Saga de l'été 2026 | Les vacances des Français
Saga de l'été 2026 | Les vacances des Français

Saga de l'été 2026 - Épisode 5 : le revenu universel de base, une idée diabolique ?

Chaque jeudi de l’été, suivez les vacances des Français à travers les témoignages exclusifs de notre communauté online Ipsos RealTalk. Pour ce nouvel épisode, nous les avons invités à se projeter dans un futur où l'intelligence artificielle aurait profondément transformé le monde du travail. Que ferait-on de son temps avec un revenu universel de base ? Comment donner du sens à sa vie dans une société de l'après-travail ?

Sommaire de l'épisode

  1. Et si le travail disparaissait ?
  2. Le Revenu Universel, un paradigme nouveau qui laisse perplexe
  3. La société de l'après-travail, un monde sans sens ?
  4. L'après-travail, aux sources de l'humain ?
  5. Travailler moins pour profiter plus ?
Le café du revenu universel

 

Et si le travail disparaissait ?

Depuis bientôt une centaine d’années, on s’est habitué à considérer les vacances comme un temps de repos par opposition au travail, les congés payés représentant la possibilité de quitter temporairement son activité tout en conservant son salaire. Les penseurs proches du mouvement ouvrier et souvent marxistes considéraient les vacances comme le symbole de la réappropriation de leur vie par les travailleurs, le temps libre ayant une « valeur » au même titre que le temps productif. 

Que se passerait-il si le travail disparaissait ? Si les machines, les robots et l'intelligence artificielle remplaçaient progressivement les humains dans la plupart des domaines ? 

Pour les leaders de la Silicon Valley, ce moment est arrivé et nous vivons une révolution anthropologique qui dépasse de loin la révolution industrielle du XIXème : celle-ci n’avait pas remis en question l’idée morale du travail comme dimension fondamentale de la vocation humaine, bien au contraire. Et c’est précisément pour la dénoncer que Paul Lafargue avait écrit Le Droit à la paresse en 1880 ; le vrai sujet n’était pas d'obtenir quelques semaines de vacances de plus, mais de s’interroger sur la croyance que la vie doive être organisée pour et autour du seul travail.

Maintenant, il ne s’agit plus d’opposer engagement et paresse ou surinvestissement professionnel et « minimum syndical », mais tout simplement activité et inactivité.

Demis Hassabis (Google DeepMind) compare l'IA aux inventions qui ont transformé l’humanité (le feu, l’électricité, l’aviation, etc.) quand Sam Altman (OpenAI) affirme qu’elle va accomplir la plupart des tâches que les gens font aujourd'hui, de nombreuses catégories professionnelles étant appelées à disparaître. La position de Dario Amodei (Anthropic) est plus radicale ; pour lui, l'IA pourrait éliminer jusqu'à 50 % des emplois de bureau d'entrée de carrière dans les années à venir, l'arrivée d'employés numériques ultra-compétents représentant un risque économique majeur. Quant à Elon Musk, il se révèle encore plus maximaliste et soutient qu'une IA plus intelligente que les humains apparaîtra et qu'à terme le travail deviendra largement optionnel ; il a décrit l'arrivée de l'IA comme un « tsunami supersonique » avec une économie où les machines assureraient l'essentiel de la production.

De quoi vit-on si l’on ne travaille plus ? Avec le revenu universel de base, destiné à compenser les pertes d’emploi et à garantir une rémunération à toutes celles et tous ceux qui ne travailleront pas dans le futur, les machines produisant l'essentiel des biens et services. Sur le papier, ce revenu, qui n’est pas un minimum vital mais pourrait se monter à plus de 5000 euros par mois, serait financé par les gains de productivité, une taxe sur les robots, une taxation accrue des grandes entreprises numériques et des profits liés à l'IA.

Pour savoir comment les Français réagiraient si on leur annonçait à la fois d’éternelles vacances et un monde où le travail n’est pas le point focal qui structure leur vie ni la condition sine qua non pour mériter un revenu, Ipsos les a interrogés via sa plateforme en ligne RealTalk.

