Saga de l'été - Episode 3 : Le surtourisme

La communauté ConnectLive rassemble 1 500 participants venus exprimer et partager leurs points de vue durant l'été. Pour ce troisième épisode, nous mettons la lumière sur ce phénomène grandissant et contrastant avec la séquence de la covid-19 où les lieux touristiques étaient désert : le surtourisme, un enjeu aux multiples conséquences.

Lancée en 2020, la Saga de l’Eté a été développée par Ipsos pour découvrir comment les Français vivent leurs vacances, d’abord pendant la crise sanitaire, ensuite lors de la première année de la guerre en Ukraine, et maintenant dans un contexte d’inflation et de ralentissement économique. Les témoignages des participants de ConnectLive©, la communauté on line syndiquée d’Ipsos composée de 1500 membres représentatifs des Français[1], nous aident à explorer leurs attentes et leur vision de ces vacances d’été 2023.

 

Surtourisme et sous-tourisme

De 2020 à 2021, covid-19 oblige, il était d’usage de déplorer l’absence de touristes, les « villes mortes » et les « régions en berne » sans eux. En 2022, on se félicitait de les revoir alors que la crise sanitaire s’estompait : retrouver le niveau de 2019 était le signe du retour à la normale, ouvrait de nouvelles perspectives à tous les professionnels et bénéficiaires du secteur, et offrait à la France des recettes exceptionnelles, 57,9 milliards d’euros.

2023 voit la médiatisation du mot surtourisme pour dénoncer « l'impact du tourisme sur une destination ou des parties de celle-ci qui influence de manière excessive la qualité de vie perçue des citoyens et/ou la qualité des expériences des visiteurs d'une manière négative[2] ». Et 2023 voit aussi six députés de la Nupes soumettre à l’Assemblée nationale une proposition de loi d’urgence pour que l’été ne soit ni « le temps des inégalités » ni celui du « sous-tourisme » en fonction des revenus de chacun.

Si l’on considère qu’un touriste est une personne qui a passé au moins une nuit dans un pays étranger au sien, on en comptait 1,5 milliard en 2019, après 700 millions en 2000, 285 millions en 1980 et… 25 millions en 1950[3].

Comment gérer l’attractivité d’un quartier romantique parisien popularisé par telle ou telle plateforme de streaming, celle d’un village médiéval élu comme le plus beau de France, celle d’un site au pittoresque idéal pour les selfies tournant en boucle dans les réseaux sociaux ? Les Français que nous avons interrogés via ConnectLive© révèlent toute l’ambiguïté du surtourisme.

Sur le plan pratique, ils sont d’accord pour le considérer comme l’effet d’un tourisme de masse caractéristique « des lieux où il y a une trop grande concentration de personnes en même temps au mètre carré, ce qui détériore l'environnement, perturbe la vie des habitants, génère des pollutions ou des destructions de la faune et de la flore, fait exploser les prix avec les locations saisonnières, etc. ».

Ils voient que de plus en plus de lieux, parfois inattendus, sont concernés par ce déséquilibre entre place disponible et taux de fréquentation : « après Saint-Tropez ou le Mont Saint-Michel, Venise ou Prague, c’est partout maintenant avec les falaises d'Etretat, le Pont du Gard, Saint-Jean-de-Luz, en Toscane avec ses bords de mer bondés et ses petits villages engorgés de véhicules, et même Calais !  », au point que les résidents doivent changer leurs habitudes : « Etant d'origine tchèque, de Prague, j'ai pu assister à l'envahissement progressif du centre-ville par les touristes et surtout aux changement que cela implique : transformation des rez-de-chaussée de bâtiments magnifiques et classés, en boutiques pour touristes, enseignes lumineuses affreuses, foules permanentes sur les axes les plus connus....Les Praguois ne fréquentent plus le vieux centre, sauf la nuit ou très tôt le matin ».

