qui souhaiteraient être chercheuse. Finalement, ce sont avant tout les métiers jugés les plus physiques à propos desquels les parents seraient les plus réticents : seuls 35% encourageraient leur fille désireuse de devenir militaire ou policière (46% lui conseillerait de changer de voie), et même 28% (contre 50%) pour celles qui voudraient être agricultrice.

Ces résultats posent une question :  comment conseiller à une jeune femme de s’orienter vers une profession d’ingénieur ou de chercheur lorsque l’on avoue soi-même avoir des préjugés « intellectuels » et « naturels » et que l’on considère que les femmes ont moins d’aptitudes que les hommes pour le faire ? Surtout comment conseiller à des jeunes filles d’embrasser une carrière scientifique alors qu’elles ont elles même intégré le fait que les femmes ont moins d’aptitudes pour y réussir ?

Certes, on pourrait se rassurer et se dire qu’heureusement, il y a peu de différences, sur les métiers scientifiques, entre les conseils que des parents apporteraient à leur fille ou à leur fils – ils seraient même apparemment un peu moins enthousiastes confrontés à un fils souhaitant devenir médecin/chirurgien (75%, contre 81% pour une fille) ou chercheur (66%, contre 75% pour une fille).

Mais là encore, il conviendrait de ne pas se réjouir trop vite car la différence des résultats garçons/filles tient essentiellement au fait que les parents d’enfants déclarent plus fréquemment qu’ils ne sauraient pas vraiment quoi conseiller leur fils (le laissant donc en partie plus libre de ses choix), tandis que lorsqu’il s’agit d’une fille, ils se montrent plus fréquemment capables de les orienter. Est-ce à dire que les garçons auraient moins besoin de conseils que les filles ?

Renforcer la présence des femmes dans les milieux scientifiques, un objectif jugé utile par les Français

Cette place encore trop limitée des femmes dans les métiers de la recherche est un véritable enjeu aux yeux des Français : 83% d’entre eux pensent que si plus de femmes devenaient chercheuses ou ingénieures, cela aurait « des conséquences positives pour la recherche scientifique ». ce sont même 86% des femmes qui partagent cette opinion.

Mais comment lutter contre cet état de fait ? L’ensemble des pistes testées dans notre enquête rencontre une adhésion quasi unanime des Français, quel que soit leur genre. Ainsi, plus de neuf personnes interrogées sur dix estiment que « pour renforcer la présence des femmes au sein des métiers de la recherche », il serait utile de « sensibiliser les enseignants à porter attention à leur façon de présenter les métiers de la recherche aux jeunes filles », de « faire venir de grandes chercheuses » en milieu scolaire ou encore « d’apprendre à l’école que les femmes sont aussi douées que les hommes pour les matières scientifiques » (95% chacun). Une part presque aussi importante (92%) se dit d’accord avec l’idée de « développer les programmes d’enseignements visant à lutter contre le sexisme et les stéréotypes de genre » ou encore de « former les jurys de concours/sélection à l’égalité femmes-hommes et à la lutte contre le sexisme ». Si les femmes sont généralement un peu plus enclines à approuver ces différentes pistes, elles sont aussi très largement plébiscitées par les hommes.

Reste qu’au vu des résultats de l’enquête, c’est bien l’état d’esprit des Français et notamment des parents qu’il faut peut-être changer en priorité (avant celui des enseignants) car ils semblent être les principaux émetteurs de ces préjugés sexistes, en grande partie intégrés par les femmes. Un combat de longue haleine.

 
Fiche technique :
Ipsos a réalisé une enquête du 5 au 11 septembre 2017 par internet auprès d’un échantillon de 1 000 Français âgés de 15 ans et plus. Le questionnaire est composé d’un volet barométrique avec des questions sur la perception de la science et du progrès technologique de manière générale et d’un volet ad hoc sur la place des femmes dans la science.

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  • Etienne Mercier Directeur Politique et Opinion - Public Affairs
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