Le Revenu Universel, un paradigme nouveau qui laisse perplexe

Premier enseignement, une majorité de participants a entendu parler du revenu universel de base et leurs réactions révèlent de nombreux clivages, avec notamment la critique d’une idée « d’extrême gauche ». Quand on les interroge sur l’impact d’un RUB (Revenu Universel de Base), leur première réaction est d’y voir une évolution qui pourrait créer de nouveaux problèmes (43 %), une idée séduisante mais difficile à mettre en place (37 %), une opportunité pour donner plus de liberté aux individus (24 %), une réponse possible aux transformations du monde du travail (18 %).

Pour les Technoptimistes, le revenu universel est la réponse logique à l'automatisation et au développement de l’IA (« Avec la désindustrialisation du pays et l'arrivée de l'IA, il n'y aura plus de boulot pour tous »). Si les machines créent l'essentiel de la richesse, chacun devrait pouvoir en bénéficier. Dans cette perspective, le RUB « permettrait à tout le monde de vivre décemment, réduirait la précarité et donnerait plus de stabilité ». Pour autant, beaucoup ont du mal à imaginer comment ce système pourrait être financé, notamment « vu la dette abyssale du pays » et « cette période de récession ».

Pour les RUB-Sceptiques, sur le plan social, c’est au mieux « une utopie qui n'a que peu de sens et ne se passera jamais » et, sur le plan industriel, une aberration : « Qu'en est-il de la compétitivité, de la création d'entreprises, de la recherche et de l'innovation ? ». 
Ils continuent à raisonner à partir des grands cadres idéologiques classiques. Les uns restent fidèles à la représentation capitaliste traditionnelle (« Les richesses ne tombent pas du ciel et doivent être produites »), les autres aux référents marxistes (« La question qui doit être posée est la suivante : qui possède les outils de production ? »), le travail étant l'activité par laquelle l'homme produit ses conditions d'existence et transforme le monde.

Pour les RUB-Pragmatiques, le revenu universel n'est envisageable qu'à l'échelle d'une transformation profonde de la société, voire du système économique lui-même : « Il implique une remise à plat pure et simple du système capitaliste » parce que « ce serait une véritable révolution du monde du travail ».

La société de l'après-travail, un monde sans sens ?

Deuxième résultat, le travail est tellement structurant et programme tellement notre représentation du monde que les participants ont beaucoup de peine à ne pas opposer « paresse » à « goût de l’effort », « assistés », « oisifs » et « profiteurs » à « travailleurs ». Pour eux, il ne représente pas seulement une source de revenu, mais un facteur d'identité, de lien social et d'épanouissement personnel : « Mon travail fait partie de ce qui me définit », « Un individu a besoin de se sentir utile pour exister ». Ils rencontrent aussi des difficultés à se projeter dans un monde où les activités humaines classiques sont prises en charge par des machines (robots de nettoyage, de manutention ou d'aide à domicile ; assistants virtuels, rédacteurs, agents de support client, comptables ou graphistes ; outils de diagnostic médical, etc.).

Derrière la question économique apparaît donc une interrogation plus profonde : que deviendrait une société où le travail ne serait plus au centre des vies ? Avec le RUB, la méritocratie disparaît (« Pourquoi faire dix ans d'études si tout le monde gagne pareil ? ») et surtout l’idéal d’égalité qui fonde la république française : « Une minorité contrôlerait les IA et les richesses tandis que les autres dépendraient du revenu universel », « Les GAFA vont prendre le pouvoir, un revenu universel sera instauré qui satisfera les besoins primaires des gens », « Lorsque votre subsistance dépend entièrement d'un Léviathan abstrait, vous devenez nécessairement vulnérable à son pouvoir ». Le techno-féodalisme apparaît donc comme le scénario le plus probable aux yeux des participants, avec la crainte d'une population maintenue dans une forme de dépendance économique avec peu de pouvoir sur son destin.

Un deuxième scénario, la société de la frustration (très fréquent aussi) renvoie à une population disposant de davantage de temps libre, mais privée de reconnaissance, de sens et de perspectives (« Les gens pourraient s'ennuyer à la longue s’ils n'avaient rien à faire », « Ce serait la procrastination généralisée »), avec des conséquences sur la santé mentale.