Ils voient aussi que le surtourisme est le produit d’une situation qui dépasse les limites de ce qu’un territoire peut gérer avec la présence simultanée de touristes arrivant par terre, par air, et par mer avec les paquebots géants[4] qui en débarquent des milliers supplémentaires ; ils incarnent le paroxysme du tourisme et des paradoxes de l’époque : « C'est tragique : pour les habitants des sites visités (pollution, dégradations de l'environnement). Même si cela profite à l'économie financière de certains pays, c'est une tragédie culturelle. Et que dire des passagers qui vivent pendant leur croisière comme chez eux : un immense supermarché 24h/24 avec ses bruits, sa promiscuité. Quel désastre pour tous… », avec le risque de tensions : « ce genre de paquebot a posé problème dans ma région récemment avec des opposants qui ont empêché le débarquement (ce qui n’est pas cool pour les commerçants et restaurateurs locaux) ». Pour les plus sensibles à l’impact écologique et environnemental, les paquebots géants représentent une aberration à l’heure où les de plus en plus de centres-villes sont interdits aux Français dont le véhicule porte une vignette Crit’Air 3,4,5 et 6.

 

Le surtourisme, apogée de la société des loisirs ?

C’est sur le plan philosophique que le surtourisme embarrasse le plus parce qu’il pose la question de la société des loisirs et des valeurs de la société de consommation.

D’un côté, les vacances sont un droit et un acquis social depuis 1936 en France, et il n’y a aucune raison d’en priver les autres habitants de la planète qui accèdent à la fois à un niveau de rémunération et de vie supérieur, qui aspirent à découvrir le monde, et qui bénéficient des avantages de « la démocratisation des transports, avion en tête. Toutes les personnes bénéficiant d'un revenu moyen ont eu la possibilité – auparavant réservée aux plus aisés – d'avoir accès à des destinations qui leurs étaient interdites ». Sur le plan économique, les vacances rémunèrent tous les métiers qui en dépendent et participent au dynamisme local en créant notamment des emplois, « le tourisme étant devenu une industrie qui doit produire », d’où à la fois appât du gain exponentiel et difficulté à gérer la présence de milliers de touristes supplémentaires.

De l’autre, quel est le sens d’une visite dans un lieu surpeuplé, comme si « on était dans le métro aux heures de pointe », synonyme « de surconsommation et de sur-fréquentation, sans flânerie ni détente possible, avec tout le stress qui va avec » ?

L’attitude à la fois moutonnière, désinvolte et égoïste des visiteurs est souvent mise en cause, comme si « profiter » et se mettre en scène dans les réseaux sociaux étaient désormais leurs seules motivations, sans considération pour une « population locale qui se sent rejetée de chez elle par l'afflux plus ou moins saisonnier d'une population itinérante, sans-gêne et parfois agressive » ni « respect de la nature avec des personnes qui ne pensent qu'à leur petit confort, jettent cigarettes, cannettes, déchets, un peu partout ».
 

Quelles solutions ?

Eviter de se joindre aux cohortes de touristes, être responsable, garder pour soi ou ses proches ses trouvailles représentent les trois choses à faire du point de vue personnel : « Je suis très attentive à ne laisser aucun déchet, à respecter l'environnement et les habitants afin de ne pas les heurter par mon comportement. Et quand j'ai découvert des endroits magiques, je n'en parle qu'à des amis, je ne partage dans les réseaux avec un principe "pour vivre heureux, vivons cachés" ».

Sur le plan collectif, les mesures à prendre sont beaucoup plus compliquées. Ceux qui considèrent les vacances comme un temps de liberté absolue ne veulent « avoir à subir aucune contrainte, que ce soient des limitations du nombre de visiteurs ou une majoration des prix » et rejettent des mesures perçues comme punitives (« Les vacances, c'est pour s'amuser et pas le bagne »), ce d’autant plus qu’il n’y a pas de garantie de retrouver un tourisme à échelle humaine : « Je n'accepterai jamais parce que ça n'évitera pas de se retrouver au milieu du troupeau ». Pour tous ceux qui ne peuvent pas choisir leurs périodes de vacances, « ces mesures sont trop contraignantes et pénalisantes parce qu’on ne peut visiter quand on voudrait ».

