L’emploi : un élément oublié du débat sur l'identité 

La France est souvent présentée comme l’un des pays où les gens travaillent le moins, le plus souvent à contrecœur, et où la valeur du travail est la plus contestée (un Président de la République en avait fait son combat). Pourtant, comme le révèle l’étude d’Ipsos « Global Inclusiveness » réalisée dans 27 pays, avoir un travail est structurant et pas seulement du simple point de vue économique.

Aux Etats-Unis, les images d'enfants séparés de leurs parents, comme en Europe, celles de centaines de migrants dérivant en Méditerranée, n’ont cessé de relancer les polémiques - souvent enflammées - sur le sujet migratoire.
La complexité du sujet tient à ce qu’il se situe au carrefour de problématiques culturelles et identitaires d’une part, et de problématiques économiques et sociales de l’autre. Il renvoie à nos débats sur ce que « nous sommes » en tant que communautés. Il questionne aussi notre capacité et notre envie d’accueil, qui renvoient de nombreuses nations occidentales à leur propre sentiment de déclassement économique, à leur angoisse du lendemain, à l’impression de perdre pied face à des mutations qui leur échappent.
Sur ce dernier point, il est frappant de constater à quel point peu de pays ont le sentiment que l’immigration ait pour eux impact positif. Selon une précédente étude Global Advisor réalisée à l’été 2017 par Ipsos, l'idée que l’immigration aurait eu un impact positif culmine à 44% en Inde, 40% en Grande-Bretagne et 38% au Canada et en Australie. En Allemagne (18%), en Pologne (15%), en France (14%), en Belgique (11%) en Italie (10%) ou en Russie (9%), très peu de citoyens perçoivent l’impact de l’immigration comme positif, en lien avec la question de l’immigration choisie contre l’immigration subie.
Globalement, seulement 28% des personnes interrogées par Ipsos (dans 27 pays) estiment que « l’immigration est bonne pour l’économie de leur pays ». Leur crainte la plus importante est la pression mise par les nouveaux arrivants sur les services publics de leurs pays - 49% jugent cette pression « trop importante » en moyenne, dont 61% en Italie, 58% en Grande Bretagne, 56% aux Etats Unis, 55% en France et 53% en Espagne. Même en Allemagne, pays qui s’est démarqué ces dernières années par une capacité d’accueil sans égale, 51% des Allemands estiment désormais que l’immigration met trop de pression sur leurs services publics. On en voit les conséquences dans les dernières proclamations du Ministre de l’Intérieur germanique. 
La question migratoire se pose donc, sur le plan économique, dans des termes assez comparables dans de nombreux pays développés, alors que leurs taux de croissance et de chômage, la qualité de leurs services publics, l’efficacité et la générosité de leurs aides sociales varient grandement.

Dans ce contexte, un élément distingue pourtant la France des autres pays : l’importance accordée à l’emploi parmi les conditions de réussite de l’intégration des nouveaux arrivants. En effet, comme le montre cette étude, si 65% des Français estiment qu’un immigré naturalisé ayant un emploi est un « vrai Français », ils ne sont que 41% à juger qu’un immigré naturalisé n’ayant pas d’emploi peut être reconnu comme un « vrai Français ». Ces résultats s’expliquent sans doute en partie par le fait que les Français sont, de tous les pays, ceux qui surestiment le plus la générosité des aides accordées aux immigrés, et donc le poids qu’ils représenteraient pour notre modèle social.  Ces surestimations ne doivent pas être analysées de façon simpliste comme des erreurs, elles sont en réalité révélatrices d’inquiétudes sous-jacentes quant à l’avenir pour soi-même ou pour les générations suivantes.
Les vertus intégratrices associées au fait d’avoir ou non un emploi sont extrêmement puissantes, et vont bien au-delà de notre rejet de « l’assistanat ». Détenir ou non un travail est en effet une des conditions incontournables, aux yeux des Français, de l’accession à une citoyenneté jugée « légitime ». 
Dès lors, on mesure à quel point la résolution de notre « crise d’identité » ne se jouera pas uniquement sur le plan culturel. Il est en effet tout aussi important de trouver des solutions concrètes permettant à la fois de résorber le chômage de masse et de soutenir une économie en pleine transformation - et combattre ainsi la crainte que les nouveaux arrivants ne soient mieux traités que les résidents de longue date -, et d’intégrer les migrants sur notre marché du travail. Des sujets qui sont assez rarement évoqués dans les débats médiatiques, à la différence des reconduites à la frontière, de la place de la religion, ou encore de l’opportunité d’ériger des murs ou des barrières... Des sujets qui impliquent aussi, plus que jamais, d’expliquer et d’anticiper les réactions d’opinions publiques qui ne sont pas forcément de mauvaise volonté mais qui, tout simplement, ne comprennent pas ce qui se passe.

Fiche technique :
Etude Ipsos Global Advisor réalisée online dans 27 pays, du 20 avril au 4 mai 2018, sur 20 767 individus. Pays interrogés : Afrique du Sud, Allemagne, Arabie Saoudite, Argentine, Australie, Belgique, Brésil, Canada, Chili, Chine, Corée du Sud, Espagne, États-Unis, France, Grande-Bretagne, Hongrie, Inde, Italie, Japon, Malaisie, Mexique, Pérou, Pologne, Russie, Serbie, Suède et Turquie.

Auteur(s)

  • Yves Bardon
    Yves Bardon
    Directeur du programme Flair, Ipsos Knowledge Centre

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