L'après-travail, aux sources de l’humain ?

Troisième enseignement, quand on demande aux participants comment ils occuperaient leurs journées et quels projets ou envies ils prendraient le temps de réaliser, sans croire en un nouvel âge d'or, ils trouvent finalement beaucoup d’avantages à ne plus consacrer l’essentiel de leur vie à travailler.

Ce temps retrouvé serait consacré en priorité à la famille et aux proches (64 %), aux passions et aux loisirs (58 %), aux voyages et aux expériences (43 %), ensuite à l’apprentissage et aux découvertes (36 %), à la création et aux projets personnels (35 %), à l’engagement citoyen (33 %), enfin à la spiritualité ou la réflexion personnelle (16 %) .

Les participants ne remplacent donc pas le travail par l'oisiveté mais imaginent plutôt un déplacement du sens vers trois grands pôles, les relations interpersonnelles et la transmission, la création, la contribution à l’amélioration sociétale, culturelle, etc. Autrement dit, même dans une société où le travail serait devenu secondaire, l'utilité, la reconnaissance et l'appartenance restent des motivations essentielles :

  • « Le temps disponible en plus pourrait être mis à contribution pour profiter davantage de sa famille. »
  • « Beaucoup de personnes peuvent consacrer une grande partie de leur temps à des activités qui profitent à la communauté, bénévolat, création artistique, éducation ».
  • « J'aimerais travailler à la mise en place de potagers participatifs à grande échelle et me former à l'architecture bioclimatique et autosuffisante pour développer des villes et des villages sur ce concept, apprendre à rénover de vieilles bâtisses et renouer avec le savoir-faire d'antan ».

Travailler moins pour profiter plus ?

Plus les participants se familiarisent avec le concept de revenu universel, plus ils se voient voyager davantage, multiplier les loisirs, plus fréquenter les lieux culturels, pratiquer plus d'activités récréatives, etc.

Le monde devient alors un terrain de jeu accessible toute l’année, avec le risque d’alimenter les tensions environnementales, notamment le surtourisme, l’impact des croisières et des transports aériens, sans oublier la pression sur les ressources naturelles et la vie des locaux : « Si nous travaillons moins, nous aurons plus de temps de loisirs, donc nous consommerons davantage ».

Dans ce contexte, c’est le cœur du paradoxe du revenu universel : démocratiser le tourisme et accentuer les nuisances déjà dénoncées aujourd’hui (saturation des sites touristiques, hausse des prix du logement, infrastructures dépassées, artificialisation accrue).

Le Revenu Universel de Base se révèle donc comme profondément diabolique, à la fois au sens du Tentateur et du Diviseur. Tentateur, parce qu’il crée une situation rarement vue : libérer un temps complet pour soi sans hiérarchie, sans méritocratie, sans obligation professionnelle, sans crainte de perdre son travail, totalement libre et dans le pur présent. Et Diviseur, parce qu’il renvoie chacun à ses aspirations les plus personnelles et les plus intimes : ou se projeter dans un narcissisme et une surconsommation décomplexés (plus de loisirs, plus de voyages, plus de dépenses, etc.) ou à l’inverse s’identifier à un humanisme qui s’épanouit en consacrant davantage de temps aux autres, à la culture, à l'apprentissage et à des activités peu consommatrices de ressources.

Il va falloir une longue cuillère pour dîner avec le Diable et régler la question…

 

Rendez-vous tous les jeudi 
pour une nouvelle immersion dans les vacances des Français

Retrouvez tous les épisodes

Charbel Farhat

Communauté Ipsos RealTalk : votre contact France

Ipsos RealTalk, c'est la communauté en ligne d'Ipsos.

Plusieurs milliers de membres NatRep dans plus de 20 marchés, dont 2 000 en France, disponibles 24/7 pour partager leurs expériences, leurs opinions, et leurs retours sur vos initiatives.

Charbel Farhat
Directeur de département

Auteur(s)

  • Yves Bardon
    Yves Bardon
    Directeur du programme Flair, Ipsos Knowledge Centre

Articles liés