En revanche, les plus réfractaires au surtourisme sont les plus favorables à des politiques restrictives (quotas, taxes, tarification selon le moment de l’année, etc.) mais sont gênés par la perspective de la fin de l’égalité devant les vacances et l’idéalisation du comportement des « riches », comme s’ils étaient exemplaires et vertueux par principe et la « masse » inculte et sans éducation par nature : « Augmenter les taxes va instaurer la sélection par l'argent mais les plus riches ne sont pas les plus respectueux, ils sont comme les autres ! Les quotas sont la seule solution qui a du sens à mon avis ». D’autre part, ils veulent être sûr que l’argent des taxes va bien à la protection de la faune, de la flore, et à la préservation des monuments ou des paysages.

Le modèle économique du tourisme risque aussi d’être atteint par les politiques restrictives avec un effet pervers : « Les quotas restent la meilleure solution, mais les artisans et commerces risquent de grincer des dents car il y aura forcément un manque à gagner ; ils augmenteront fatalement leurs prix et au final le touriste paiera encore plus ».

Eduquer au respect des gens et des lieux semble prioritaire, à la fois pour responsabiliser le choix des destinations et adopter un comportement adapté une fois sur place : « faire payer plus, c’est contre la liberté, surtout dans la situation économique actuelle. Il faut que les gens prennent conscience d’éviter d’aller tous au même endroit en même temps et anticiper quand il y a trop de monde ».

De ce point de vue, la campagne lancée par la municipalité d’ Amsterdam, "Stay Away" (elle cible les hommes britanniques âgés de 18 à 35 ans pour les sensibiliser aux risques et aux conséquences de la consommation excessive d'alcool et de drogues lors des enterrements de vie de garçon ou dans les pubs) est jugée sympathique, parce qu’elle constitue « une sensibilisation et pas un interdit ». Mais elle interroge aussi sur la politique d’une ville réputée pour un libéralisme (consommation de drogue, quartier rouge…) qui en fait historiquement « une destination de débauche pour certains » et qui « a donné le bâton pour se faire battre pendant des années ».

Si l’on ne peut pas réduire drastiquement la fréquentation touristique, c’est au moins une guerre culturelle qu’il faut gagner pour que les visiteurs, notamment les plus jeunes, ne se comportent pas en « conquérants » et ne « s'amusent pas de la transgression ». Le combat n’est pas perdu, mais « c'est tout un modèle de société de consommation et de valeurs qu'il faudrait revoir. Tant que ces attitudes stupides et égoïstes seront valorisées par les Influenceurs, il n'y aura pas d'amélioration ». Les Influenceurs pourraient-ils relever le défi de contrer ces pratiques ?

Tourisme | Surtourisme | Vacances | Communautés | ConnectLive

Retrouvez tous les épisodes de
notre saga de l'été

Episode 1 - Le secret des vacances

Episode 2 - Les vacances en 2040

Episode 3 - Le surtourisme

Episode 4 - Vacances : avec ou sans enfant ?

Episode 5 - Les occupations de vacances

Episode 6 - Les rencontres en vacances

Episode 7 - Cap sur la rentrée

 

Pour en savoir plus sur les communautés Ipsos, contactez Charbel Farhat via le formulaire en bas de page


[1] Sexe, âge, CSP, région.
[2] https://www.unwto.org/archive/europe/press-release/2017-11-02/2017-unwtowtm-ministers-summit-60-tourism-ministers-and-companies-gather-di
[3] https://journals.openedition.org/etudescaribeennes/882#tocto2n1
[4] Le plus grand paquebot du monde, l’Icon of the Seas, affiche déjà complet. Il compte 7600 passagers, 2 394 membres d’équipages, sachant que la moyenne d’un grand paquebot normal est de 3000 personnes réparties entre les passagers et l’équipage.

Auteur(s)

  • Yves Bardon
    Yves Bardon
    Directeur du programme Flair, Ipsos Knowledge Centre

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